Pierre FERRUA
 
 
 
Récit autobiographique
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Episodes d'une existence

Deuxième partie

UN TOUR DE FRANCE INACHEVE

Sommaire

1
Entrèe en Compagnonnage

2
Première étape : Saint Georges de Reneins

3
deuxième étape : la carrière de Vers

4
Entre deux étapes : le retour aux sources

5
Troisième étape : en Normandie

6
Quatrième étape : fin d'une illusion

7
Cinquième étape - mon dernier employeur
8
Désillusion

9
Epilogue d'un tour de France inachevé

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1 - ENTREE EN COMPAGNONNAGE

Au siège des Compagnons du devoir
Du tour de France à LYON-VAISE

 
 

Avril 1947 - Ayant renoué avec mon métier de tailleurs de Pierre, mon salaire aidant, ma réinsertion dans la vie civile se fit sans difficulté. Mais mon séjour à Épinac n'était que temporaire car je ne souhaitais pas y demeurer. Mes activités passées de militant, de tailleurs de Pierre et mon séjour dans l’armée m'avaient amené à réfléchir sur mon orientation professionnelle à venir

J'hésitais entre trois possibilités :

  • Entrer chez les compagnons du Tour de France pour poursuivre mon métier de tailleur de pierre et me perfectionner en voyageant de ville en ville. C'était une perspective assez séduisante.

  • Poursuivre mon métier de tailleur de pierre à Paris, et réaliser ainsi mon rêve de devenir sculpteur en suivant des cours aux Beaux-Arts. Une amie parisienne, me sachant doué pour le dessin, ma formation de tailleur de pierre aidant, m'engageait vivement à le faire.

  • Un autre choix bien différent se présentait à moi : m'orienter vers un journalisme engagé. Mon passé de militant et dirigeant de mouvement ouvrier et mon goût pour l'écriture m'auraient volontiers fait choisir cette voie. Je voyais en elle le prolongement de mes activités au sein du mouvement ouvrier.

Mon choix fut d'entrer chez les compagnons. La pratique du compagnonnage n'était pas incompatible avec mon idéal de militant chrétien. Elle me permettrait d'y joindre l'amour du travail bien. Je fis ma demande, elle fut acceptée. Mais avant de me rendre à la maison des compagnons, je dus attendre que l'on me trouve un emploi dans la ville de Lyon.

Dans l’intervalle, je fis l'acquisition de livres de stéréotomie (études de la géométrie descriptive appliquée au dessin de la coupe des pierres) et de traités d'architecture. J'y appris à dessiner des plans d'ouvrages en pierre de taille, à en décomposer chaque élément, et ainsi traiter mon dessin jusqu'à la finalité, c'est-à-dire la représentation des gabarits nécessaires pour la taille de chacune des pierres composant l'ouvrage. Mais je travaillais en miniature sur une simple planche à dessin. Cependant, comme j'étais doué dans ce domaine et que j'affectionnais particulièrement la géométrie je n'eus aucun mal à pénétrer dans les arcanes les plus profondes de la géométrie descriptive et de la stéréotomie.

En juin je fis mon entrée chez les compagnons au siège de VAISE à LYON. Bien m'en avait pris d'étudier avant mon arrivée la géométrie appliquée à la coupe des pierres. Dans la maison des Compagnons, les stagiaires, outre les travaux de la journée effectués en entreprise, devaient suivre les cours de dessin du soir. En l'occurrence ce furent pour moi les cours de stéréotomie. Il faut croire qu'avant d'entrer chez les Compagnons, j'avais bien appris mes leçons ! Dès les premiers cours, le professeur, un compagnon tailleur de pierre chevronné, s'aperçut que je me débrouillais fort bien avec le tire-ligne et le compas, et que de plus, je n'avais aucune difficulté pour comprendre les leçons qu'il nous dispensait. Aussi fus-je "condamné", pendant les quelques mois que je passais au siège des Compagnons, à mettre au propre (c'est-à-dire redessiner entièrement) toutes les planches, tous les croquis et dessins des enseignements qu'il donnait durant les  cours du soir.

Le 16 juin 1947 je fus embauché aux établissements Dubreuil Jeune, situés à proximité du cimetière de Loyasse sur la colline de Fourvière. Nous étions une équipe de cinq ouvriers, deux tailleurs de pierre et trois poseurs. Nous exécutions principalement le travail de pose de monuments funéraires provenant de la maison mère de VILLEBOIS dans l'Ain. En taille de pierre, de temps à autre nous réalisions des travaux de gravure et de décoration en atelier. Le travail qui m'était confié ne répondant pas à mon attente, je quittais l'entreprise en novembre.

En novembre 1947, je fus engagé comme ouvrier tailleur de pierre marbrier à l'atelier du compagnon Mohourat où j'étais le seul employé. Je réalisais essentiellement des travaux de marbrerie qui n'étaient pas sans intérêt. Des dessus de meubles de style en marbre de différentes qualités sur lesquelles je taillais entièrement à la main les champs moulurés et en effectuais le polissage.

En février 1948, ayant été reçu Aspirant Compagnon, je quittais mon emploi et le siège de Lyon pour entrer à l'atelier des Frères Lamborot, Compagnons tailleurs de pierre à Saint-Georges De Reneins près de Villefranche-sur-Saône

2 - A SAINT- GEORGES DE RENEINS
 

Dans l'atelier des Frères Lamboro, le travail était de qualité et nécessitait une bonne connaissance de la taille de pierre. La clientèle était principalement composée de riches soyeux Lyonnais. Les travaux que nous réalisions pour eux, en pierre dure ou marbre, étaient très ouvragés,

L'entreprise était renommée bien au-delà des frontières de sa région. On y traitait la pierre comme autrefois, avec le même respect, le même amour du travail bien fait. L'atmosphère du chantier était laborieuse et sereine en même temps. Reprendre le travail le matin n'était pas une corvée, loin de là, et le soir il n'y n'avait pas d'urgence à abandonner son caillou. Dans le chantier, chacun était à sa place. Aussi, bien que l'entreprise soit florissante par la qualité de son travail, et qu'elle ne manque pas de commandes, il ne semblait pas que sa rentabilité soit à la mesure de sa renommée. L'entreprise était dirigée par l'aîné des deux frères. Il n'était pas homme de profit, bien au contraire, c'était un Chrétien convaincu, on le disait Oblat de l'Ordre de Saint Benoît. Ce qui comptait avant tout pour lui c'était la qualité du travail livré.

Dès que je commençai à tailler mon premier caillou, il remarqua la qualité de mon travail, Mon calcul était juste, et comme me l'avais appris mon Maître d'apprentissage, c'était toujours avec le minimum d'efforts et avec le maximum d'efficacité que je maîtrisais ma pierre. Mon travail était précis et ne souffrait pas l'imperfection. De plus, j'étais tailleur de pierre dure, qualification rare. En effet, sur les chantiers on trouvait surtout des tailleurs de pierre demi dure ou tendre. D'emblée, il me confia la taille des plus belles pièces que j'ai eu la chance de faire jusque là. Les soyeux lyonnais commandaient de magnifiques fontaines et cheminées. Mon premier travail fut la taille et le polissage d'une fontaine en pierre marbrière de Comblanchien, calcaire très dur et très vif, délicat à tailler car s'ébréchant facilement sous la coupe du ciseau. Une grande maîtrise et beaucoup de souplesse dans les poignets étaient nécessaires pour prévenir l'éventuel éclat qui condamnerait irrémédiablement la pierre. Cette fontaine se composait de trois éléments : une vasque à demi encastrée, creusée en demi-sphère, surmontée par le corps de la fontaine, bloc creusé en demi-cylindre destiné à être encastré dans le mur. Celui-ci était surplombé d'un fronton creusé en demi-coupole qui venait coiffer l'ensemble. Le tout orné de très fines moulures qui devaient être parfaitement polies et lustrées. Partant de la matière brute, plusieurs mois me furent nécessaires pour tailler les trois pièces de cette fontaine et, dans ses moindres recoins de moulure, la polir comme un véritable miroir, le tout entièrement réalisé à la main. La fontaine terminée et admirée par tous les ouvriers du chantier, ce ne fut pas sans une certaine fierté que je contemplai mon travail.

Je réalisais ensuite un grand linteau de cheminée de plus de deux mètres de long et de soixante centimètres de large en pierre dure du Mâconnais. Il était finement mouluré sur son pourtour, orné d'une pointe à diamant à chacune de ses extrémités et sculpté de fines fleurs de lys et d'hermines sur toute sa surface. Sa réalisation ne me demanda pas moins d'un mois de travail et une infinie patience pour traduire la finesse des sculptures.

Pour terminer le séjour de six mois passé sur le chantier, le maître me confia un énorme bloc de pierre dure de plusieurs tonnes faisant partie des pièces composant un monument commémoratif réalisé pour la ville voisine de Villefranche Sur Saône. Armé de compas et des outils de metteur au point, j'y réalisais, d'après maquette en modèle réduit, une sculpture représentant une grande couronne de lauriers et les armoiries finement détaillées de la ville.

La taille et le polissage de ces cinq blocs, occupèrent à eux seuls mes six mois de travail dans l'entreprise. Ce fut un privilège d'avoir réalisé de telles œuvres pendant ces quelques mois passés dans ce chantier hors du commun par la sereine ambiance qui  y régnait.

Outre ce temps consacré au travail, les occupations agréables et instructives ne manquèrent pas. Baignades et promenades du dimanche en barque sur la Saône, fleuve calme et tranquille dont les eaux s'écoulaient paresseusement non loin du chantier. Randonnées sur les coteaux environnants couverts de vignobles renommés (nous étions au cœur du Beaujolais). Avec la visite des caves et la dégustation des vins nouveaux et anciens, ces randonnées ne manquaient ni de charme ni d'intérêt. L'érudition des frères Lamboro nous donna aussi le loisir de longues discussions philosophiques sur nos origines, notre devenir, notre rôle ici-bas et l'existence de Dieu.

Néanmoins, un trait de mon caractère (qui pouvait ne pas être compris ni apprécié de tous), me fit adresser une requête auprès du Compagnon Lamborot l'Aîné. Au début du séjour à Saint Georges, nous étions logés, un autre aspirant compagnon et moi, gracieusement chez notre employeur où nous faisions chambre commune. J'avais toujours eu pour habitude depuis mon adolescence, le soir après le repas, de m'occuper soit à dessiner, soit à lire ou à écrire. J'ai d'ailleurs toujours eu ma planche à dessin comme compagne, ceci dès mon entrée en apprentissage. D'autre part, lorsque j'étais à la JOC, après mon travail à l'atelier et le travail au jardin, je m'adonnais à la lecture et l'écriture pour me former dans mon combat de militant, et pour préparer mes réunions de dirigeant. Aussi, après le repas au restaurant, la compagnie de mon camarade aspirant et la mise au lit avant des heures que je considérais perdues, me firent regretter ma solitude du soir si propice à une concentration constructive sur un travail d'étude donné. Après quelque temps passé à ronger mon frein et regretter le temps perdu, je fis part au compagnon Lamborot de mon désir de trouver une chambre en ville. Il en fut tout étonné : n'étais-je pas logé gratuitement chez lui ? Mais, n'écoutant que sa bonté et son désir de rendre service, dans les jours qui suivirent, il me trouva une chambre en ville. Je pus enfin, jusqu'à des heures tardives, au-delà de minuit, me livrer à une étude approfondie de la stéréotomie ou à la lecture.

Bien que le travail dans cette entreprise soit intéressant, il me fallait reprendre la route pour une autre destination. L'aspirant Compagnon qui travaillait avec moi, et avec lequel j'avais partagé la chambre au début de mon séjour, me fit une proposition. Plus ancien que moi dans le Compagnonnage (il effectuait son tour de France depuis plusieurs années), il avait eu l'occasion de travailler à maintes reprises sur des chantiers importants. Il savait pratiquer l'art d'effectuer une épure, dessin grandeur nature de l'ouvrage à réaliser, d'en faire le détail pour chaque pierre qui le compose et de confectionner les gabarits nécessaires au façonnage. Il lui avait été proposé, de prendre en septembre la direction de l'extraction et de la taille des pierres dans une carrière du Sud de la France pour la réalisation d'une église. Ayant trouvé un emploi similaire dans sa Dordogne natale et désirant mettre fin àson tour de France, il ne souhaitait pas y donner suite. Comme il avait vu mon savoir-faire dans la taille et le dessin de la coupe des pierres, il me proposa de solliciter cette place pour moi. Je n’avais personnellement jamais travaillé sur de grands chantiers, ni dirigé de carrière.  De plus, bien que connaissant suffisamment l'art du dessin en taille de pierre, je n’avais jamais réalisé d'épures ni de gabarits pour le façonnage ; je pensais donc ne pas posséder les capacités nécessaires pour diriger une équipe de plusieurs dizaines de Compagnons. Je ne pouvais envisager de donner suite à une telle proposition. Faisant fi de mes objections, aidé du Compagnon Lamboro l'aîné, ils prirent contact avec l'employeur intéressé qui, en toute confiance, sans qu'aucun ne se soit soucié de mes doutes, accepta mon engagement.

Fin juillet, je cessais donc mon travail chez les Frères Lamboro. Après avoir passé le mois d'août dans mon village natal d'Epinac à relire avec attention mes livres sur la taille de pierre et la stéréotomie, non sans quelques appréhensions, je me rendis sur mon futur lieu de travail.

3 - LA CARRIERE DE VERS

L'extraction et la taille des pierres
De l'église de Bézier

 

Le 31 août 1948, je pris  le train pour Nîmes où je fus chaleureusement reçu au domicile de mon futur employeur. De là, sous un chaud soleil de fin d'après-midi, son épouse me conduisit au village de VERS où se trouvait la carrière, lieu de mon nouvel emploi.

Les paysages traversés n'étaient pas sans intérêt pour moi. La nature était fort différente de celle verdoyante de ma Bourgogne natale. Caractère plus aride de la campagne inondée de lumière; couleurs tantôt plus vives, tantôt plus sombres; arbres plus tourmentés que ne l'étaient ceux des forêts Bourguignonnes. Par contre, la rusticité de la construction des murs en pierres sèches séparant les terres me surprenait et ne manquait pas de poésie. L'architecture traditionnelle en pierre et les toits de tuiles rondes à la patine claire et multicolore  donnaient aux maisons des villages traversés un caractère agréable, chaleureux et moins sévère que nos maisons de Bourgogne ou du Morvan, construites en briques rouges sombre et couvertes de tuiles plates également rouges.

Après la traversée du village de Vers, le long des maisons aux murs de pierres dorés par le soleil de fin d'après-midi, nous empruntâmes un chemin de terre jaunâtre bordé de murs en pierres sèches qui nous conduisit à la carrière où j'allais devoir exercer mon savoir.

Arrivé sur les lieux, un spectacle inattendu s'offrit à mes yeux. La carrière entourée par les fronts de taille formait un immense cirque disséminé de blocs de pierres de toutes dimensions, avec, en son centre, une construction autour de laquelle des hommes vaquaient à leurs tâches. La vision de ce cirque formant une immense vasque de lumière jaunâtre dominée par un ciel d'un bleu pur et profond, me procura une impression indéfinissable. Je fus porté comme dans un rêve dans un lieu pour le moins surprenant pour moi.

Auprès de la construction, mon futur employeur et les hommes qui l'entouraient, dont le contremaître que j'allais remplacer, m'accueillirent chaleureusement. Mon arrivée ne passa pas inaperçue. Tous les compagnons et ouvriers du chantier dévisagèrent longuement et intensément celui qui aurait à charge d'assurer leur direction. Vaine interrogation silencieuse sur celui que j'étais. Personnellement, je voyais tout mais ne distinguais rien, c'était comme si je n'existais pas. Ce changement de lieu et d'atmosphère de travail était si brusque et inattendu pour moi que je n'ai aucun souvenir précis de l'état où je me trouvais ce jour-là. Je devais être comme un automate, absent de la réalité qui m’environnait, répondant laconiquement aux questions posées.

Tout avait été prévu pour mon installation. Dans ce village paysan de 500 âmes, il n'y avait ni hôtel ni restaurant. Je fus logé et nourri chez l'habitant. Les agglomérations les plus importantes et les plus proches étaient : Remoulins à 5 km, Uzès à 10 km et Nîmes à 25. Éloigné de 3 km de l'axe routier allant de Remoulins à Uzès. il y avait peu de passage, le village semblait replier sur lui-même. Toute personne qui n'était pas native du lieu, il y en avait peu, était considérée comme "étranger".

Le lendemain, plus ou moins perturbé par mes nouvelles fonctions, je passais sans transition du stade de Compagnon à celui de chef carrier et dirigeant de l'atelier de façonnage, soit en tout une trentaine de personnes. Tâche nouvelle pour moi que j'abordais sans une certaine appréhension. Je n'avais  jamais travaillé dans un atelier ou chantier de plus de 5 à 6 Compagnons, et encore moins mis les pieds dans une carrière d'extraction de pierre de taille.

Pour cette première journée j'accompagnai mon prédécesseur dans ses tâches de direction. Je prenais connaissance des lieux  et de l'outil de travail que j'aurai à ma disposition.

