Pierre FERRUA
   
 
Résumé d'un parcours
Retour au sommaire autobiographie
  1 - De l'enfant au Compagnon
2 - Création de l'entreprise
3 - Revers de fortune
4 - Cession de l'entreprise
5 - L'après cession - 1
6 - L'après cession - 2
7 - L'après cession - 3
8 - La page suivante
 
 
     

 

1 - De l'enfant au Compagnon - 1926 à 1965
 

 

     
 
Naissance sur le sol de France

C'est dans les entrailles de ma mère que je fais le long voyage de la famille d'immigrés italiens qui, du Piémont natal, les amène sur la terre de France.

Le 26 avril 1926 naissance au hameau de la Forge à Epinac , bourg du centre de la France en Saône et Loire, à la limite de la Bourgogne et du Morvan. Bourg mi-paysan mi-industriel (mines de charbon et verrerie). Mon enfance d'immigrés italiens, est une enfance difficile, profondément perturbée : tribut du rejet de l'étranger (qui plus est italien, indésirable à l'époque), pauvreté, dès le plus jeune àge temps de loisir et de vacance passés au travail dans le jardin familiale, et enfin, la mort dans l'âme, l'instruction interrompue à treize ans pour aller au travail et gagner sa vie.


L'écolier

Je passe aujourd'hui sur le détail des avatars qui ont jalonné cette première partie de mon parcours. Ils feront l'objet de récits ultérieurs plus détaillés sur la souffrance d'un gamin toujours en état d'infériorité. Vêtements fait de bric et de broc par une mère qui se tuait à la tâche, absorbée qu'elle était, dès l'aurore et parfois bien avant, jusque tard dans la nuit ou plutôt les premières heures du jour suivant, pour vêtir, blanchir, nourrir et soigner tout son monde. Sarcasme des petits camarades du genre "un Français est plus fort que cinq Boches ou dix Italiens.", pas d'argent de poche pour acheter les caramels, le chewing-gum et les billes (je dois me contenter de regarder jouer les autres), brimades de l'instituteur qui n'aime pas les "petits Macaronis", pas d'argent pour payer les activités de loisir à l'école donc interdit de coopérative scolaire et de construction de modèles réduits d'avion. Pour ces derniers, je me contente de regarder les autres construire et lancer leur avion, de courir pour le leur rapporter dès l'atterrissage, ceci dans l'espoir d'être récompensé par la permission de le lancer moi-même au moins une fois. Pas de gym parce que je n'ai pas de short adéquat. Pendant la séance de gym le samedi après-midi je ronge mon frein en arpentant la cour de l'école attendant que les autres rentrent du stade. J'en passe.


A l'usine et à la terre

En 1939, avec certif en poche, et après un an de cours complémentaire (véritable cauchemar d'infériorité sociale) sur lequel je reviendrais pour décrire les vexations que j'ai subis dans cet établissement. Les fils d'ouvriers ne fréquentaient pas le cours complémentaire, à 12 ans, après le certif, il faut travailler à la mine ou à la terre.

A 13 ans direction l'usine avec une dispense que l'on accorde aux enfants de familles nécessiteuses car l'école est obligatoire jusqu'à quatorze ans. Quelques mois à l'usine où je travaille à la chaîne de fabrication de masques à gaz. En 1940, avec l'arrivée des Allemands, fermeture de l'usine. Direction la campagne comme domestique de ferme. Là au moins si je ne rapporte pas grand argent à la maison, je suis logé ( là aussi c'est toute une histoire) et je mange à ma faim.


L'apprentissage de tailleur de pierre

Mars 1941. Je suis à la ferme depuis près d'un an. Je vais sur mes quinze ans. Mon père se soucie enfin de mon avenir. Il me délivre du travail de la terre et décide que je dois apprendre un métier. Je veux être cuisinier (ce n'est pas la cuisine proprement dite qui m'attire, ce sont les voyages qu'elle permet de faire lorsque l'on est saisonnier). Manque de chance, avec l'Occupation et les restrictions, l'activité des restaurants est plutôt réduite et les places d'apprentis dans cette branche sont plutôt rares. Nos recherches sont vaines. Le hasard fait que le tailleur de pierre du bourg cherche un apprenti. Va donc pour le métier de tailleur de pierre. Dire qu'il y a des gamins qui choisissent leur avenir, ils ne connaissent pas leur chance, ce ne fut pas mon cas. Je commence donc mon apprentissage de tailleur de pierre, lequel doit se faire sur deux ans sans salaire. Je dois avouer que ce métier me plait car je suis plutôt habile de mes mains. Le travail de la pierre nécessite des efforts certains tant du point de vue physique que cérébral. Mon caractère de gagneur peut enfin se révéler. Il faut dire que mon patron d'apprentissage est un sacré bonhomme, je ne puis trouver mieux. Il m'a beaucoup appris, surtout à me battre, car avec la pierre on ne triche pas, le "caillou" ne s'en laisse pas compter.