Le carreau de la carrière s'étendait sur un hectare environ Il était entouré de fronts d'extraction de cinq à six mètres de haut dont la patine démontrait qu'ils étaient anciens. L'extraction se faisait à quelques assises au dessus du niveau du carreau de la carrière. Les blocs étaient découpés à la dimension de chaque pierre à tailler en pratiquant une tranchée sur chacun des deux côtés qui les rattachaient à la paroi. Cette tranchée de sept à huit centimètres de large était pratiquée à main d'homme à l'aide d'un marteau pneumatique de vingt cinq kilos équipé d'un fleuret en acier dont l'embout, forgé à plat, permettait la découpe de la tranchée. Cette découpe de la tranchée était exécutée par deux hommes, l'un maniant le marteau pneumatique, l'autre évacuant les brisures de pierre au fur et à mesure de la découpe à l'aide d'une tirette métallique de cinq centimètres de large munie d'un long manche . Les blocs  étaient ensuite détachés de la masse rocheuse avec des coins en acier enfoncés à la masse à la base du bloc. L'entreprise ne possédant aucun engin de levage, les blocs, une fois détachés de la masse calcaire, étaient déplacés en les poussant à la barre à mine sur des rouleaux de bois. Basculés ensuite sur le carreau, ils étaient taillés posés à même le sol, sur place ou à proximité pour éviter la manutention. La direction de ce travail d'extraction ne semblait pas exiger de connaissances particulières. J'en fus rassuré. J'appris par la suite que, mis à part l'emploi du marteau pneumatique, cette méthode avait peu varié depuis les Romains. Ils pratiquaient les mêmes tranchées avec une escoude, sorte de pioche dont l'embout métallique tranchant ne mesurait que trois centimètres de large. Le fleuret du marteau pneumatique n'était que la réplique de l'outil Romain.

La pierre, masse compacte sans fissure, était un calcaire coquillier, plutôt tendre, à gros grain et fortement abrasif. Elle différait de celles, beaucoup plus dures, que j'avais travaillées jusqu'alors, et dont l'extraction et le façonnage requéraient du matériel et des connaissances particulières et une pratique exigeant une formation professionnelle plus poussée. Les outils étaient aussi très différents. Dans cette pierre abrasive ils n'étaient pas affûtés finement et peu nombreux. Pour les travaux courants simples, ils se réduisaient à une massette, un large ciseau à manche en bois, un rabot à dent (appelé ici chemin de fer) et un taillant, sorte de hache à double tranchant, le tout complété d'une règle et d'une équerre. Rien de comparable avec les outils utilisés pour la taille de la Pierre dure et du marbre que j'avais utilisés jusqu'alors.

 Au centre de la carrière, se dressait  un édifice dont une pièce abritait le compresseur qui fournissait l'air comprimé au marteau pneumatique de l'extraction, ainsi que le  moteur du mécanisme d'une antique machine de sciage placée  sous auvent à l'extérieur. Machine dont, j’allais rapidement m’en apercevoir, l’usage et l’entretien demandaient patience et courage. Dans une autre pièce était placé le transformateur qui fournissait l'électricité pour alimenter compresseur et machine de sciage.

Cette dernière, achetée d'occasion par mon employeur, avait été bricolée artisanalement  par un professionnel de la pierre. Elle marquait un léger signe de progrès relatif par rapport aux méthodes d'extraction et de taille. Elle était utilisée pour faire des tranches de pierre de trois à vingt centimètres d'épaisseur dans deux blocs accolés de un mètre cinquante de long sur un mètre de hauteur et soixante  centimètres de largeur. Elle était équipée de plusieurs lames, placées et tendues dans un cadre de fer, dont le mouvement mécanique de va et vient actionné par une bielle, pressait sur la pierre en entraînant un sable abrasif. Arrosé d'eau, celui-ci usait la pierre sous la pression des lames. Ce sable, récupéré manuellement à la pelle dans des rigoles prévues à cet effet, était réparti sur les blocs pour poursuivre le sciage. Vu l'extrême lenteur de la descente, 1,5 centimètre à l'heure, ce travail demandait forte patience et une main d'œuvre permanente. De plus, le résultat obtenu n'était pas à la hauteur du temps passé, le guidage des lames de la machine bricolée laissant à désirer, la planéité des tranches n'était pas toujours satisfaisante. Il arrivait aussi que, faute de répartition manuelle régulière du sable sur les blocs, les lames se bloquent. Le sciage en cours devait alors être stoppé et la partie sciée détruite pour libérer les lames. En résumé, le piètre mécanisme de la machine et l'irrégularité de la répartition du sable sur les blocs ne permettaient pas d'obtenir de très bons résultats et nécessitaient de très nombreuses interventions

Ce qui m'avait frappé, c'était  l'absence d'un engin de levage. Dans les carrières qu'il m'avait été donné de visiter en Bourgogne, la manutention des blocs était faite à l'aide d'une grue. Ici, elle se faisait en poussant les blocs sur des rouleaux de bois avec un cric, une barre à mine ou en les transportant  à bras d'homme avec un diable, sorte de chariot à deux roues.

Pour occuper ma deuxième journée je décidais de tailler une Pierre pour me familiariser avec le matériau. Mon premier "caillou" fut le claveau d'un cintre. Comme les autres Compagnons, sans possibilité de disposer de cales de bois pour le surélever ou l'incliner, je le taillais posé à même le sol. La pierre à tailler était calée avec des morceaux de pierre, rebus de taille. Il  y avait un monde entre ce chantier où les cailloux étaient éparpillés au gré de leur lieu d'extraction sans aucun moyen de les caler à notre convenance, et le souvenir du chantier de mon patron d'apprentissage où tout était parfaitement organisé pour disposer de cales de bois de toutes tailles ou de solides et bas tréteaux de bois sur lesquels nous placions notre caillou dans la meilleure position de taille possible et où chaque chose était à sa place sur le chantier. Qu'à cela ne tienne, je dus m'adapter.

La pierre était assez particulière à travailler et surprenante pour moi habitué au grain très fin et vif de la pierre dure. C'était une mollasse calcaire, aggloméra assez grossier, formée de coquillage et de grains de silex moulés dans une argile durcie par les millénaires dont la dureté se situait entre la pierre mi-dure et la pierre tendre. Sa couleur lumineuse, jaune roussâtre jointe à sa texture coquilleuse lui donnait un caractère qui faisait oublier sa rugosité. Hormis ma frustration de ne pouvoir obtenir des surfaces parfaitement lisses, rapidement, je fis corps avec ma pierre. Chaque coup était précis, je maniais mon taillant aussi bien que je l'aurais fait avec ma boucharde. La surface des parements devait être finement approchée afin de n'avoir à passer qu'un léger coup de chemin de fer pour obtenir une surface plane parfaitement dégauchie. Les Compagnons me regardaient à la dérobée pour jauger de mes capacités de tailleur de pierre. Je pense qu'ils furent fixés sur mes compétences. De ce fait la glace fut rapidement rompue. La cordialité de nos relations qui suivit, prouva qu'ils me considérèrent à la hauteur de ma tâche, tout au moins pour la taille.

Le lendemain et les jours suivants j'avançais progressivement dans l'appréhension de tous les rouages du chantier : extraction, manutention, sciage, calepinage (dessins, plans d'assemblage et de repérage des pierres). Peu à peu je pris confiance et me rendis à l'évidence que de l'extraction à la taille, l'organisation du travail était simple. Je pourrai faire front sans difficultés aux tâches que j'aurais à accomplir.

Parallèlement, j’avais sous ma responsabilité des apprentis en formation et des jeunes aspirants Compagnons du Tour de France qui étaient de passage dans l'entreprise.  J'organisais à leur intention des cours de dessin du soir. L'instituteur du village avait gracieusement mis à ma disposition une salle de classe à cet effet. J'y pratiquais l'enseignement de ce que j'avais acquis de la géométrie descriptive et de la formation à la stéréotomie.

Pour le travail en carrière et à l'atelier, restait une incertitude et une certaine appréhension. Comme il s'agissait de la taille des pierres pour la construction d'une église Néo-Romane il y aurait certainement des tracés assez savants à exécuter, des épures à réaliser grandeur nature et des gabarits à confectionner pour permettre une taille parfaite des pierres sans pré assemblage en carrière avant la pose. Compte tenu de ce que j'avais appris en autodidacte, chez les Compagnons au siège à LYON VAISE et au cours de mes études du soir à Saint-Georges-de-Reneins et bien que je sois confiant dans mes connaissances du dessin de la coupe des pierres, j'attendais non sans une certaine appréhension le jour où il me faudrait tracer une épure. Etant seul sur le chantier, mon employeur habitant Nîmes et étant peu présent en carrière, je m'en trouvais d'autant plus désemparé.

Ma première épure

À quelques jours de là, alors que mon prédécesseur qui n'avait pas encore quitté l'entreprise était absent, le problème se posa : tracer l'épure d'un cintre, confectionner les gabarits, extraire les pierres et les faire tailler de manière qu'elles épousent parfaitement la forme du cintre.

D'après ce que j'avais lu dans les livres, les épures étaient tracées au sol sur un plancher à épure, surface parfaitement plane. Il n'y en avait pas dans l'entreprise. L'emplacement destiné au tracé des épures était une surface enduite au plâtre sur l'un des murs de la pièce où se trouvait le compresseur. Confectionner les gabarits en carton sur une surface verticale n'était pas des plus faciles. Devant me contenter de ce que j'avais à ma disposition, muni d'une règle, d'une équerre et d'un grand compas je réalisais sans difficulté le tracé de la moitié du cintre. Ce tracé étant suffisant pour obtenir la division du cintre en claveaux identiques et relever leurs dimensions pour en faire l'extraction. Dans la mesure où les pierres à tailler étaient toutes semblables un seul gabarit était nécessaire. Je le réalisais sans trop de difficultés. Un carton punaisé au mur sur lequel je reportais le tracé du claveau fut, une fois découpé, le guide pour le taille des claveaux. Finalement mon appréhension n'était pas justifiée. Je n'avais fait que dessiner un demi-cintre grandeur nature tel que je le faisais auparavant en réduction sur ma planche à dessin. La réalisation des pierres tallées et mises en place sur le chantier sans aucune retouche, me donna toute confiance pour l'avenir.

Huit jours plus tard, mon prédécesseur parti, j'étais maître du chantier. Sans vouloir révolutionner les méthodes de travail existant, je me rendis compte que j'avais fort à faire pour les améliorer. Ceci tant dans le but de faciliter le travail du personnel que dans celui de rentabiliser au mieux la production. Pour le présent, ce qui importait c'était de continuer à fournir régulièrement, sans rupture d'approvisionnement, le chantier de pose de l'église.

Lorsque je suis arrivé, sa construction n'en était qu'à la base des murs des bas-côtés, de ceux du choeur et de l'abside. La majorité du travail de taille était représentée par un appareillage de pierres de remplissage n'ayant qu'une face vue et de dimension réduite. Les ouvriers qui taillaient ces pierres étaient des jeunes du pays qui avait été formés sur le tas. Les pierres plus ouvragées étant façonnées par des Compagnons ayant une formation et une expérience de tailleurs de pierre. Malgré la relative simplicité de la taille de ces pierres de remplissage, la plupart étant de dimensions différentes les unes des autres, elles devaient être numérotées et ces numéros reportés sur un plan (le calepin) au même titre que toutes les pierres taillées pour la construction de l'église. Ce calepin de repérage étant destiné aux poseurs pour leurs mises en place.

Même si l'entretien de la machine de sciage me créait pas mal de soucis, le travail quotidien routinier qu'était celui de l'extraction, de la manutention et du sciage me devinrent rapidement familier. Par contre, sur le chantier de l’église l'arasement des murs des bas cotés et du choeur terminé, les pierres à tailler, mises à part celles de remplissage, allaient me demander d'employer toute mes connaissances de l'appareillage et même m'obliger à les développer pour certains ouvrages.

Pour faciliter le passage dans la rue, un des angles de la façade principale de l'église avait été bâti en pan coupé. À mi-hauteur des murs, un assemblage de pierre en encorbellement devait être réalisé pour permettre de reprendre en surplomb l'angle normal formé par le prolongement des deux murs (image 1). C'était enfin le tracé complexe d'une épure élaborée que je devais faire. Mis à part la réalisation peu rationnelle de cette épure sur une surface verticale, j'arrivais sans trop de difficultés à obtenir la dimension des pierres à extraire, et à réaliser les gabarits pour la taille. Les pierres imposantes, de formes très particulières, terminées et rendues sur le chantier de l'église ne donnèrent lieu à aucune retouche lors de la pose. Ce fut un exemple assez spectaculaire d'un ouvrage en pierre de taille. J'avoue avoir été fier de mon travail et avoir franchi là un cap particulièrement difficile qui me donna confiance pour la poursuite de ma tâche en carrière.

Les colonnes, piliers, pilastres, chapiteaux et cintres de la nef, pierres peu ouvragées, représentaient un travail de tracé assez simple mais le volume de pierre à tailler exigea de renforcer l'équipe de tailleurs de pierre par de jeunes Aspirants Compagnons et la formation de jeunes apprentis. Lorsqu'intervient la construction de l'arc triomphal qui séparait la nef du chœur (image 2), le travail devint plus intéressant. À sa base, de chaque coté, les ambons (chaires à prêcher – image 3) représentèrent un travail d'épure assez élaboré. Leur tribune cintrée agrémentée de colonnes torsadées en pierre massive, et leur voussure en encorbellement qui surmontait le passage d'accès, exigea pour la taille des pierres, précision et respect du tracé des gabarits.

L'arc triomphal de la largeur de la nef et de la hauteur de la voûte centrale, de laquelle il épousait le cintre, était un monumental ouvrage séparant la nef du chœur. Pour se raccorder à la largeur de ce dernier qui était moindre, il se réduisait progressivement par un multiple jeu de moulure. C'était comme un gigantesque écrin de pierre ouvragée qui enserrait le chœur. Il représenta un grand nombre de pièces à extraire et à tailler. Son tracé m'obligea à abandonner mon panneau mural, d'une grandeur insuffisante, pour un dallage extérieur d'une plus grande surface pour permettre de tracer le rayon extérieur du cintre de l'arc triomphal.

Celui-ci terminé, l’ouvrage majeur qui exigea le plus savant tracé et un travail de taille peu courant fut le chœur et son abside (image 4). Il était délimité par deux rangées superposées de cintres supportés par des colonnes délimitant le chœur et laissant place sur son pourtour, entre les colonnes et le mur extérieur, aux déambulatoires, l'un au niveau du chœur, l'autre à l'étage supérieur. Il y avait onze cintres au niveau du chœur, surmontés de vingt-deux cintres pour la galerie haute, Les sept cintres arrières du chœur étaient construits en demi-cercle parallèlement au mur extérieur cintré de l’abside. Le tracé des pierres les composant fut infiniment complexe car elles ne comportaient aucune face plane. Tous les joints entre les claveaux formaient des surfaces gauches rayonnantes à partir du centre du demi-cercle formé par l'abside. Le tracé de l’épure me demanda réflexion et calcul préalable ainsi que force attention et minutie dans sa réalisation. Les gabarits nécessaires pour la taille des pierres devaient être très précis. La taille des claveaux était une tâche inhabituelle et complexe dont les compagnons n'étaient pas coutumiers. Elle devait commencer par l'exécution de faces préparatoires qui n'avaient d'autre utilité que de permettre, dans une deuxième étape, le tracé du claveau. Une fois la pierre terminée, aucune de ces faces préparatoires ne subsistait. C'était un travail de tracé et de taille abstrait, il demandait beaucoup d’attention et de précision. Il était plutôt déroutant. La forme inhabituelle de la pierre terminée ne laissant rien apparaître de sa destination finale.

Chaque cintre de la partie cintrée de la rangée inférieure, outre les sommiers reposant sur les colonnes (les sommiers d’un cintre sont les pierres reposant sur le chapiteau à la naissance de la courbe du cintre), comprenait neuf claveaux dont le tracé et la taille différaient les uns des autres.

Les cintres de la galerie haute étaient plus complexes. Placée dans l’axe des deux colonnes supportant le cintre, une troisième colonne de même hauteur portant un chapiteau identique supportait deux petits cintres qui venaient reposer au même niveau que les sommiers de départ du grand cintre. Le tracé des pierres en était d’autant plus complexe que les trois cintres prenaient naissance sur les mêmes sommiers.

Inutile de préciser que ce n’est non sans quelque appréhension que j’attendais la pose de ces cintres. En effet, je n’avais aucune possibilité de contrôle ni d’ajustage préalable, pas plus que de certitude que mes calculs soient justes. Les tailleurs de pierres qui n’avaient pas comme moi fait l’étude préalable du tracé de chacun des éléments composant les cintres, étaient plutôt dubitatifs devant ces pierres taillées sans aucune surface plane. Elles ne laissaient aucunement prévoir qu’une fois assemblées elles formeraient des cintres qui épouseraient parfaitement la forme arrondie du chœur.

Enfin ! Les pierres terminées, les voilà transportées sur le chantier pour la pose des premiers cintres. J'avais hâte de connaître le résultat du travail réalisé en carrière! Je fus comblé, mon calcul et mes tracés avaient été justes. Les pierres formaient des cintres parfaits sans qu’aucun ajustage ne soit nécessaire. Les cintres terminés il ne demeurait rien du laborieux travail de tracé et de taille que le façonnage des pierres avait exigé. Leurs formes inhabituelles passaient inaperçues et le visiteur non averti ne pouvait soupçonner que les cintres formant la partie cintrée du chœur fussent le résultat d’un travail aussi complexe. Les apparences sont parfois trompeuses et, bien souvent, les œuvres qui ont demandé science, effort et créativité resplendissent de leur simplicité apparente. Aussi, les Compagnons furent-ils surpris du résultat obtenu.

Un autre travail de tracé assez savant restait à faire : celui des deux trompes placées au-dessus des cintres de la galerie à chaque angle formé par le mur donnant sur la nef et le mur intérieur du chœur ( images 5)(image 5.2). Ces trompes étaient un assemblage de pierre qui, partant en pointe de l’intérieur de chaque angle, s’évasait pour obtenir une courbe identique à la forme cintrée de l'abside. Il en résultait une circonférence qui était la ligne de base du départ de la coupole qui surplombait le chœur.

La réalisation de tout ce travail de taille de pierre exigeant un tracé et une taille assez complexe, elle ne pouvait l'être que par une main d'œuvre hautement qualifiée. Ce sont trois Compagnons accomplissant leur tour de France qui l'effectuèrent.

La tribune fut aussi le fruit d’un travail remarquable. Le tracé de l'épure du cintre, vu la longueur du rayon, requit une certaine ingéniosité (image 6). L'emplacement de l'église entourée de rues étroites ne pouvant donner une vue extérieure d'ensemble, prise du clocher, une vue de la toiture et de la lanterne couronnant la coupole (image 7) donne une idée de l'édifice terminé.

La réalisation des pierres de l’église, les commandes qui complétaient l’activité de la carrière, et le temps consacré aux jeunes aspirants compagnons de passage et aux apprentis, me laissèrent peu de répit. Les jours et les mois passèrent. Mis à part l’exigence d’une taille plus précise et d’une meilleure finition je n'avais apporté aucun changement dans les méthodes de travail, sachant mon emploi d’une durée déterminée.

Au cours de ce séjour je poursuivis mes relations avec le compagnonnage. Outre l'engagement qui était le mien auprès des apprentis et des jeunes Compagnons aspirants tailleurs de pierre qui séjournaient à Vers, je m'étais rendu plusieurs fois au siège de Lyon pour des réunions. Il me fut aussi donné l'occasion de participer à un séminaire au monastère du Petit-Clamart dans la région parisienne. Ce séminaire avait été organisé sur l'initiative du compagnon Jean-Bernard, rénovateur du compagnonnage. Il y avait réuni quelques aspirants et compagnons, tous militants chrétiens, pour y discuter de la conception que nous pouvions avoir du compagnonnage et de notre militantisme en son sein. Il fut aussi question de savoir si le compagnonnage pouvait être considéré comme un idéal susceptible de donner son sens à une existence. J'y avais activement participé, faisant valoir, contre l'avis de certains, que le compagnonnage était parfaitement compatible avec notre idéal de militants chrétiens, en quelque sorte comme le prolongement de notre action antérieure. Il pouvait être également un idéal par les valeurs profondes du sacré véhiculées  par le travail manuel. J'en avais été vivement encouragé par le compagnon Jean-Bernard, chrétien convaincu.

En juillet 1948, les travaux de l’église touchèrent à leur fin. Il me fallut penser au départ. Préférant être sur le tas et tailler la pierre pour continuer d'apprendre plutôt que diriger et apprendre aux autres ce que j'estimais ne pas connaître suffisamment, je décidais de reprendre mon bâton de Compagnon pour poursuivre mon tour de France comme ouvrier tailleur de pierre. Je me mis en quête d’un travail dans une autre région. Je choisis la Normandie pour la poursuite de mon périple. Je le ferais à Lessay, au Sud de Coutances, dans une entreprise qui restaurait une abbatiale Cistercienne détruite en grande partie au cours du débarquement

4 - RETOUR AUX SOURCES
 

Début août ce fut le départ de Vers. Je profitais de ce voyage et de la période de vacances pour passer quelques jours chez mes parents dans ma ville natale d'Épinac. J’y rencontrai les amis et les anciennes connaissances. Je conversai longuement avec mon ancien patron d'apprentissage qui avait cessé son activité professionnelle. Ce fut un bonheur pour moi de le retrouver. J’en profitais aussi pour parcourir les lieux où s’était déroulée mon enfance et mon adolescence. Au cours de ce véritable retour aux sources, je me remémorais avec un certain plaisir mon enfance d’écolier qui ne fut certes pas toujours facile mais qui me laissait des souvenirs marquants. Notamment le sentiment de liberté au cours de mes escapades dans les champs, les prés et les bois. Et c’est non sans un peu de nostalgie que me revenaient en mémoire mon travail d’apprenti et de mineur de fond. Ils avaient profondément marqué mon adolescence.

Le bourg et les hameaux qui l’entouraient avaient bien changé. Les puits de mine de charbon étaient fermés, bien des agriculteurs avaient abandonné leurs exploitations, et nombres de commerçants fermé boutique. Paysans et ouvriers mineurs travaillaient à présent dans les villes voisines. Epinac était devenue une ville dortoir, elle avait perdu son animation de naguère : ses marchés, ses foires, ses festivités, ses associations de jeunesse. Elle glissait inexorablement vers l’individualisme et la froideur de la modernité. Mais Epinac n’en demeurait pas moins le lieu où j'étais né et où avait commencé ma vie d’homme. Ce qui demeurait du passé suffisait pour me satisfaire, chasser de moi toute nostalgie, et renforcer, enfouie dans ma mémoire, la richesse des heures passées qui avaient contribué à faire ce que j'étais devenu.

Ce temps passé dans ce grand village : mon enfance, mon adolescence et mes premiers pas dans ma vie d'adulte influa profondément sur tous les événements de ma vie d'homme qui suivirent. Cette période fut certainement celle où je dû faire face aux moments les plus difficiles de mon existence, mais ce fut la plus formatrice et par là, la plus enrichissante. Plusieurs facteurs en ont été les principaux auteurs :

La vie à la dure et les travaux à la maison. Il m’en était resté la nécessité d’occuper pleinement le temps d’éveil qui nous est accordé, le respect de l’autre et des biens de ce monde.

Le prêtre qui m’avait aidé à me libérer du carcan de mes complexes et m’avait fait prendre conscience de mes capacités d’exister pleinement.

Mon patron d’apprentissage qui m’avait appris à faire toujours au mieux ce que l’on fait, à ménager par la réflexion ses efforts et son temps tout en en tirant le maximum.

Mon métier de tailleur de pierre; tout en m'apprenant que l'on ne triche pas avec son “caillou“, il m'avait inculqué cette valeur inestimable : ne pas tricher dans toutes les circonstances de la vie, aussi dures soient-elles.


Ce retour aux sources, aussi bienfaisant qu’il fût, ne put s’éterniser. Il me restait peu de jours avant de commencer mon travail en Normandie. Je dû me remettre en route. Avant de me rendre à Lessay, j'avais prévu un arrêt à Paris et un séjour à Nantes chez un ami Compagnon tailleur de pierre. À Paris j'achetais l'outillage pour la taille de la pierre tendre et passais quelques jours chez mon frère qui habitait en banlieue. Je me rendis ensuite à Nantes. Le séjour dans la famille de l'ami compagnon fut très agréable. Il se passa en grande partie dans sa résidence secondaire de Préfailles au bord de l’océan. J’y demeurais jusqu’à la mi-août

5 - UN SEJOUR EN NORMANDIE
 

Vint le jour du départ pour Lessay. La ville avait été détruite en grande partie par les bombardements lors du débarquement. Le centre, qui semblait avoir le moins souffert, avait été restauré ou reconstruit dans le style du pays. De nouveaux quartiers de villas de caractère plus ordinaire avaient été créées, mais il subsistait un grand nombre de constructions en bois qui avaient été construites dès la fin des hostilités pour loger provisoirement les habitants. Après avoir frappé chez plusieurs logeurs, je trouvai enfin une chambre dans une de ces maisons. Elle était située à côté de l'abbatiale où j'allais travailler.

Le mardi 16 août 1949, je me présentais sur le chantier. Une place m'avait été réservée. Le matériau travaillé était de la pierre tendre. L’équipe était composée d’environ une quinzaine de tailleurs de pierre. Après quelques hésitations et un certain embarras je commençai mon premier caillou. Jusqu'alors, j'avais taillé peu de pierre tendre, seulement quelques monuments funéraires pendant mon apprentissage. Prêtant attention à la pratique de taille de mes camarades, aidé par le peu de mon savoir sur la pierre tendre, je maîtrisai rapidement, sans difficulté, cette pierre que je trouvais beaucoup moins rebelle que la pierre dure de Comblanchien que j'avais taillée pendant mon apprentissage. Elle était également plus agréable à travailler que le calcaire grossier de la pierre de Vers.

Le chantier était équipé d'une machine à fil pour découper les blocs et d'une débiteuse pour refendre les tranches de bloc obtenues. La plupart des pierres taillées dans l'atelier étaient destinées aux différentes restaurations que l'entreprise réalisait dans diverses villes de Normandie. Entre autre pour les villes de Caen, Bernière et Valognes. Villes où j'eus l'occasion de me rendre pour faire des travaux de ravalement sur les chantiers d'églises en cours de restauration.

A Bernière, j'avais fait un séjour qui avait été marqué par une malencontreuse mésaventure. J'étais chargé de faire le ravalement de la flèche du clocher, le plus haut de Normandie m'avait-on dit. Dans les pierres nouvellement remplacées j’avais taillé des écailles en forme de tuile, identiques à celles détériorées par les éclats de bombes et les mitraillages lors du débarquement. Du haut de ce clocher, juché sur mon échafaudage j'avais une vue imprenable tant sur la ville et les environs que sur la mer, parsemée, à quelques encablures de la côte, de carcasses de bateaux et de barges, masses assombries par la rouille, demeurées là depuis le débarquement.

Sur ce clocher, le lieu aidant, le travail n'était pas inintéressant. Cependant, le soir à la fin de la journée, je devais prendre garde à descendre en même temps que les compagnons poseurs car, en partant, ils fermaient à clef la porte du clocher située à l'intérieur de l'église en bas des escaliers d'accès. Or, un jour, sans leur prêter attention alors qu'ils travaillaient dans une autre partie de l'église, peu pressé de quitter mon point de vue, magnifique en fin de journée, je cessais mon travail avec quelques minutes de retard. Je me hâtais donc de descendre échelles et escaliers pour gagner la porte de sortie (il faut préciser qu'il y avait pas moins de trois cents degrés de marches ou d'échelons à gravir pour accéder au clocher), mais les poseurs, me croyant descendu, l'heure de cesser le travail étant dépassée, étaient partis en fermant la porte à clé. Quel ne fut pas mon désarroi! Je me mis à frapper de toutes mes forces sur la porte et criais à tue-tête pour me faire entendre. Mais la porte du clocher étant à l'intérieur de l'église, et aucun fidèle ne s'y trouvant à cette heure, il y avait peu de chances que l'on m'entende de l'extérieur. De guerre lasse, après avoir vainement crié et frappé, il ne me restait qu'une solution : remonter échelles et escaliers en espérant trouver une ouverture donnant sur l'extérieur pour signaler ma présence. Malheureusement je ne trouvais aucune fenêtre pour appeler à l'aide. Je dus remonter jusqu'aux clocher où, me penchant sur la balustrade, je criais à l'aide à m'en briser les cordes vocales et gesticulais pour attirer l'attention. Le jour commençait à décliner et le clocher était si haut, que je me désespérais de pouvoir me faire entendre et attirer l'attention des quelques passants qui circulaient à cette heure tardive dans la rue devant l'église. Ce n'est qu'après avoir longuement crié et gesticulé qu'un passant, ayant entendu mes cris, releva la tête et comprit qu'il se passait quelque chose d'anormal en haut du clocher. Ce fut enfin la délivrance. Le prêtre, averti, arriva rapidement. Dès que je l'aperçus entrant dans l'église, quatre à quatre, je dégringolais échelles et escalier pour enfin franchir la porte du clocher, et le remercier ainsi que le passant attentionné. C’est avec soulagement que je regagnai mon hôtel.

A Lessay, sur le chantier de taille, le travail était intéressant et l'entente très cordiale entre les compagnons. L'appareilleur jugeant de mes capacités me confia un travail passionnant : tailler le larmier fermé de la grande rosace d'une cathédrale gothique (les professionnels comprendront). Des outils spéciaux étaient nécessaires pour le réaliser. Entre la menuiserie et la forge du chantier, je fabriquai moi-même, adaptés à la forme du larmier, ciseaux, rabots et scies à pierre circulaires. Les tailleurs de pierre du chantier taillaient les claveaux moulurés. Il m'incombait ensuite de façonner le larmier de chacune de ces pierres. C'était un travail délicat et de précision qui nécessitait une grande attention. 

Deux mois s’étaient écoulés. Bien que j'aie en tête des projets enthousiasmants sur mes futures pérégrinations et que je commençais à me préoccuper de mon prochain lieu de travail, il était dit que je ne poursuivrai pas le chemin que je m'étais tracé. Fin octobre je reçus un coup de fil du chef d'entreprise pour lequel j'avais dirigé l'extraction et la taille des pierres de l'église néo-romane. Il me demandait de revenir très vite car il souhaitait que je reprenne la direction de l'extraction et de la taille des pierres de l'entreprise en vue de la réalisation d'un chantier très important : la reconstruction du vieux port de Marseille. Elle devait commencer dans les meilleurs délais. Il appuya sa demande sur l'opportunité que représenterait pour moi la réalisation exceptionnelle d'un tel chantier. Elle répondait en effet à mes aspirations. Il était prévu d'employer, pour l'extraction et le sciage, de nouvelles machines, les plus performantes du moment, d'installer une grue pour la manutention des pierres extraites et de construire un grand atelier muni de ponts roulants pour recevoir les scies qui devaient tailler les blocs. Bien que cette demande ne correspondît pas à mes souhaits, ayant laissé des liens affectifs dans le village de Vers, cette réalisation pouvait cependant combler mon désir d'employer mes compétences sur du matériel moderne et performant.  Je me laissai donc  tenter et décidai alors de ne pas donner suite à mes projets de voyage dans l'immédiat, pour prendre la direction de ce chantier si prometteur.

Sans attendre, nous étions le 26 octobre, je demandais congé à mon employeur. Informé des raisons qui m'amenaient à le faire, il ne manifesta aucune objection à me voir cesser mon travail dans l'entreprise sans préavis. Dès le lendemain, je quittai la ville de Lessay.

La vie offre parfois des coïncidences troublantes. Cette date correspondait, à quelques jours près, à un nouveau séminaire de Compagnons, militants chrétiens, qui devait avoir lieu à l'abbaye de la Trappe des Dombes avec la présence du Compagnon Jean Bernard.

J'en profitais donc pour m'arrêter quelques jours à Epinac chez mes parents et me rendre ensuite au séminaire. Nous passâmes quatre jours de recueillement, de méditation et de réflexion sur le même thème que le séminaire précédent : la place du militant chrétien dans le Compagnonnage. Ce séminaire fut enrichissant d'une part pour l'atmosphère qui régnait à la trappe, d'autre part pour les échanges d'opinions et la sympathie réciproque éprouvée entre les participants.

 
 

L'extraction et la taille des pierres
pour la reconstruction du Vieux-Port de Marseille

 
 

Après ce trop bref séjour en Normandie, fin octobre 1948, j'étais de retour dans le village de Vers où je retrouvais la carrière et le chantier de taille tels qu’ils étaient lors de mon départ, deux mois auparavant. Mon employeur me fit part de la décision qui avait été prise par le Ministère de la Reconstruction de reconstruire tous les immeubles bordant les quais du Vieux-Port de Marseille avec la pierre de la carrière. Pour faire face à cet important chantier, Il s'était associé avec un fabricant inventeur de nouvelles machines performantes pour l'extraction et le façonnage. L'extraction serait faite mécaniquement avec des perforatrices multiples et automatiques et le façonnage suivant des concepts techniques prétendus révolutionnaires. Un hangar serait construit sur le carreau de la carrière pour abriter les machines de façonnage. Celles-ci seraient équipées de chariots pour supporter et déplacer les blocs. La manutention se ferait mécaniquement par une grue pour l'extraction et par un pont roulant pour le déplacement des blocs à l'intérieur de l'atelier et le chargement sur camion. Cette perspective n'était pas pour me déplaire Elle laissait présager une amélioration notable, telle que je la souhaitais, du travail manuel pénible que j'avais connu lors de mon premier séjour. De même, nous devrions obtenir de meilleurs sciages que ceux effectués par notre antique machine. Apparemment dans les accords passés avec le nouvel associé, il prenait en charge la construction du hangar ainsi que la fourniture et pose de tout le matériel nécessaire pour l'extraction et la taille des pierres pour le Vieux Port : grues, ponts roulants, machines de sciage et atelier. J'ignorais quelles étaient les conditions de ces accords, mais vu les méthodes d'extraction et de taille de pierre datant d'un autre temps que pratiquait mon employeur, je fus étonné de son soudain dynamisme pour l'emploi de ce matériel et de ces nouvelles techniques. Je lui accordais cependant toute ma confiance.