La J.O.C. combats contre l'injustice

1942 - J'éprouve enfin quelques satisfactions dans l'exercice de ce métier de tailleur de pierre qui me donne le moyen d'exprimer ma fougue en toute liberté. Mais, gamin refoulé, incompris, inhibé par les frustrations subies et révolté contre l'injustice des hommes qui ne donnent pas à chacun le droit de s'instruire, il y a au fond de moi un feu de combat contre cette injustice qui me dévore. Peu après mon entrée en apprentissage l'occasion m'est donnée de découvrir les Jeunesses Ouvrières Chrétiennes. Le prêtre de la paroisse, une force de la nature, ardant combattant contre l'injustice et pour le respect de la dignité de chacun, remarque ma souffrance (j'étais enfant de choeur). Il me propose de fonder une section de ce mouvement dans notre paroisse de mineurs et de paysans. C'est la révélation de ce qu'il est possible de faire pour crier haut et fort le refus du sort du fils d'émigré. J'ai enfin à ma disposition un moyen de lutter contre les injustices de la société. Le rôle de ce prêtre a été déterminant. Il a été le révélateur de cette énergie qui a animé toute mon existence et m'a libéré des inhibitions qui faisaient de moi un être inférieur.

Au fil de séminaires, de formations, de réunions et actions revendicatives de tous genres, en passant par les activités d'entraide envers les plus démunis, je réunis autour de moi une équipe de filles et de garçons qui bouleversent un tant soi peu les habitudes de la paroisse, de la cité minière et des lieux de travail de mes camarades militants.


Les aléas de l'occupation Allemande

1943 - Mes deux ans d'apprentissage terminés, reconnu ouvrier tailleur de pierre, je puis assurer mon indépendance grâce à mon salaire, et envisager de m'en aller travailler à la ville. Hélas ! Depuis quelques mois seulement, je travaille comme ouvrier confirmé, c'est alors que les aléas de la guerre me font quitter le métier pour échapper à la déportation en Allemagne. Mes activités de dirigeant de mouvement de jeunesse étant jugées subversives par l'occupant, c'est en travaillant comme mineur de fond dans les mines de charbons que je réussis à échapper à la gendarmerie allemande et à me soustraire de la déportation. Je n'en continue pas moins mon activité de dirigeant de l'équipe de militants que j'ai formée, et de plus, ce travail au fond de la mine me donne une riche occasion de poursuivre mon combat comme syndicaliste représentant des jeunes mineurs auprès de la direction de la mine. C'est de là que, après plus de deux ans passés au fond de la mine, la Libération vient me délivrer pour me permettre de reprendre mon métier de tailleur de pierre.


Le service militaire

1946 - Il y a un an que j'ai repris la pratique de mon métier et la poursuite en toute liberté de mon activité de dirigeant de mouvement de jeunesse, lorsque arrive le départ pour le service militaire que j'accomplis au MAROC. Là aussi on me confie des responsabilités, entre autres celle de l'aménagement du terrain de sport du régiment et du foyer avec un véritable bataillon de Marocains sous mes ordres. Etant muté à l'état Major de la région militaire, J'ai la chance d'y rencontrer un officier qui m'accorde son amitié et le partage de sa passion pour la philosophie. C'est pour moi un grand pas franchi vers la connaissance. Lequel ne fut pas sans influencer la suite de mon parcours.