Il m'annonça qu'une nouvelle société serait créée pour réaliser l'extraction et la taille des pierres pour le Vieux-Port. Parallèlement il conserverait son entreprise avec son matériel et son activité telle qu'elle était alors. J'assurerai la direction des deux entités : l'activité de la nouvelle société et celle de l'entreprise existante. Bien qu'ayant à diriger les deux, je serai salarié de la nouvelle société.

Fort de cette perspective d'un avenir prometteur, ayant lié des liens affectifs à Vers, je pris des dispositions pour m'y installer durablement. En vue d'y fonder un foyer, je fis l'acquisition d'une maison dans le village et m'intégrais à la population qui comptait cinq cent âmes environ à l'époque.

Début novembre, je prenais officiellement mes fonctions. Dans un premier temps, j'eus à charge la préparation du futur front d'extraction et la réalisation des maçonneries du hangar et des machines. Le nouveau hangar mesurerait 50 m de long sur 10 m de largeur intérieure, les piliers supportant la toiture serviraient de support aux rails des ponts roulants. Ces travaux devant être réalisés dans les meilleurs délais. Etant donné leur importance, un recrutement de main d'œuvre s'imposait. Je procédais donc à l'embauche du personnel nécessaire en vue d'organiser chaque jour trois postes de travail de huit heures pour accélérer les constructions prévues.

Celle du hangar et l'installation des machines étant menés de front, entre maçons, carrier, tailleurs de pierre et monteurs des machines, ce n'était pas moins de cent personnes qui travaillaient sur le chantier. Je devais employer toute mon énergie pour synchroniser le travail de tout ce personnel. Mais j'étais parfaitement dans mon élément : réfléchir, organiser agir et participer étaient pour moi des stimulants qui ne me faisaient ménager ni ma peine ni mes efforts. J'étais disponible à toute heure, de jour comme de nuit, dirigeant, encourageant, improvisant quand il le fallait. Je ne devais jamais être pris au dépourvu et toujours être à même de faire face au moindre imprévu. Je me réalisais pleinement et l'ambiance du chantier était productivement positive et conviviale.

Peu de temps après, les chemins de roulement du pont roulant et la toiture du hangar furent en place. Dès que les maçonneries destinées à recevoir les machines furent terminées, conjointement à la construction du hangar, leur montage avait commencé. Tous les efforts étaient à présent concentrés sur l'extraction. S'agissant d'une nouvelle fosse, il y avait beaucoup à faire pour disposer des premiers blocs. La mise au point de la machine semblait  beaucoup plus laborieuse que prévu. Il s'agissait d'une multi-perforatrice verticale munie de plusieurs têtes de 50 mm de diamètre juxtaposées et légèrement décalées en hauteur, une sur deux, empiétant l'une sur l'autre pour permettre de ne pas laisser de cloison entre les perforations. Elles formaient ainsi une tranchée continue qui déterminait le contour du bloc. La machine placée sur des rails se déplaçait automatiquement au fur et à mesure de la perforation à hauteur voulue. Elle pratiquait la tranchée sur la longueur ou la largeur de plusieurs bocs, ensuite, placée transversalement  elle les découpait successivement. Le principe était certes parfait et donnait un résultat bien meilleur que l'emploi marteau pneumatique, et de plus, il supprimait tout effort physique pénible pour le personnel. Cependant, vu l'abrasivité de la pierre de Vers, masse compacte de débris de coquillages et de silex, l'usure des perforateurs et de leurs guides était beaucoup trop rapide et exigeait un entretien long et onéreux. Après de nombreux arrêts pour démontage, réparation et remontage, les premiers blocs enfin découpés, restait à les détacher de la masse rocheuse.

Le décollement à la base du premier bloc ne se fit pas sans une certaine difficulté. Le résultat obtenu fut décevant, le bloc se détacha à mi-hauteur car il comportait de nombreux délits (fines couches argileuses horizontales formant une séparation de la masse de pierre). Il fallut découper au marteau-piqueur la partie restante du bloc. Ceux qui suivirent furent utilisables mais néanmoins d'une médiocre qualité. La pierre, d'une texture coquillière grossière, était argileuse, et présentait de nombreux défauts.

La chaîne de sciage des pierres

Les machines de sciage étaient prêtes pour faire les premiers essais. Elles avaient été prévues pour débiter des éléments en pierre de dimensions normalisées pour la construction des bâtiments du Vieux-Port ( Le nom donné à la société était évocateur : "Société Française de la Pierre Normalisée"). Le système d'outils de coupe avait été inventé par le fabricant. Munis de pastilles de tungstène, ils étaient fixés sur deux rubans d'acier parallèles, légèrement espacés, formant ainsi une chaîne entraînées par deux grands volants de 1 m de diamètre environ. La chaîne de production était composée de trois machines.

La première sciait verticalement une coupe destinée à affranchir la base du bloc, celui-ci était placé sur un chariot qui avançait mécaniquement au fur et à mesure de la coupe. Le bloc était ensuite basculé pour être déposé sur sa base affranchie sur un autre chariot qui le conduisait à la machine suivante

Celle-ci sciait horizontalement. Le ruban de coupe effectuait deux coupes horizontales suivant la hauteur des pierres à tailler. De façon à ne pas bloquer le ruban de coupe par le poids des blocs en fin de sciage, l'épaisseur du trait de scie était compensé par le positionnement de cales de bois qui devaient être retirées avant de passer sous la troisième machine. Comme pour la première opération, le chariot avançait mécaniquement au fur et à mesure de la coupe.

Le bloc était ensuite conduit sous la troisième machine. Elle était munie de deux chaînes de rubans de coupe qui sciaient verticalement. Les volants et leurs rubans de sciage se déplaçaient horizontalement suivant la largeur et la longueur des pierres à obtenir. Les cales de bois retirées, les rubans de coupe positionnés et mis en marche, le sciage pouvait commencer. Il était effectué suivant la poussée verticale d'un vérin hydraulique placé au centre de la machine, au-dessous du niveau du sol. Sa partie supérieure venait se plaquer sous le chariot et le soulevait régulièrement en fonction de la vitesse du sciage.

Les opérations réalisées par les trois machines devaient permettre d'obtenir des pierres parfaitement taillées sur leurs six faces sans qu'aucune ne donne lieu à quelque retouche que ce soit. L'idée était en soi très astucieuse. Son but : réaliser avec le minimum de manutention et peu d'intervention manuelle le débit des pierres. Restait à voir si dans la pratique cette chaîne de production serait fiable et donnerait de bons résultats.

Les premières pierres taillées

Le sciage terminé, les pierres devaient être prêtes à poser. Pour un tailleur de pierre digne de ce nom, la taille, effectuée au millimètre près, devait permettre d'obtenir des surfaces parfaitement planes, correctement taillées et des arêtes aussi fines que possible. Ce ne fut pas le cas. Tant dans les dimensions, que dans la qualité du sciage et des arêtes, les résultats furent loin d'être satisfaisants. Les dimensions obtenues n'étaient pas précises et pouvaient varier jusqu'à un centimètre, la planéité des surfaces très aléatoire, et la qualité de la taille laissait réellement à désirer. Les pastilles de tungstène dont étaient munis les outils de coupe laissaient des traces profondes sur le Parement. Quant aux arêtes, en sortie de coupe, elles étaient très ébréchées. Conjointement à ces imperfections notoires, les sciages ne se déroulèrent pas non sans difficulté. En cours de coupe les outils se détachaient de leurs rubans d'acier, provoquant l'arrêt de la machine pour les remettre en place.

Pour mon employeur et moi-même, l'extraction et le débitage des pierres ne donnaient pas des résultats satisfaisants. Pour l'extraction, l'usure rapide des outils et des guides, outre un coût onéreux, nécessitait l'emploi d'un mécanicien à plein temps. En ce qui concerne le sciage, la fragilité de l'outillage, l'usure rapide des outils et des pièces mécaniques, en plus d'un entretien couteux, provoquaient une taille inacceptable et un ralentissement considérable de la production.

Des améliorations notoires devaient être apportées au fonctionnement des machines et à la qualité du travail. Cependant, celui-ci sembla convenir aux constructeurs des machines et à l'architecte, concepteur des bâtiments et initiateur de ce marché. Après quelques améliorations mécaniques, la production se poursuivit en l'état pendant quelques semaines et les premières pierres furent livrées sur le port Vieux-Port de Marseille. Mais très rapidement il fallut se rendre à l'évidence, l'exploitation n'était pas rentable et ne pouvait se poursuivre dans de telles conditions. Le fonctionnement peu fiable des machines, l'intervention incessante de mécaniciens pour leur réparation et leur entretien, ainsi que  le coût de l'outillage, dépassaient très largement les prix de revient attendus.

Ces difficultés causèrent un retard d'approvisionnement du chantier de pose sur le Vieux Port. Il provoqua très certainement le mécontentement de l'architecte et celui de ces messieurs du Ministère de la Reconstruction qui, apparemment, avaient subventionné cet équipement. Cette situation sembla poser de sérieux ennuis à l'associé fabricant du matériel. Aussi, pour sauver la face et démontrer que le chantier serait approvisionné normalement, ayant certainement prétexté une mise au point plus longue que prévu, il apporta de sommaires perfectionnements au fonctionnement des machines. Ceux-ci permirent, avec des outils neufs et des machines en bon état de marche, de travailler dans des conditions acceptables pendant au moins une journée. Une journée pendant laquelle eut lieu une inauguration en grande pompe du site d'exploitation; un nombre impressionnant de personnalités arriva sur le chantier. Parmi elles se trouvaient le représentant du ministre de la Reconstruction et l'architecte auteur du projet. Et tout ce beau monde, qui n'entendait probablement strictement rien au travail de la pierre, assista à une démonstration du travail assez satisfaisante de la chaîne de production, de l'extraction à la dernière machine de sciage. L'honneur était sauf ! Personne ne fit le contrôle des dimensions des pierres sciées ni de remarque sur la médiocre qualité du travail obtenu. Tout au contraire, certains affirmèrent que les traces d'outils sur les parements donnaient du caractère au matériau…

Démonstration occasionnelle faite, il fallait revenir à la réalité. Le manque de fiabilité des machines pour la coupe de la pierre de Vers était indéniable et la qualité obtenue laissait à désirer. Pour poursuivre la livraison du chantier avec le minimum de rentabilité, une décision était à prendre. Elle le fut par le constructeur des machines. Il décida d'abandonner l'emploi de la pierre de Vers et d'importer celle des carrières de Castillon du Gard, situé à 3 km du chantier. Beaucoup plus tendre, d'un grain plus fin, et moins abrasive, son emploi serait d'un coût de revient beaucoup moindre. Cette décision eut pour effet de créer une mésentente entre les associés et une rupture. De laquelle allait en découler une longue bataille judiciaire.

L'extraction étant interrompue, je fus sollicité pour poursuivre la direction de l'atelier de façonnage de la société. Je ne pus que refuser; ceci pour deux raisons : les méthodes employées et la qualité du travail obtenu ne pouvaient me satisfaire. D'autre part, les affinités que j'avais avec mon ancien employeur étaient bien supérieures à celles que je pouvais avoir avec les dirigeants de la société, aussi peu exigeants sur la qualité du travail. Cet esprit n'était en rien compatible avec celui du Compagnonnage qui m'animait. Après avoir été licencié, le 1er juillet 1950, je réintégrais l'emploi qui était le mien lorsque j'avais quitté l'entreprise après la réalisation des pierres de l'église néo Romane en août 1949.

Ce retour en arrière était bien loin de répondre à mon attente. Depuis mon retour de Normandie, des mois avaient passé. Tous mes projets s'étaient évanouis. Dans la perspective d'une évolution dans mon métier qui correspondait avec mes aspirations, je m'étais installé à Vers, y avais acheté une maison et noué des liens familiaux. Hélas ! Je me retrouvais dans la situation qui était la mienne lors de mon départ avec le handicap de liens qui me rattachaient à ce village. J'aurais dû avoir le courage de repartir, fuir vers d'autres horizons. Par faiblesse et par sentiment je ne l'ai pas fait. La suite me réserva un destin que j'aurais souhaité différent. Je n'en eus cependant pas de regrets. Mais en interrompant mon tour de France pour répondre à la demande de mon employeur j'avais fait un mauvais choix.

 
 
Une nouvelle aventure commence
 
 

Avant de conter le déroulement des événements qui vont suivre, pour leur bonne compréhension, il est nécessaire que je donne quelques indications sur la personnalité de mon employeur d'alors, ou plutôt mes employeurs, car c'était un couple qui se partageait la gestion de l'activité de l'entreprise. Gens de très forte personnalité et cultivés, ils évoluaient dans les milieux artistiques sur la place de Nîmes

Lui, était sculpteur de métier et peintre à ses heures. Il excellait dans son art. La sculpture n'étant pas une activité suivie, en complément il exerçait le métier d'architecte d'intérieur pour lesquels il employait généreusement la pierre de la carrière parfaitement adaptée par son caractère décoratif. Il s'orienta par la suite vers l'architecture en général. Il y fit preuve d'un talent créateur et d'un certain avant-gardisme. Il jouissait à ce titre d'une réputation méritée. Homme intelligent, de caractère, Maurassien intransigeant, partisan de l'ordre et de l'élitisme. Il ne doutait pas détenir la vérité. Il n'était pas avare de critiques envers les personnes jouissant d'une certaine considération mais qu'il jugeait inférieures. Il s'occupait peu du travail de la carrière, une visite de temps à autre tous les huit ou 15 jours sans chercher à s'immiscer outre mesure dans mon travail.

Son épouse, femme énergique, précise et organisée, avait beaucoup d'entregent. Elle assurait la gestion de l'entreprise d'une main de fer. Plutôt autoritaire mais d'une façon très féminine, elle était animée du même complexe de supériorité que son mari. Elle se prétendait de descendance grecque par son père et n'en était pas peu fière.

L'activité principale de l'entreprise était l'exploitation de la carrière et la taille des pierres. Elle était complétée d'une part, par la réalisation des sculptures créées par mon employeur que nos exécutions en carrière au plus près des projets et qu'il finissait lui-même; d'autre part par ses travaux d'aménagement d'architecture intérieure et la pose des pierres qui était effectuée par une équipe de poseurs basée à Nîmes.

C'est l'épouse qui assurait la gestion de la carrière. Elle se chargeait du commercial et de la comptabilité. Les échanges de documents concernant les commandes, les livraisons et la paie du personnel se faisaient entre elle et moi. Toute liberté m'était laissée sur l'appréciation du salaire des ouvriers en fonction de critères de base assez sévères fixés par mes employeurs. Cependant, vis-à-vis du personnel, leur attitude était assez contradictoire. Autant ils exigeaient de moi d'attribuer des salaires justifiés, autant ils faisaient preuve d'un grand paternalisme par les cadeaux et services qu'ils leur offraient. Cette attitude me défavorisait aux yeux du personnel. N'étais-je pas leur seul interlocuteur pour la direction de leur travail et l'appréciation de leurs salaires, rôle pas toujours facile ? La rigueur dont je faisais preuve pour l'accomplissement du travail et l'autorité pleine et entière que j'exerçais sur le chantier pouvaient leur laisser supposer que les patrons étaient plus accommodants que moi.

Bien que les méthodes d'extraction et de taille employées dans la carrière relevaient d'un autre âge, ce n'était pas la préoccupation majeure de mes employeurs. Étant donné qu’ils étaient les seuls exploitants de la pierre de Vers, les marges confortables obtenues par les prix élevés qu'ils pratiquaient étaient largement suffisantes pour assurer le roulement financier de l'exploitation. De plus, du fait que j'assurais un chiffre d'affaire satisfaisant avec les moyens dont je disposais, une réduction des coûts d'exploitation par l'amélioration des conditions de travail et une augmentation de la production leur importait peu. Aussi, Très conservateurs en ce qui concernait la carrière, par crainte que l'apport de techniques nouvelles ne provoque une gestion et une recherche commerciale plus importante, craignant d'être occupés plus qu'ils ne l'étaient dans cette activité, ils étaient opposés à tout changement dans les méthodes de travail

Pour compléter leurs personnalités et mieux comprendre ce qu'il adviendra par la suite de ma présence dans le compagnonnage, il est nécessaire de préciser les relations qu'ils entretenaient avec les compagnons et ma position dans ce domaine.

Mon employeur avait été reçu Compagnon tailleur de Pierre. Bien qu'avec son épouse et principalement celle-ci, ils s'intéressaient à l'hébergement des jeunes Compagnons de tous les corps de métiers qui passaient par la ville de Nîmes, il n'avait pratiquement aucun contact avec la Cayenne de Marseille (une Cayenne peut être considérée comme le siège qui regroupe les Compagnons d'une même corporation dans une ville et la région) ni, à ma connaissance, avec d'autres Cayennes. Ils étaient surtout très liés avec le Compagnon Jean Bernard président rénovateur de l'association des Compagnons. Il faut préciser que ce dernier était un homme très intelligent, d'une haute culture et digne d'admiration. Il avait fait un travail remarquable pour renouer avec la tradition du compagnonnage qui avait disparu depuis le début du XXe siècle. C'est grâce à lui que celle-ci reprit son essor et que furent construites les Maisons des Compagnons dans les principales villes de France. L'admiration que mes employeurs vouaient à ce grand homme était justifiée. Elle correspondait parfaitement à la conception de l'élitisme qui était la leur. Par contre, le dédain et l'ironie qu'ils manifestaient dans leurs conversations privées, auxquelles j'assistais, pour d'autres Compagnons, ne laissaient pas entendre un sentiment favorable à leurs égards. Par exemple, mon employeur considérait que les Compagnons de la Cayenne de Marseille ne se réunissaient que pour faire de “bons gueuletons“ et que leur action s'arrêtait là. Aussi ne m'encouragea-t-il jamais à fréquenter la Cayenne, bien au contraire, selon lui c'était une perte de temps.

Après mon retour de Normandie, mes relations avec le compagnonnage furent donc de recevoir les jeunes aspirants compagnons qui s'arrêtaient à Vers lors de leur Tour de France et de leur consacrer du temps le soir et les week-ends pour les aider à progresser dans l'étude de la coupe des pierres.

Lors de mon premier séjour à Vers je donnais des cours dans une salle mise à ma disposition par l'instituteur. Mais je ne pouvais assurer que des cours de dessin théorique. Après l'échec de l'opération du Vieux-Port de Marseille, lorsque l'activité de l'entreprise reprit son cours normal, les jeunes aspirants compagnons furent plus nombreux et passèrent régulièrement à Vers. J'organisais alors les cours chez moi. J'y disposais d'une pièce pour les cours de dessin et d'un atelier dans lequel ils pouvaient tailler les pierres résultant de leurs épures à échelle réduite et les assembler.

C'est au cours de cette période que je fus reçu Compagnon au siège de Vaise à Lyon.  Comme je faisais partie de la Cayenne de Marseille, les Compagnons en dépendant me firent l'honneur de venir assister et participer aux cérémonies de ma réception. Cependant j'avoue que par la suite, influencé par les dires de mon employeur, je négligeais la fréquentation de la Cayenne.

Devenu Compagnon, j’adhérais sans réserve aux devoirs que cet honneur me conférait, j'étais conscient des obligations de ma charge dans l'entreprise. Dans celle-ci je me devais d’inclure, outre la qualité du travail réalisé, les meilleures conditions possibles accordées dans l'accomplissement de leurs tâches à ceux que j'avais à charge de diriger. Je dois avouer que les moyens dont je disposais étaient peu propices à l'accomplissement de ce devoir.

Dès la fin de la guerre, du fait de la reconstruction, l'emploi de la pierre qui, au cours des années trente, s'était trouvé en régression au profit du béton, avait repris une place prépondérante dans la construction. De ce fait,  les techniques d’extraction et de taille avaient beaucoup évolué. Cependant, pendant la première année passée à diriger la carrière pour la construction de l’église, sachant que mon séjour était temporaire je n’avais pas fait état de mon souhait de voir le chantier doté d’un équipement qui, tout en améliorant la production, aurait rendu le travail moins pénible et plus rentable. Personnellement, j’étais favorable à cette évolution de la technique d'extraction et de taille des pierres et donc en contradiction avec nos méthodes de travail ancestrales dans la mesure où les nouvelles techniques n’enlevaient rien à la noblesse du métier. C'est d'ailleurs ce qui avait motivé ma décision de  revenir travailler à Vers, dans la perspective de l’emploi de nouvelles techniques dans l’extraction et la taille des pierres pour la reconstruction du Vieux- Port de Marseille.

Aussi, après la rupture de notre participation aux travaux du Vieux Port, le retour aux conditions de travail de l'emploi que j'occupais lors de mon premier séjour à Vers fut-il décevant pour moi. Suite à la demande pressante de mon employeur, croyant évoluer dans ma situation, je n'avais pas donné suite à mes projets antérieurs, tour de France et éventuellement Beaux-arts, et m'étais installé dans une perspective durable à Vers. Finalement, j'y étais pratiquement bloqué sans grand avenir, et dans des conditions qui me laissaient peu d’espoir de voir s’améliorer l’outil de production.

La situation qui s’en suivit  mit en évidence le gouffre existant entre nos méthodes de travail ancestrales et celles employées pour l’extraction et la taille des pierres pour le vieux Port. Si pour ces dernières l’extraction et le sciage nécessitaient encore une mise au point, le matériel de manutention était un véritable pied de nez fait à nos barres à mines et nos rouleaux en bois dont se servaient déjà les Egyptiens. De plus, passer d'une centaine de personnes à diriger, à huit seulement, n'était pas signe de progrès. C'était un retour en arrière. Fixé dans ce coin perdu, je ne pourrais donner suite à mes aspirations l'évolution dans l'échelle sociale correspondante à mes capacités

Outre la déception éprouvée et le retour aux méthodes de travail ancestrales, la situation sur place n'allait pas être des plus enviables.

De la rupture entre les deux associés, due à l'abandon de l'extraction et à la poursuite du débitage sur place de la pierre provenant de la carrière de Castillon avec les machines installées, il en résultait : deux entreprises aux méthodes de travail diamétralement opposées. allaient devoir cohabiter. Cette situation donnait une vision pour le moins paradoxale du voisinage de deux frères ennemis sur le même territoire, celui de chacun étant séparé par le chemin d'accès situé au centre de la carrière. D'un côté, à gauche le nouveau hangar et les machines de dernière génération qui débitaient la pierre de Castillon, de l'autre côté, à droite, la poursuite du travail suivant des méthodes de travail héritées des Romains. Terrible déconvenue pour moi qui étais revenu à Vers dans la perspective de diriger une entreprise dotée de matériel issu des techniques les plus récentes. Par pur sentiment et peut-être manque de clairvoyance, revenu pour poursuivre mon chemin vers un devenir prometteur, je m'étais condamné à rétrograder dans l'échelle du progrès.

Mon employeur, certainement en vertu des clauses du contrat qui le liait à son associé, intenta un procès à ce dernier en vue de l'expulser du site. Cette cohabitation fut celle de deux adversaires acharnés avec l'animosité sous-jacente qui en découlait. L'atmosphère qui régnait sur le site en était pour le moins désagréable. Malgré cela, à plusieurs reprises, la société concurrente me fit des propositions mirobolantes, renouvelées avec persistance à plusieurs reprises, pour que je quitte mon emploi pour reprendre l'atelier de façonnage et organiser un atelier de taille de pierre pour la réalisation de commandes sur mesures. N'ayant pas accepté, le président directeur de la société me proposa de prendre la gérance d'un important atelier de taille de pierre et marbrerie qu'il possédait à Aix en Provence. De plus, il me donnait la garantie, par écrit, de me le céder par la suite à des conditions avantageuse. Par sympathie et fidélité à mon employeur, je n'y donnais pas suite. Sur place, les deux camps feignirent de s'ignorer.

Sur le plan de la justice ce fut une véritable bataille qui s'engagea. Mon employeur, homme de caractère, déterminé et combatif, n'admit pas l'activité de son ex-associé sur le site. Il fit de ce combat sa principale occupation, et lors de nos rencontres, c'était son seul objet de conversation. Pendant plusieurs années les procédures se succédèrent. La société de fournisseur des pierres pour le Vieux-Port de Marseille ayant apparemment reçu des aides du Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme pour la fabrication des machines et l'installation de l'atelier, le ministre lui-même semblait impliqué dans l'affaire.

Si pendant ces années de procédure la cohabitation sur place fut pacifique de notre part dans le respect des limites territoriales naturelle existantes, elle ne le fut pas dans l'attitude de nos voisins. D'une part, leurs travaux de débitage occasionnaient une grande quantité de déchets. Au fil des jours ils en amoncelèrent jusqu’à former  une véritable montagne sur le carreau de la carrière, envahissant ainsi une surface allant au-delà des limites qu'ils devaient respecter. D'autre part, dans le souhait qu'ils avaient de nous voir disparaître, ils construisirent un bureau de réception devant l'unique entrée qui conduisait aux deux entreprises. Celui-ci engageait les visiteurs et les clients potentiels à s'y adresser pour la fourniture de pierre. Pour répondre aux demandes des clients particuliers ils firent de la surenchère sur les salaires et débauchèrent nos meilleurs ouvriers. Ces mesures ne facilitèrent pas l'activité de l'entreprise. Nous n'avions plus qu'un tailleur de pierre, et les commandes, provenant en majeure partie de l'activité de sculpture et d'architecture de mon employeur, ne suffisaient pas à occuper l'ensemble du personnel ni à justifier pour moi un emploi de direction à plein temps. Ne pouvant demeurer inactif, avec l'accord de mon employeur, lorsque les commandes étaient suffisantes je participais à la taille des pierres, sinon, j'employais mon temps disponible à tailler les pierres pour la restauration de ma maison.

Environ cinq ans après la rupture, les procédures entamées contre la société du Vieux-Port se terminèrent au bénéfice de mon employeur. La société fut expulsée de la carrière. Elle dut démonter toutes les installations et remettre les lieux en état en évacuant les milliers de mètres cubes de déchets qui avaient été déposés sur le site et en faisant disparaître toute trace de construction. Nous pouvions enfin reprendre possession de tout le carreau de la carrière. Une certaine sérénité fit place à l'atmosphère créée par l'antagonisme latent existant durant la cohabitation entre les deux parties.

Pour pallier à l'insuffisance des commandes de pierre, mon employeur décida de faire de l'architecture sa principale activité. Il conçu et réalisa des pavillons avant gardistes où, pour la construction des murs et des décors intérieurs, la pierre était le principal matériau. C'était une opportunité pour la carrière. Ayant conçu un module de moellons dont la face vue était brute et les autres grossièrement équarries, il les employa pour la construction des travaux qu'il réalisait. Cette nouvelle activité permit d'augmenter la production de l'extraction et d'employer du personnel non qualifié. Après quelques jours de formation seulement, n'importe quel ouvrier était à même de tailler ces moellons. Il n’en demeurait pas moins que ce façonnage entièrement réalisé à la main à partir de blocs bruts d'extraction posés à même le sol était très pénible, répétitif et sans intérêt. Il ne devait pas différer de celui que pratiquaient les esclaves Romains qui avaient taillé, avec des outils identiques, les moellons équarris de l'aqueduc !

Cette méthode de travail ne devait pas déplaire à mon employeur. Elle représentait pour lui une continuité de l'authenticité du travail de la pierre. L'intrusion de méthodes mécaniques déshumanisant le travail étaient, à ses yeux semblait-il, destructrices des valeurs fournies par l'effort. À son corps défendant, ne passant rapidement que de temps à autre sur le chantier, il ne pouvait imaginer les efforts répétitifs et la pénibilité du travail exigés du personnel.

Le chantier qui était demeuré en sommeil pendant la période des travaux du Vieux- Port de Marseille lorsque nous y participions et pendant les années de procédures judiciaires qui suivirent, redevint plus productif. Ce regain d'activité laissait présager un avenir plus prometteur et la réalisation de mon souhait de voir se moderniser l'outil de production

 
 
 
Création d'une famille
Les filles à l'école
Ma première automobile
La pratique du ski
travaux à la maison
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Création d'une famille
 
 

Depuis novembre 1948, date de mon retour à Vers. En 14 ans, outre mon travail en carrière, bien des choses s'étaient passées. Indépendamment de l'intérêt qu'avait représenté pour moi la prévision de réaliser les pierres pour la reconstruction du Vieux-Port de Marseille dans des ateliers modernes avec du matériel innovant, ce retour avait été motivé en partie par les liens affectifs que j'y avais laissés.

Dès novembre 1948, vu la perspective qui m'était présentée d'avoir un avenir professionnel intéressant j'avais fait l'achat d'une maison en vue d'y installer mon foyer. Après mon mariage avec une fille du village en 1950, intervint en 1951 et 1953 la naissance de deux petites filles. Conjointement donc au temps passé au travail, je devais me consacrer à la famille que j’avais fondée et par la même participer à la vie du village. Après la rupture avec la société de fourniture de pierre du Vieux- Port en 1949, vu le ralentissement de l'activité de l'entreprise, mon salaire me procurait de maigres ressources financières. Aussi, compte tenu des échéances à honorer sur l'achat de ma maison, j'étais obligé de subvenir moi-même aux besoins du foyer notamment par le travail au jardin et la coupe du bois qui était notre seul mode de chauffage. A noter que je transportais par mes propres moyens, à l'aide d'une brouette, jusqu'à la maison, celui que j'avais coupé dans ma demi-journée. Ce n'est pas sans peine que j'accomplissais ce transport, brouette lourdement chargée, sur plus de un kilomètre par les chemins cahoteux de garrigue.

Fort heureusement la reprise d'activité qui suivit la fin de la cohabitation permit de faire progresser mon salaire. Je pus enfin faire vivre honorablement mon foyer.

 
 
Les filles à l'école
 
 

Lorsque nos deux fillettes furent en âge d'aller à l'école, nous dûmes faire un choix. Il y avait deux écoles au village: l'école publique et une école privée catholique dénommée "école libre". À l'image de la frontière très marquée qui existait entre ces deux écoles, le village lui-même était composé de deux clans opposés. D'un côté celui de l'école publique largement teinté d'anticléricalisme et d'extrême gauche, de l'autre celui de l'école libre solidement regroupé derrière le curé de la paroisse, personnage ayant une influence extrême sur ses ouailles. Mon épouse ayant été élève de l'école libre, et moi-même militant chrétien, nous nous sentîmes dans l'obligation de mettre nos filles à l'école libre. Ce choix ne fut pas des plus judicieux. L'école libre se trouvait dans une bâtisse très ancienne et les salles de classe n'étaient pas des mieux entretenues; de ce fait elles étaient plus ou moins salubres. Cet état de choses n'était pas pour me satisfaire. Aussi, avec un ami dont les  enfants fréquentaient la même école, pour tenter de faire améliorer l’état des locaux, nous demandâmes au curé de la paroisse de faire partie du comité des parents d'élèves. Nous fûmes invités à la réunion qui suivit. Nous fîmes part de notre inquiétude causée par la vétusté des locaux et de notre souhait que des travaux soient réalisés pour les remettre en état. Une discussion s'engagea sur les moyens de les réaliser car les fonds dont disposait la paroisse n'étaient pas suffisants pour faire face à cette dépense. Je proposais, à cet effet, de faire un prêt. Une étude de faisabilité étant nécessaire, une visite des salles de classe permit de juger de l'importance des travaux à réaliser. Rendez-vous fut pris pour une prochaine réunion afin, qu'après étude et réflexion, une décision soit prise.

Une étude sommaire me donna le montant approximatif de la somme que représenterait la remise en état des locaux, soit environ 50 000 Francs. Somme qui pourrait être réduite par la participation bénévole des paroissiens aux travaux de rénovation. Comme je l'avais proposé, la seule solution envisageable était de faire un prêt. L'immeuble appartenant à l'évêché, il pourrait servir de garantie. Selon mes calculs le remboursement pourrait se faire en organisant des lotos et des kermesses où seraient vendus, en requérant leur générosité, des dons et des produits réalisés par les paroissiens. De plus, une aide pourrait être sollicitée auprès de l'évêché.

Partant de cette possibilité je préparais un projet détaillé des travaux à réaliser. Le jour venu, la réunion eut lieu. Les membres du comité n'avaient trouvé d'autre solution que de reblanchir eux-mêmes les murs et de faire un nettoyage sommaire des pavés et des plafonds. Il ne faisait aucun doute qu'il y avait eu entente préalable sous l'influence de Monsieur le curé, lequel ne s'était pas montré disposé dès la réunion précédente à un projet de rénovation comme je l'avais souhaité. Malgré cette décision unanime de ne pas financer de travaux de restauration, je fis part de mon étude concluant à un emprunt pour faire une sérieuse remise en état des salles de classe. Lorsque j'eus exposé le détail de mon étude, bien que le financement des travaux soit réalisables sans difficulté, Monsieur le curé s'opposa fermement à tout recours à un concours financier extérieur quel qu'il soit et ne voulut pas entendre parler de ma proposition. Les membres du comité, y compris  l'ami qui m'avait accompagné dans ma demande de participation, ne dirent mot. Je fus choqué par leur silence et l'autorité outrancière du curé. Il y avait eu manifestement préméditation et le curé avait été informé de mon projet avant la réunion. Je ne pus accepter la soumission des uns et le ton autoritaire de l'autre. Je m'élevai avec véhémence contre ce comportement et déclarai vertement à Monsieur le curé que ce n'était pas lui qui avait droit de décision, celle-ci appartenait avant tout aux membres du comité. Sur ce, comprenant qu'il n'y avait aucune discussion possible et que ma place n'était pas dans ce comité servile, sans insister, je quittai la réunion.