Le compagnon bâtisseur

En 1947, a l'issu du service militaire, j'hésite entre plusieurs orientations : Beaux-arts, école de journalisme, ou poursuite de la taille de pierre chez les Compagnons du tour de France, j'opte pour les Compagnons et entre au siège de LYON. La pratique du compagnonnage vient compléter mon idéal de militant chrétien en me permettant d'y joindre celui de l'amour du métier et du bel ouvrage. Pendant un début de tour de France au cours duquel je suis reçu compagnon, j'ai alors vingt deux ans, il m'est confié la responsabilité d'une exploitation de carrière de pierre de taille, pour l'extraction et la taille des pierres destinées à la construction d'une église néo-romane dans le sud de la France. J'ai une trentaine de compagnons sous mes ordres. Parallèlement, j'organise des cours du soir où je pratique l'enseignement et la formation à la stéréotomie (science du dessin appliqué à la taille des pierres) à l'intention des apprentis et jeunes compagnons du tour de France de passage dans l'entreprise.

Un an plus tard, l'église terminée, préférant être sur le tas et tailler la pierre pour continuer d'apprendre plutôt que diriger et apprendre aux autres ce que j'estime ne pas connaître suffisamment, je reprends mon bâton de Compagnon pour poursuivre mon tour de France comme ouvrier tailleur de pierre.

Décidément il est dit que je serais privé du plaisir de poursuivre la taille des pierres. Ma tête est pleine de projets sur mes pérégrinations futures. Je suis en Normandie à tailler des pierres pour reconstruire les cathédrales démolies par les bombardements. L'ambiance du chantier est enrichissante et le travail intéressant. Je réalise un travail passionnant : tailler le larmier fermé de la grande rosace d'une cathédrale gothique - les professionnels comprendront - Les tailleurs de pierre du chantier taillent les pierres et l'on me confie la tâche délicate de fabriquer des outils spéciaux pour me permettre de réaliser le larmier de chacune des pierres taillées par les compagnons. C'est alors que je reçois un coup de fil de l'entreprise pour laquelle j'avais dirigé l'extraction et la taille des pierres de l'église néo-romane. Il me faut revenir très vite car on souhaite que je reprenne la direction de l'extraction et de la taille des pierres pour la reconstruction du vieux port de Marseille. Mon travail en cours terminé, quinze jours plus tard je suis de retour dans la carrière chargé d'embaucher et de former une centaine de compagnons pour réaliser ce travail. Plusieurs années passent ainsi. Le vieux port terminé, l'entreprise ayant eu quelques déboires avec un associé, elle réduit son activité. Dans cette entreprise qui ne souhaite pas progresser, mon travail perd de son intérêt et je me sens brimé dans mon désir de progresser dans le métier. C'est ainsi qu'après 17 ans de services, fin 1964 après bien des péripéties consécutives à des divergences sur l'évolution de l'entreprise, je quitte mon emploi pour m'installer comme artisan dans le village.


Nouvel emploi, nouvelle déception

1er janvier 1965 - Mon départ ne se fait pas sans difficultés. Mon ex-employeur accepte très mal ma décision et ne voit pas d'un bon oeil le fait que je m'installe comme artisan dans le village de Vers dans le Gard où se trouve sa carrière. Il s'ensuit une mésentente complète. Il me somme de m'installer à plus de 50 kilomètres sous peine de me poursuivre pour concurrence déloyale. Devant les difficultés qui semblent devoir résulter de cette menace, j'hésite à m'installer comme artisan dans le village et décide de chercher un emploi. Un mois plus tard je suis engagé comme Directeur Adjoint dans une importante marbrerie de l'Ardèche. J'ai pour mission, outre la direction de la marbrerie, d'entreprendre l'ouverture et l'exploitation d'une carrière de pierre dure dans la région. Le patron de l'entreprise, approchant de la retraite, me laisse entrevoir la possibilité de prendre sa succession. C'est pour moi une perspective alléchante qui m'évitera des ennuis avec mon précédent employeur. Mais rapidement je dois me rendre à évidence. Cette promesse m'avait été faite pour m'engager et utiliser mes connaissances en exploitation de carrière. Pendant un an je poursuis ma tâche au sein de l'entreprise avec le sentiment que je n'obtiendrai rien de mieux qu'avec mon précédent employeur.

Je ne puis continuer ainsi. Je n'espère rien de cet emploi ni de quelque autre que ce soit. C'est alors que, âgé de près de 40 ans, je prends la décision, quoi qu'il puisse m'en coûter, de retourner dans le village de Vers où j'y ai conservé ma maison et ma famille, pour m'y installer comme artisan.
     

 

 
 
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2 - Création de l'entreprise
 
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