Dans les jours qui suivirent, je me sentis dans l'obligation de "changer de camp". Je sollicitai une entrevue avec Madame la directrice de l'école publique pour lui faire de de part de mon désir d'y inscrire mes filles. Elle s'en montra très satisfaite. Ayant très certainement été informée de ce qui s'était passé à la réunion de l'école privée, elle déclara que ma présence dans l'amicale des parents d'élèves serait souhaitable, et qu'elle espérait pouvoir compter sur moi pour lui redonner un certain dynamisme.

Nos filles quittèrent donc l'école privée pour l'école publique. Elles y furent chaleureusement accueillies. De mon côté, je fus invité à participer à la réunion de l'amicale des parents d'élèves qui se tint quelque jours après. L'ordre du jour était le renouvellement du mandat du président et du vice-président de l'amicale. À mon grand étonnement, bien que je n'ai pas posé de candidature, je fus élu président à l'unanimité des personnes présentes. Allait commencer pour moi une nouvelle aventure qui ne manquerait pas d'intérêt mais n'aurait pas une heureuse issue.

Il était reproché au président et au vice-président de ne pas assurer une activité suivie à l'amicale, de ne pas faire le nécessaire pour disposer de moyens financiers suffisants et surtout de prendre les décisions en petit comité sans en référer aux parents d'élèves. Hormis les débats sur des questions d'ordre purement scolaire, l'amicale organisait deux manifestations dans l'année : la fête des écoles en juin et le loto en décembre. Leurs organisations étaient  d'un intérêt limité et le résultat financier qui en résultait n'offrait pas une trésorerie suffisante pour le bon fonctionnement de l'amicale.

Ma nomination au titre de président intervenue en début de l'année scolaire avait précédé le loto de décembre. Tout nouvellement nommé, je ne souhaitais pas bouleverser les habitudes et ne voulais rien changer à l'organisation de cette manifestation. J'intervins seulement pour faire remarquer que le succès du loto serait fonction de l'importance des lots. Ma remarque fut retenue par certains parents d'élèves lesquels firent des dons appréciables. Les lots proposés et la nomination d'un nouveau président avaient attiré, probablement avant tout par curiosité, beaucoup plus de participants qu'à l'habitude. Il en résulta un succès appréciable financièrement. Pour ma part, je dois avouer que n'ayant jamais présidé une telle assemblée, j'étais plutôt guindé dans mon rôle de président.

Au cours des réunions du comité des parents d'élèves qui suivirent, je pris progressivement de l'assurance et finis par assumer pleinement mon rôle. C'est à l'occasion de la fête des écoles en juin que j'utilisai mes facultés d'organisateur.

Lors des réunions précédentes, il avait été question de mettre en place de nouvelles activités : voyage des enfants, voyage des parents, tombola, fête de Noel etc. Pour organiser et financer une partie de ces manifestations, des fonds étaient nécessaires. Les résultats du loto avaient été positifs, mais ce n'était qu'un premier pas et il était insuffisant. Pour la fête des écoles qui avaient lieu en juin, il fut décidé de lui donner un éclat tout particulier et de l'étendre sur deux jours le samedi après-midi et le dimanche. Outre l'animation théâtrale et chorale faite par les enfants, des stands de vente seraient installés et une grande tombola organisée. Une note fut adressée à toutes les familles des enfants afin de solliciter leurs dons et leur participation active. Un message les informait que cette fête devait marquer le début de nouvelles activités extrascolaires. Plusieurs réunions d’organisation avec les parents la précédèrent afin de mieux impliquer ceux-ci dans sa réussite.

Cette fête fut un véritable succès. Les parents et amis vinrent nombreux, l'ambiance fut très festive et le résultat financier obtenu dépassa toutes nos espérances. Nous réalisâmes près de 10 000 Fr. de recettes bénéficiaires ce qui, à l'époque, était important et du jamais vu dans la caisse de l'amicale. Cette somme nous permit de doter le loto de décembre de nombreux lots d'une grande valeur. Là aussi le succès fut au rendez-vous.

Profitant des fonds dont nous disposions, nous organisâmes une fête à l'école la veille du départ des enfants pour les vacances de Noël. Outre une représentation de marionnettes, ils eurent droit à un beau sapin tout enguirlandé de lumière, et à la présence d’un père Noël qui leur distribua des jouets.  À ce sujet il faut préciser que l’achat de ces derniers avait fait l'objet d'un soin tout à fait particulier. Avec le jeune couple d'instituteurs qui avait été affecté à Vers au mois d'octobre, nous avions procédé, suivant une sélection rigoureuse, à l'achat de jouets propres à chaque enfant. Cette fête fut très appréciée. Jamais une si belle attraction, n'avait été offerte aux enfants.

Au cours du premier semestre suivant, profitant toujours des fonds disponibles, moyennant une légère participation financière de leur part, un voyage d'une journée au Puy-en-Velay fut organisé pour les parents. De même, nous offrîmes gratuitement aux enfants un voyage  en Provence, avant le départ pour les grandes vacances.

Il en fut ainsi pendant deux ans ou fêtes, voyages, lotos, manifestations et activités diverses se déroulèrent sans encombre pour la joie de tous. La deuxième année le voyage des parents fut un événement pour certains. Il se fit sur deux jours jusqu'à Genève. La nuit à l'hôtel se passa non sans péripéties cocasses. Certain des participant n'ayant jamais quitté le village de Vers, donc couchaient pour la première fois à l'hôtel commirent quelques bévues qui amusèrent tout le monde.

Cependant, après deux années de présidence appréciées de tous pour le renouveau et le dynamisme que j'avais donné à l'association j'allais subir un regrettable revers et devoir cesser la présidence de l'amicale. C'est La fête des écoles en juin qui est en fut la cause. Comme les années précédentes elle avait été minutieusement préparée et laissait augurer une belle réussite. Par manque de chance, le samedi après-midi la pluie se mit à tomber. La fête se déroulant en plein air, c'était la représentation théâtrale donnée par les enfants, si la pluie persistait, il n'était pas envisageable qu'elle ait lieu. Elle devait être reportée à la semaine suivante. Avec mon épouse et nos deux filles nous étions chez les instituteurs à l'étage au-dessus de l'école. Tous les parents étaient réunis dans la cour de l'école dans l'attente de ce que nous déciderions. Devant la persistance du mauvais temps et les risques qui pouvaient en découler, nous annonçâmes que nous étions désolés, mais que nous devions prendre la décision du report de la représentation. Ceci ne fut pas unanimement accepté et mit le feu aux poudres. La colère commença à gronder et la foule s'amassa au bas de l'escalier qui donnait accès à l'appartement de l'instituteur où nous nous trouvions. Nous étions véritablement assiégés. Une délégation furibonde gravit vivement les escaliers et vint frapper violemment à la porte. De peur, nous ouvrîmes et fûmes violemment apostrophés par des parents d'élèves devenus de véritables énergumènes en furie. Ils nous sommèrent de bien vouloir commencer la fête. Nous ne cédâmes point, il était trop risqué, avec ce mauvais temps, d'exposer les enfants sur une scène en plein air pour donner leur représentation.

Devant notre détermination les "assaillants" se retirèrent non sans nous insulter et nous promettre des représailles. La fête du lendemain dimanche eu lieu comme prévu et fut même un succès. Celle des enfants eut lieu la semaine suivante, mais elle ne fut pas ce que nous espérions. La déception que nous en eûmes et les insultes reçues le samedi ne m'engagèrent pas à poursuivre la présidence de l'amicale des parents d'élèves. Je me vis dans l'obligation de donner ma démission. Bien des parents me firent part de leurs regrets et me demandèrent de la retirer. Mais devant le peu d'égards dont j'avais été l'objet je ne revins par sur ma décision. Après cette lamentable manifestation je n'en continuais pas moins d'être présent aux réunions et participais à la vie  de l'association. Un premier pas avait été fait et les activités que j'avais initiées se poursuivirent.

 
Ma première automobile
 
 

Conjointement, la reprise d'activité et le retour à des moyens financiers honorables avaient améliorés considérablement notre emploi des moments de loisirs. en 1957 j'acquis notre première automobile, une quatre chevaux Renault. Petite voiture certes, mais suffisamment grande pour véhiculer ma famille.

Les filles ayant grandi, l'occupation de nos dimanches devint plus ludique. Ils furent employés à parcourir et découvrir la région. Puis vint le temps des voyages. L'achat d'une tente nous permit, grâce au camping, encore largement sauvage à l'époque, de visiter la France pendant les vacances et les week-ends de trois ou quatre jours. Je dois préciser que, vu le volume réduit que réservait la quatre chevaux, pour y loger la petite famille et le matériel de camping, il me fallut faire preuve d’ingéniosité et fabriquer moi-même, sur mesure et d’un encombrement réduit, le matériel nécessaire pour vivre sous notre tente. C’est avec une voiture lourdement chargée, tant dans le petit coffre qu’à l’intérieure de l’habitacle et sur le toit, que nous partions à l’aventure

En 1961 naquit notre troisième fille. Un changement de voiture l’année précédente, bien plus grande, une Dauphine, nous permit de voyager plus à l’aise. Cette période des séjours au camping, où la circulation sur les routes n'était pas surchargée et où les campeurs n'étaient encore pas nombreux, fut riche en découvertes. Nous parcourûmes la France du Nord au Sud et d'Ouest en Est, visitant les villes, les monuments intéressants et effectuant de longues marches pour le bonheur des filles, fières des performances accomplies.

Si la plupart de nos randonnées se déroulèrent dans des conditions agréables, d'autres fois nous ne fûmes pas sans y vivre certaines mésaventures. Il y en fut une, entre autres, dont la fin de parcours ne se déroula pas sans difficultés. Nous étions dans les Pyrénées à Ax Les Thermes. Le terrain de camping était dominé par le sommet d'une haute colline dont le versant qui nous faisait face était assez abrupt. Sur la carte d'état-major, dans le goulet qui y conduisait, était signalé un chemin. Ce sommet exerçant sur moi une certaine attirance, je décidais, en suivant le pied du versant, de nous rendre quelques kilomètres plus loin, et de là, profitant d'une pente douce, de monter jusqu'au sommet pour redescendre par le goulet jusqu'au terrain où nous campions. Avec mes deux plus grandes filles, l'aînées et la cadette, munis de notre goûter, à 13,00 heures nous quittions le camp. Mais la lecture de la carte d'état-major avait été trompeuse. J'avais sous-estimé la longueur de la rampe qui devait nous conduire au sommet. Du fait de la pente, la distance à parcourir était plus grande que je ne le pensais. Ce n'est qu'à 16,30 heures que nous atteignîmes le point culminant de la colline dominant le terrain de camping.

Arrivés là, je constatais que le trajet qu’il nous restait à parcourir pour rejoindre notre campement au pied du versant était plus pentu que je ne l'avais prévu et semblait présenter certaines difficultés. Pour accéder au goulet où j'avais estimé devoir se situer le chemin que nous devions emprunter, nous devions franchir une pente herbeuse d'une vingtaine de mètres de très forte déclivité qui n'était pas sans présenter des risques de dérapage. Devant cette situation, il aurait été plus sage de retourner à notre campement par le chemin que nous avions pris pour l'aller. Mais, vu l'heure et les quelques instants de repos que nous devions nous accorder pour prendre le goûter, cette solution n'était pas envisageable. Nous ne pourrions être de retour à la tente avant la nuit.

Après nous être rassasiés et reposés, nous prîmes le chemin du retour. Non sans appréhension, nous commençâmes la descente de la pente herbeuse Je pris le devant suivi de mes deux filles en file indienne en se tenant fermement par la main. La forte déclivité de la pente présentait effectivement des risques de dérapage dangereux. Pour placer mes pieds, je recherchais des emplacements propices, m'efforçant avec le talon de ma chaussure de les marquer plus profondément pour, qu'à ma suite, mes filles puissent, au fur et à mesure de la descente, y caler leurs pieds. Après un parcours périlleux qui nous parut fort long, nous arrivâmes enfin à l'entrée du goulet.

Nous n'étions malheureusement pas au bout de nos peines. Une surprise de taille nous y attendait. Contrairement à ce que j’avais cru lire sur la carte d'état-major, il n'existait aucun chemin. Nous nous trouvions devant le lit d'un torrent, heureusement à sec, étroitement encaissé dans une végétation pratiquement impénétrable. Le lit était garni de gros blocs de roche sans aucune trace de cheminement et présentant parfois des à-pics de plusieurs mètres. Le chemin difficile que nous nous étions frayés sur la pente herbeuse n'avait rien de comparable avec le trajet qu’il nous restait à accomplir. La progression sur et entre les blocs de rochers était des plus périlleuse, elle exigeait une gymnastique permanente. A maintes reprises, pour franchir les à-pics de plusieurs mètres de hauteur, nous dûmes les contourner en nous frayant un chemin dans l'épaisse végétation d’arbres et de ronciers qui bordait le lit du torrent.

Cette descente à travers les blocs de roche et le franchissement des à-pics dans la broussaille ne fut pas sans danger pour mes filles. C’est avec soulagement qu’après plus d'une centaine de mètres de parcours dans ces conditions difficiles, nous arrivâmes à la sortie du goulet. Le lit du torrent s’y élargissait pour laisser place à un terrain caillouteux où poussait, à mi-hauteur d’homme, une végétation touffue dans laquelle nous devions nous frayer un passage. De là, nous apercevions le campement dont il nous restait environ deux cents mètres à faire pour y parvenir. Nous le fîmes avec une relative facilité qui n’avait rien de commun avec la descente dans le lit étroit du torrent.

Cependant, un incident imprévu se présenta. Une de mes filles qui marchait en tête heurta un nid de guêpes accroché à la végétation. Cruellement piquée par les insectes, elle hurla de douleur. Sans hésiter, les prenant toutes deux par la main je les entraînais à vive allure afin de nous éloigner au plus vite du guêpier. Fort heureusement nous n'étions plus très éloignés de notre tente. Ce n'est qu'à la nuit tombée que nous y arrivâmes; nous pûmes enfin respirer calmement et soigner au mieux les piqûres de guêpe de ma fille.

 
La pratique du ski
 
 

Au camping vint s'ajouter un autre loisir. Pendant la saison d'hiver, peu propice aux visites de la région, ce fut la pratique du ski. La proximité du mont Ventoux (quatre-vingts kilomètres) dont le sommet, équipé de remontées mécaniques, était enneigé l'hiver, nous permettait le dimanche avec mes filles et des amis d'aller y skier. Lorsque l'enneigement y était insuffisant nous allions dans des stations moins proches (deux cents à deux cent cinquante kilomètres) : Céüse près de Gap, Villard-de-Lans ou Chamrousse près de Grenoble. Nous devions faire un trajet de deux à deux heures trente pour nous rendre à l'une ou l'autre de ces stations. Nous partions à six heures le matin pour être à neuf heures sur les pistes. Jusqu'à dix-sept heures, nous profitions pleinement du plaisir de la glisse. Nous étions de retour à la maison vers vingt et une heures, plutôt fatigués de ces longues journées mais oh Combien ! Rassasiés de plaisir.

Pour se sentir à l'aise sur les pistes quelles qu'en soient les difficultés, la pratique du ski nécessitait un certain apprentissage. Mon tempérament ne pouvait se satisfaire de nos timides glissades d'amateurs peu habiles dans cette discipline. Aussi, désirant parfaire et maîtriser parfaitement ma technique, j’avais  adhéré au ski club d'Alès et, en compagnie d'un ami, je fis des stages de formation à la station des Deux-Alpes et à celle de Barcelonnette.

Pour le peu de temps que nous passions sur les pistes, les amis avec lesquels je partageais les sorties du dimanche trouvaient injustifiée mon idée de suivre des stages pour me perfectionner dans la pratique du ski. Cependant, lorsqu'ils constatèrent mes progrès sur les pistes et le plaisir que j'en éprouvais, à ma grande satisfaction, ils remirent leur jugement en question et prirent des cours de perfectionnement.

En 1964, en début de saison, j’avais changé de club au profit de celui de Nîmes. Le président, jugeant de mes capacités, me demanda de faire un stage d'une semaine à Chamrousse pour passer l'examen de moniteur de club. Devant son insistance, bien que doutant personnellement de mes capacités d'obtenir ce diplôme, j'acceptais. Lors de l'examen, j'avais alors 38 ans, je me trouvais avec des candidats âgés de 20 à 30 ans, tous skieurs chevronnés, faisant pour la plupart de la compétition. Nous étions 100 candidats. Nous fûmes séparés en 10 groupes de 10 candidats. Pour la constitution des groupes, la sélection consistait en tests sur piste pour évaluer notre niveau technique; je fus naturellement placé dans le dernier groupe, celui des moins qualifiés. Bien que manquant de pratique, je réussis à suivre honorablement les cours de préparation à l'examen. Mais, vu la perfection technique des autres candidats je doutais de mes chances de réussite. Aussi, la veille de l'examen, avant de me mettre au lit, je fis part au directeur du ski club de mon renoncement à m'y présenter. Il n'accepta pas ma décision et me pria de bien vouloir être présent, comme prévu, le lendemain, devant les examinateurs. Dans le dortoir, tous mes camarades furent de son avis et affirmèrent que je devais passer cet examen car j'étais tout à fait capable d'obtenir mon diplôme. Doutant toujours de moi, mais devant l'insistance de tous, le lendemain, chaussé de mes skis, je me présentai devant les examinateurs. Le matin fut consacré à des exercices sur piste. Tant bien que mal je réussis à les exécuter. Je constatais toutefois que ma technique était bien loin de valoir celle des autres candidats. L'après-midi fut consacré à la pédagogie. L'exercice consistait à faire un cours théorique d'initiation à la pratique du ski aux neuf candidats du groupe auquel nous appartenions. J'avoue que là, je me sentis parfaitement à mon aise. Depuis mes premières glisses, pour me perfectionner, j'avais consulté de nombreux manuels traitant de l'histoire et de la pratique du ski. D’autre part, j’avais adapté mes séances de gymnastique quotidiennes à un entraînement d'exercice physique visant au perfectionnement de l'équilibre, de la souplesse et à la formation de la musculature pour les mouvements exigés au skieur. C'est donc sans hésitation, avec toute la persuasion nécessaire que je délivrai l'enseignement que j'avais acquis et que je fis pratiquer aux élèves des exercices éducatifs que j'avais personnellement imaginés. Ils permettaient par un entraînement suivi, de skier dans les meilleures conditions possibles. L'examen terminé, je rentrais dans la chambrée sans trop me faire d'illusions sur son issue. Je ne jugeais pas ma participation à l'épreuve technique suffisamment convaincante pour obtenir ce diplôme.

Les résultats furent portés à la connaissance des candidats le lendemain matin. Doutant d'une réussite possible je ne me préoccupai point d'en connaître le résultat et m'employai avant tout à préparer mes bagages pour le retour. À ma grande stupéfaction, mes camarades du ski club firent irruption dans la chambrée en me félicitant vivement. J'avais été classé major de la promotion, ex aequo avec un autre candidat de 26 ans participants aux compétitions. Si en technique je n'avais obtenu qu'un honorable 13/20, par contre en pédagogie ma note était de 19/20. Les examinateurs rencontrés avant mon départ, étonnés de l'enseignement théorique que j'avais donné, me demandèrent où j'avais appris les exercices éducatifs que j'avais fait pratiquer aux candidats. Je leurs répondis simplement qu'ils étaient le résultat de mes déductions personnelles.

Cette année-là, l'enneigement étant excellent au mont Ventoux, mes dimanches matins, furent consacrés à initier les jeunes membres du ski club de Nîmes à la pratique du ski. Ce fut malheureusement ma dernière saison de ski. Comme nous le verrons, par la suite, les événements m'amenèrent à occuper différemment mon temps libre.

 
Travaux à la maison
 
 

Après la rupture de mon employeur avec son associé pour la construction du Vieux-Port de Marseille, malgré mes maigres ressources et Conjointement, au temps que je devais consacrer à mon travail à la carrière et à mes diverses tâches et devoirs de père de famille, j'entrepris les travaux de restauration de ma maison. Ils étaient importants, les exécutants moi-même, ils allaient s'étendre sur plusieurs années. Notre maison était située au centre du village. On y accédait par une cour entourée de hauts murs et dominée par sa façade en pierre de taille. Au centre, un parterre circulaire de fleurs. A droite, contre le mur, au pied de l'escalier conduisant à l'étage, se trouvait un puits circulaire en pierre de taille entièrement fermé. À hauteur de la margelle une porte en bois donnait sur l'intérieur. À son pied avait poussé un énorme figuier dont les branchages recouvraient une partie de la cour. À la base du puits, était accolé un escalier venant, dans un mouvement tournant, s'appuyer contre le mur de clôture. Il conduisait à un balcon qui, courant tout le long de la façade, donnant accès au premier étage. Faisant angle, supporté par des consoles en pierre, il se prolongeait sur le mur latéral gauche, accédant à une terrasse couvrant une cave voutée située à l'opposé et parallèlement à la façade de la maison. Une abondante glycine enlaçant les barreaux courait tout le long de la rampe et de la balustrade en fer forgé bordant le balcon. Cette cour fermée, dominée par une façade en pierre de taille dorée, formait un véritable puits de lumière. Elle avait grande allure et, bien que située au cœur du village, on y ressentait, à l'ombre des larges feuilles du figuier, intimité, calme et sérénité. C'était une ancienne maison de maître qui n'était plus habitée, depuis plusieurs années. La partie habitation était constituée de trois niveaux. Au rez-de-chaussée, deux pièces, une cuisine et un séjour, au premier étage deux chambres  et, au deuxième étage, une chambre mansardée et un grenier. Un étroit escalier en colimaçon, peu pratique, permettait d'accéder de la cuisine aux étages. L'ensemble était habitable mais peu fonctionnel et, chose courante dans les maisons du midi, pour se protéger de la lumière ardente et chaude de l'été, les façades comportaient peu d'ouvertures. De plus, les sols, les enduits des murs et les plafonds étaient d'une certaine rusticité.

Mon projet était, dans un premier temps, de loger au rez-de-chaussée, et de reprendre entièrement la restauration des deux étages. J'y aménagerais une cuisine un séjour, trois chambres, une salle d'eau, un WC, et construirais un escalier plus rationnel. Désirant transformer toute la surface des combles en chambres, mais disposant d'une hauteur insuffisante, je pouvais profiter de la hauteur sous plafond généreuse du premier étage. Je  décidai donc d'abaisser le plancher du deuxième étage d'une quinzaine de centimètres pour gagner de la hauteur dans les chambres. Pour ce faire, je dus démolir escaliers et cloisons existants des deux niveaux ne laissant que les murs maîtres et le plancher du deuxième étage. Les poutres le soutenant étant d'une seule longueur, j'entrepris de les abaisser sans démolir le chevronnage et le parquet existant. Vouloir abaisser de 15 cm, d'une seule pièce, un plancher de 60 mètres carrés était un travail audacieux et délicat en même temps. Il relevait de l'exploit pour un homme seul!

Après avoir étayé les poutres supportant le plancher, je creusais dans les murs un évidement sous chacune d'elles, dont la hauteur correspondait au futur emplacement où elles reposeraient. Dans le mur de refends séparant les deux pièces je creusais de même une entaille de part en part. Les évidements terminés, je me devais de faire, avec patience et précision, un véritable tour de force : descendre le plancher d'un seul tenant. Pour ce faire je réduisis progressivement la hauteur de mes étayages pour atteindre le niveau définitif. Réaliser un tel travail ne fut pas une mince affaire, force et patience me furent nécessaires pour placer parfaitement ce plancher à la hauteur voulue.

L'opération terminée, tout l'aménagement des deux niveaux était à faire : renforcement des deux planchers existants, agrandissement des encadrements des portes et fenêtres existantes, percement et pose des encadrements de nouvelles ouvertures, construction de l'escalier, des cloisons, exécution d'un plafond sous la toiture. Je dû remplacer ou rénover les parquets et les dallages, enduire les murs, pour ceux du séjour les revêtir d'un habillage de pierre, et aménager la cuisine et le séjour. Le tout représentant un travail important, de longue haleine et demandant force patience et minutie. D'autant que je n'avais pas lésiné sur la qualité des matériaux, des menuiseries et du respect d'un style classique mais d'inspiration contemporaine. Tout était en harmonie dans le moindre détail : dallages et escalier en marbre, revêtement des murs en placage de pierre, plafond et certains revêtements de murs en bois apparent. J'y aménageai un coin de feu avec cheminée dans le séjour. Le tout formant un ensemble très agréable où il ferait bon vivre et où la lumière entrerait à flots.

Entre mon travail en carrière, mon temps de loisirs consacrés à mes filles et ces travaux, commencés en 1952 j'avais peu de répit. Partie de mes week-ends et dans la semaine dès mon retour du travail je me mettais à l'ouvrage. Je terminais alors fort tard dans la nuit et même jusqu'aux premières heures de la journée suivante. Je travaillais d'arrache-pied à démolir et rebâtir tout en chantant et sifflant sans penser à la gêne que je pouvais causer au voisinage. À ce sujet, nous avions comme plus proche voisine une dame très âgée vivant seule. Bien loin de me reprocher le bruit de mes outils, de mes chants et de mes sifflements, elle en était, tout au contraire, très satisfaite. Elle me disait "oh ! Si vous saviez Monsieur Ferrua comme j'aime vous entendre siffler et chanter le soir, c'est une agréable compagnie pour moi". Quant aux autres voisins, ils étaient très compréhensifs et ne m'ont jamais fait aucun reproche à ce sujet.

L’exécution de ces travaux n'était pas sans troubler notre vie de famille. Nous occupions avec nos deux filles les deux pièces du rez-de-chaussée. Une pièce faisant usage de cuisine et séjour, l'autre de chambre où l'espace d'une vingtaine de mètres carrés était plutôt encombré par nos lits et les maigres meubles où nous rangions nos vêtements. La proximité du chantier ne facilitait pas non plus l'entretien de ces deux pièces. D'autre part, si la voisine ne se plaignait pas de mon travail de nuit, celui-ci perturbait cependant le sommeil de mes filles et de mon épouse. Avec les inconvénients provoqués par le chantier en cours dans les deux les étages supérieurs, cette dernière fit preuve d'une grande patience et de beaucoup de compréhension pour vivre toutes ces années dans nos deux seules pièces habitables.

Après 10 ans de travail acharné, les deux niveaux, comprenant cuisine, séjour, trois chambres, salle d'eau et WC, furent terminés. C'est avec plaisir et soulagement que nous pûmes enfin emménager dans les nouveaux locaux. Heureuse coïncidence, cet emménagement eut lieu peu avant la date de la première communion de ma fille aînée en 1963. Nous pendîmes la crémaillère à cette occasion.

Une première étape, un peu longue peut-être, avait été franchie dans l'aménagement de notre maison. Restait à présent à poursuivre celui du rez-de-chaussée. Mais il ne présentait pas un caractère d'urgence et mes moyens financiers ne me permettant pas d'en confier la tâche à un artisan je cessais d'y consacrer tout mon temps libre pour le consacrer davantage à ma vie de famille. Nous appréciâmes le plaisir de vivre dans l'appartement très fonctionnel que j'avais aménagé car la surface aménagée était bien suffisante pour nous.

Cette vie au village et en famille avec tous les événements qui intervinrent de 1950 à 1963 : travaux de la maison, école pour les filles, sorties et camping, pratique du ski, fut un excellent dérivatif qui me permit de m'évader bien loin de mes occupations professionnelles. D'autant que, comme nous allons le voir, à partir de 1962 les relations avec mon employeur se dégradèrent progressivement.

 
 
 

Mon temps libre en dehors de mes heures de travail en carrière était pleinement employé, et comme j’avais été fort occupé pendant un certain temps par l'installation de la débiteuse à disques, du châssis de sciage et du treuil (travail d'organisation et de réalisation manuelle qui n'était pas pour me déplaire), je n'avais pas insisté au-delà de ce que j'avais pu obtenir. Mais lorsque les nouvelles machines fonctionnèrent dans des conditions satisfaisantes, je revins à mes préoccupations concernant la manutention. Mis à part l'installation du treuil, l'absence d'amélioration dans ce domaine ne pouvait me satisfaire. Que ce soit pour l'extraction, le déroulement pénible du câble du treuil sur 50 m, la mise en place des blocs pour le sciage, la manutention des tranches avec un diable, leurs chargements et leurs positionnements manuels sur le plateau de la débiteuse, le chargement des camions, j'étais lassé d'imposer au personnel des méthodes de travail pénibles datant d'un autre âge. Dans la mesure où dans toutes les entreprises d'extraction et de taille de Pierre, la manutention était faite mécaniquement je ne pouvais me satisfaire dans ce domaine de la situation dans laquelle nous nous trouvions. J'estimais qu'un système de levage, quel qu'il soit, était indispensable. Devant ce spectacle de pratique de méthodes anciennes de manutention des pierres à la main, avec un diable, une barre à mines, un cric et des rouleaux de bois, les clients professionnels qui venaient en carrière déclaraient : "C'est un véritable travail de bagnard que vous faites là". Cette constatation n'était cependant pas dépourvue d'admiration. Elle se ressentait dans les rapports très cordiaux que les clients avaient avec moi.

Bien que le volume de production ait notablement augmenté, la taille manuelle de la pierre s'était réduite à sa plus simple expression. Mis à part les Compagnons qui au cours de leur tour de France, quand besoin était, venaient sur le chantier, nous n'avions plus qu'un tailleur de pierre à demeure et, parfois, les commandes de travaux à lui confier n'étaient pas suffisantes pour lui fournir une occupation d'une façon continue. Pour l'occuper pendant les temps morts il réalisait des sculptures ou des travaux destinés aux besoins personnels de mon employeur. Nos ventes étaient en majeure partie des blocs, des tranches sciées et des moellons bruts. Elles représentaient donc peu d'intérêt pour moi en tant que tailleur de pierre. Pourtant, avec le retour à la pierre tant dans la construction que dans la décoration, le marché était florissant. Mais nos prix de façonnage de produits finis étaient trop élevés. Paradoxalement, les professionnels de la pierre auxquels nous fournissions des blocs et des tranches sciées pratiquaient des prix plus compétitifs que nous.

Auparavant, mon employeur, avec lequel nous avions toujours entretenu des relations amicales, venait pratiquement chaque semaine me rendre de rapides visites en carrière. Il venait non pour donner des ordres, car il me faisait entièrement confiance, mais simplement pour m'apporter les documents de travail, voir le chantier et discuter avec moi. Ayant créé son bureau d'architecture, homme de talent, il était très occupé et ne venait désormais que très rarement. Son travail d'architecte l'absorbait entièrement. Les contacts que j'avais avec le bureau de Nîmes se bornaient la plupart du temps à la transmission par un commissionnaire, des commandes et des notes de service et de la paye du personnel. J'étais livré à ma solitude, travaillant avec les moyens du bord.

Au sujet de la passation des commandes, le climat était parfois très tendu. L’épouse de mon employeur considérait que les commandes devaient lui être passées directement. Cependant, peu respectueux de cette obligation, les clients préféraient venir en carrière plutôt que de passer au bureau de Nîmes. La réputation que j'avais dans la profession n'y était pas étrangère. Dans bien des cas, j'étais obligé de servir d'intermédiaire, les clients préférant en discuter avec moi et me passer leur commande. Aussi, m'attirais-je les foudres de "Madame", elle me sommait de ne plus recevoir les clients. Pour qu'ils ne puissent plus me contacter, le numéro de téléphone de la carrière fut mis sur liste rouge. Ces incidents me valurent des notes de service plutôt acides qui est ne facilitèrent pas nos relations.

Le montant de mon salaire était aussi à considérer. Malgré les améliorations que j'avais apportées à la production, à l'augmentation importante du chiffre d'affaire réalisé et à la réduction des coûts de revient, il avait très peu évolué. Je ne comptais pourtant ni mon temps ni ma peine ! Les journées de travail de dix à douze heures m'étaient coutumières, y compris le samedi. Depuis plusieurs années que je travaillais seul à l'aménagement de ma maison, que j'y consacrais une grande partie de mon temps libre, force m’était de constater avec amertume que mes ressources ne me permettraient jamais de terminer cette tâche qui n'était cependant pas démesurée.

Nous étions  en septembre 1962. Je dirigeais l'entreprise d'une façon continue depuis 14 ans. Ma situation de fidèle et dévoué serviteur avait peu évolué. Malgré les améliorations apportées a certaines méthode de travail, nous avions peu de commandes de pierre ouvrée. Notre activité était en majeur partie du sciage du débitage et du moellonnage. Nous n'avions qu'un seul tailleur de pierre et je n'avais pas toujours de quoi l'occuper pour la réalisation des commandes. Personnellement j'avais peu d'étude à faire et la direction du chantier me laissait parfois le temps de tailler la pierre lorsque les commandes le permettaient. Sinon je devais m'occuper à faire de l'entretien et du rangement. Autant je m'étais passionné pour la réalisation de l'église de Bézier, autant à présent je trouvais peu de satisfaction dans mon travail. De ce fait, professionnellement et moralement cette situation ne me laissait aucun espoir d'évoluer dans mon métier et d'y trouver une source d'épanouissement personnel.

Aussi, ne pouvant assumer la direction du chantier dans des conditions acceptables et regrettant de ne pouvoir pratiquer mon métier comme je l'aurais souhaité, j'envisageais de cesser mes fonction dans l'entreprise et de reprendre ma liberté. Je ne souhaitais pas quitter le village car j'y avais ma famille et ma maison. Étant connu dans la région pour mon savoir-faire, je songeais à reprendre mes outils de tailleur de pierre et à m'installer comme artisan dans le village. Il ne me venait aucunement à l'idée de faire concurrence à mon employeur, tout au contraire. J'avais l'intention de lui proposer, lorsque la nécessité s'en ferait sentir, de travailler comme tâcheron à son service et de lui acheter la pierre pour les commandes que j'aurais à honorer. Je disposais d'une petite cour à proximité de mon domicile où je pourrais aménager un petit atelier de taille au moindre coût.

Je n'avais fait aucun préparatif pour une future installation, sinon dans mon imagination, car au préalable je souhaitais faire part de mon intention à mon employeur. Lors d'un passage au bureau de l'entreprise à Nîmes, je lui fis part de mon désir de reprendre mon métier de tailleur de pierre. Je m'installerais comme artisan, en cas de besoin lui lourais mes services comme tâcheron, et lui achèterais la pierre pour mes travaux de taille personnels. Je lui précisais qu'il n'était pas dans mes intentions de lui faire concurrence. Je souhaitais simplement reprendre ma liberté et pratiquer mon métier de tailleur de pierre tout en demeurant en très bonne entente avec lui. Mon travail personnel serait peu de chose comparé à la taille et la production de son entreprise. Sans évoquer toutefois le fait que j'avais été l'auteur de son évolution.

À mon grand étonnement il se mit dans une grande colère et m'accusa, après les années de confiance qu'il m'avait accordées, de vouloir le tromper et lui faire concurrence. J'eus beau tenter de lui expliquer que telle n'était pas mon intention, que bien au contraire je souhaitais continuer à travailler pour lui, mais dans des conditions différentes tout en demeurant en bonne entente, il jugea ma décision inacceptable. Moi qui avais toujours été un serviteur zélé ayant toujours œuvré pour la bonne marche de l'entreprise, mon projet lui sembla comme une rupture entre nous.

Avec véhémence, il me déclara que la carrière marchait très bien à son gré et qu'il n'acceptait pas ma proposition et me dit ceci : "Si tu veux t'installer, je n'y vois aucun inconvénient. Il y a de la place au soleil pour tout le monde". Sur ce, il mit fin à notre entretien.

J'étais complètement désemparé. Je lui avais fait part de mon souhait de m'installer comme artisan sans avoir préparé en quoi que ce soit sa réalisation. L'avenir devenait un grand trou noir. Si je quittais l'entreprise présentement, en mésentente avec lui, je ne voyais pas comment j'aurais la possibilité matérielle de pouvoir réaliser mon projet. Après 14 ans de collaboration, une quelconque concurrence était impensable, d'autant que je reconnaissais la valeur de cet homme et avais de l'estime pour lui. Cette position arbitraire et intransigeante, n'admettant aucune discussion, me déçut profondément.

La nuit me donna le temps de la réflexion. Je décidais de rentrer dans le rang. Le lendemain matin sans tenir compte de la regrettable entrevue de la veille, je me rendis à mon travail et poursuivis ma tâche de direction du chantier. La journée et les jours suivants s'écoulèrent normalement comme si rien ne s'était passé. L'activité de la carrière et des ateliers se déroulait comme auparavant, à la différence près que je n'avais plus aucune visite de mon employeur, ni de contact téléphonique avec le bureau de Nîmes. Les commandes, les notes de service et la paie du personnel m'étaient remises par un commissionnaire et je faisais de même pour tous les documents destinés au bureau.

Manifestement, à l'initiative de mon employeur et très certainement influencé par son épouse, une brouille s'était installée entre nous ne laissant place à aucun dialogue. Paradoxalement cette situation, qui aurait pu être qualifiée d'ubuesque par son coté absurde, ne perturba en rien l'activité du chantier. Il en fut ainsi pendant près d'un an. Cette situation était incompréhensible. Mon employeur pensait-il que j'allais me lasser et quitter la place, ou pensait-il, qu'au contraire, j'allais le prier de m'excuser de lui avoir fait part de mes intentions de m'installer et le supplier de maintenir mon emploi. S'il en était ainsi il se trompait. Connaissant sa susceptibilité et sa personnalité, je ne pouvais prendre moi-même la décision de quitter l'entreprise. J'attendais qu'il me fasse part de ses intentions à mon égard. Bien m'en pris, peu de temps après notre discussion, mon salaire augmenta dans des proportions appréciables.

Il faut préciser que grâce au matériel que j'avais réussi à faire installer, notre clientèle qui, auparavant était composée dans sa majeure partie de particuliers de la région, (nous étions les seuls exploitants de la pierre de Vers) s'était étendue sur le plan national aux professionnels. Notre production de pierre débitées et de tranches, peu importante auparavant avec le matériel dont nous disposions, avait augmenté dans des proportions considérables, donc généré des marges et un chiffre d'affaire bien plus important. D’où l'augmentation progressive justifiée de mon salaire.

24 Juin 1963
Dix mois de brouille s'étaient écoulés. Bien que nous connaissions alors une plus grande activité, la situation ne s'était pas améliorée sur le plan du débitage et de la manutention. A mon grand désespoir, elle ne pouvait perdurer. Il ne me restait qu'une solution, me ranger au dire de mon employeur : "il y a de la place au soleil pour tout le monde et je puis m'installer à Vers comme artisan".

Je décidais de le faire. Mais, au préalable, avant d'avoir pris des dispositions dans ce sens, j'estimais devoir l'en informer et lui renouveler mon souhait de demeurer en bonne entente avec lui. Je sollicitais une entrevue à cette fin au cours de laquelle je lui fis part de ma décision de me ranger au conseil qu'il m'avait donné en me déclarant qu’"il y avait de la place au soleil pour tout le monde et que je pouvais m'installer à Vers comme artisan“.

Une violente colère s'empara de lui. Il nia farouchement avoir tenu de tels propos; déclarant que ce ne serait pas correct de ma part de lui faire une chose pareille. Sans accepter aucune discussion, il quitta le bureau, me laissant seul, en affirmant "tout est fini entre nous".

Ne m'attendant aucunement à une telle réaction de sa part, je sortis complètement désemparé de cette entrevue. Pourtant, le connaissant, j'aurais dû prévoir sa réaction. Homme de fort tempérament animé d'un important complexe de supériorité et très susceptible, il comprit qu'il avait eu tort de me parler ainsi lors de la précédente entrevue. Sa fierté ne pouvait lui permettre d'accepter d'être de quelque façon que ce soit, l'initiateur de ma décision. Mon désarroi fut grand. Je doutais des possibilités de pouvoir installer rapidement un atelier me permettant de vivre par mon travail si tous liens étaient rompus  avec lui.

Après une nuit plutôt difficile, estimant que je n'avais à pas considérer les paroles prononcées par mon employeur comme un licenciement, le lendemain matin je me rendis à mon travail. Dans la matinée, il me téléphona pour m'intimer de quitter immédiatement l'entreprise. Nous eûmes alors une discussion orageuse au cours de laquelle, avec véhémence, je lui déballais tout ce que j'avais sur le cœur et les raisons pour lesquelles je ne me sentais plus à ma place dans l'entreprise. Je lui précisais surtout que je ne lui avais jamais fait part d'une décision arrêtée de quitter l'entreprise. Ma diatribe terminée, je raccrochai le téléphone sans attendre de commentaire de sa part.

Tout contact fut naturellement de nouveau rompu. Craignant que mes invectives aient pu être interprétées comme une rupture définitive de ma part, je me mis en quête de recherche d'emploi. Aucun des pourparlers engagés avec des employeurs susceptibles de m'engager ne se concrétisant, tout en poursuivant mon travail comme pendant la précédente brouille, je pris des dispositions pour m'installer à Vers pour le cas où la séparation interviendrait. J'entrai en relation avec la commune en vue d'obtenir un bail me concédant des parcelles sur lesquels je pourrais extraire. Mais la municipalité, étant en mauvais termes avec mon employeur, craignant qu'indirectement, par mon intermédiaire, il tente d'étendre son droit d'exploitation sur de nouvelles parcelles, ne fut nullement disposée à lui donner suite. Je n'insistai pas et demeurai dans l'attente des évènements à venir. Toutefois, ayant la possibilité d'acheter pour une somme dérisoire, à des amis de la famille de mon épouse, une ancienne carrière et des terrains qui semblaient recéler un bon gisement, pour parer à toute éventualité, j'en fis l'acquisition.

A noter que pendant la période de brouille, mon salaire avait augmenté dans des proportions importantes : 60 % par rapport à celui de l'année précédente.

En décembre 1963, mon employeur m'adressa un courrier dans lequel il me demandait de fixer la date de mon départ. Vu les conditions financières avantageuses qui m'étaient accordées alors, et devant les suites incertaines que pourrait me réserver mon départ de l'entreprise, dans l'espoir de voir nos rapports s'améliorer, je sollicitai une nouvelle entrevue.

 
 
 

En janvier 1964, l'entrevue demandée me fut accordée. Certes, mon employeur acceptait de tirer un trait sur ce qui s'était passé entre nous et je conservais mon poste. Par contre cet accord était accompagné de strictes conditions qui m'enlevaient tout espoir de disposer d'un engin de levage et d'apporter quelque amélioration que ce soit à la modernisation de l'entreprise. Il me fut précisé qu'aucune suite ne serait donnée à mes demandes d'acquisition de nouveaux équipements. Je devais me contenter de ceux existants. J'encaissai beaucoup de reproches. À l'avenir je devais suivre à la lettre les ordres qui me seraient donnés. En somme il m'était imposé de n'être qu'un fidèle serviteur qui se contenterait d'obéir. Je ne devais prendre aucune initiative, aussi profitable soit-elle pour l'entreprise. J'eus le sentiment de me trouver en face d'un mur inébranlable.

Mai 1964 - Mon tempérament ne se prêtant pas à ce genre de servitude à sens unique, je ne pouvais me satisfaire de cette situation. À la suite de  cet entretien, je rédigeai un mémoire à l'intention de mon employeur (Pièce annexe 1) pour lui démontrer, faits à l'appui, qu'une mécanisation plus adaptée améliorerait les coûts et rendrait moins pénible certaines tâches et notamment la manutention et le débitage. J'y précisais point par point les arguments qui justifiaient ma position, notamment :

  1. la mise en cause de ma personnalité 
  2. les doutes émis sur la rentabilité de mon travail
  3. le désaccord sur l'équipement de carrière
  4. la nécessité de travailler selon des techniques appropriées aux exigences sociales et humaines de notre époque
  5. la délimitation des secteurs techniques et commerciaux
  6. mon installation éventuelle à Vers
  7. mon souhait de travailler d'une façon intelligente et compatible avec mes aspirations et compétences professionnelles

Ce mémoire fut prêt en mai. Mais je n'osais l'envoyer. La divergence de nos points de vue étant apparemment inconciliables, il ne pouvait qu'en résulter une rupture définitive.

Une fois de plus, je rentrais dans le rang. Comme pendant la "brouille", les relations de travail reprirent normalement, Elles se résumèrent aux échanges de notes de service, de documents pour les commandes et la paie du personnel. J'avais peu de contacts directs avec mes employeurs. Je poursuivais la direction du chantier en assurant une production maximum et au moindre coût avec les moyens dont je disposais. Bon gré mal gré, bien que déplorant le manque d'un moyen de levage qui aurait rendu le travail moins pénible et beaucoup plus rentable, je me pliai à cette situation.

Cette entrevue de janvier avait eu malgré tout un résultat positif. Mes appointements bénéficièrent d'une augmentation très sensible, soient environ 100 % par rapport à ceux qui m'étaient octroyé en 1962.

Cependant, la commune, ayant certainement eu connaissance des démêlés que j'avais eus avec mon employeur, me proposa d'engager la discussion sur le bail que j'avais sollicité. Apprenant que d'autres candidats étaient intéressés par les mêmes parcelles de gisements, je ne pouvais reculer. Je poursuivis donc les négociations pour obtenir son aboutissement. Quoi qu'il en soit, si nous arrivions à l'entente que je souhaitais avec mon employeur, ce bail ne pourrait être que profitable à l'entreprise. Il permettrait d'extraire de la pierre au-delà des limites qui lui étaient concédées. Ce que mon employeur n'aurait pu obtenir du fait de la franche hostilité qui existait entre lui et la municipalité.

Je demandai que ce bail soit résiliable annuellement à mon gré pour le cas où, si nous arrivions à un accord, il soit jugé inutile.

Dans les mois qui suivirent, vu les résultats du travail obtenu, avec le matériel installé, tant du point de vue quantité que qualité de la production, les commandes affluèrent et mes rapports avec mon employeur semblèrent se stabiliser. Grâce à des salaires élevés et une organisation aussi rationnelle que possible de la production avec les moyens dont je disposais, et malgré la pénibilité de la manutention, je réussis à constituer une bonne équipe d'ouvriers grâce à laquelle le rendement et la qualité du travail fournie furent remarquables.

Mon salaire aidant, je n'envisageais pratiquement plus de quitter l'entreprise. Je mis mon mémoire de côté et décidai de ne pas brusquer la situation qui finirait peut-être par s'arranger dans l'intérêt de tous. L'afflux de travail et les marges généreuses dégagées nous permettant enfin à nous équiper d'un appareil de levage.

 

“L'affaire“ du camion grue

 
 

Juin 1964 - Devant les difficultés de manutention et de pénibilité pour le personnel, demeurant toujours déterminé qu'un jour ou l'autre nous nous équiperions d'un appareil de levage, je saisis une opportunité qui se présenta dans ce domaine. Un ami me signala une affaire intéressante. Un camion équipé d'une grue, identique à celui loué précédemment pour le transport des blocs de pierre, allait faire partie d'une vente aux enchères qui devait avoir lieu prochainement. Cet amis, habitué à ce genre d'opération et faisant partie du groupe de professionnels qui pourraient être intéressés par l'achat de ce camion, me garantit que je pourrais l'acquérir pour une somme dérisoire. Usant de son influence il ferait en sorte que personne ne fasse d'enchère sur le prix que j'en offrirais, me laissant ainsi toute liberté de m'en rendre acquéreur. Je ne restai pas indifférent devant cette possibilité d'acquérir l'appareil de levage que j'avais tant espéré. Cependant un écueil restait à franchir. Mon employeur m'avait bien spécifié qu'il n'était pas question d'acquérir un appareil de levage. D'autant que les travaux importants qu'il avait entrepris pour la construction de ses nouveaux bureaux, et le remplacement du compresseur hors d'usage qui fournissait l'air pour l'extraction des blocs, ne pouvaient me laisser espérer un nouvel investissement. Pour lui, le treuil était suffisant dans la mesure où il permettait de tracter les blocs du front de taille jusqu'à la machine de sciage. La manutention des tranches de pierre avec le diable en bois pouvant être faite à main d'homme, c’était pour lui une solution satisfaisante. Le nombre d'ouvriers nécessaires et les efforts fournis ne lui importait apparemment pas.

Après avoir beaucoup hésité, vu l'intérêt exceptionnel de cette affaire, je décidai de m'en rendre acquéreur. Ce faisant je pourrais tenter une expérience qui me permettrait, chiffres en main, de lui prouver les résultats positifs obtenus. L'affaire fut rapidement conclue. Comme prévu tous les des acheteurs éventuels présent ne firent aucune enchère sur mon prix. Je devenais propriétaire d'un camion grue en parfait état ne nécessitant aucune intervention mécanique.

La difficulté étant de l'utiliser en carrière sans en tirer profit ni laisser apparaître que j'en étais le propriétaire. Mais, devant l'attitude irrationnelle et injustifiée de mon employeur, mon exaspération était telle que je décidais une expérience qui aurait pu être qualifiée, hors du contexte où nous nous trouvions, d'abus de confiance. Sans en rechercher un profit personnel, je la tentais. Je voyais là une occasion inespérée de lui prouver enfin la nécessité de nous équiper d'un appareil de levage, tant pour soulager la pénibilité du travail que pour améliorer les coûts de production,

Pour ce faire, j'eus recours à un ami auquel je prêtais gracieusement le camion grue. Habitant le village et étant assez disponible, il viendrait, lorsque ce serait nécessaire, faire la manutention en carrière, sans faire obligatoirement des journées de travail entières. Ce faisant, nous n'étions pas dans l'obligation de stocker une grande quantité de blocs. Charge à lui, en tant que loueur du camion grue, d'adresser les factures de son temps de travail à mon employeur (sachant que je ne souhaitais tirer aucun profit de cette location).

L'expérience dépassa toutes mes prévisions sur tous les plans : amélioration de la production, travail moins pénible pour les ouvriers et coût minimes de l'emploi du camion. Le rendement fut plus que doublé car  la manutention des blocs sur le front de carrière était réduite au minimum. De 20 mètres cubes extraits habituellement par semaine nous passâmes à 45. Le chauffeur du camion étant assez disponible, deux demi-journées de travail par semaine suffisaient pour approvisionner les blocs nécessaires. D'autre part, l'ambiance du chantier en fut complètement changée, car le  travail devenait plus humain et plus intéressant pour tous. Quant au chiffre d'affaire, la qualité de nos sciages ayant accru la demande, il augmenta de jour en jour. Les résultats obtenus furent spectaculaires sur tous les points.

Cette expérience étant hautement positive, je ne doutais pas qu'elle fasse réfléchir mon employeur. J'y voyais la possibilité d'un accord profitable à tous, et je pensais qu'il accepterait enfin cet équipement que je réclamais depuis toujours.

Cette opération allant dans le sens que j'avais toujours souhaité, mon intention de me mettre à mon compte s'estompait de plus en plus. D'autant que les résultats spectaculaires obtenus en chiffre d'affaire eurent une influence notoirement favorable sur mon salaire. Celui-ci dépassant largement tous mes souhaits. De 1500 Francs de moyenne mensuelle en 1962 il était passé à plus de 5 000 Francs !

Restait la tâche délicate de révéler à mon employeur que le camion grue m'appartenait. Les ordres qu'il m'avait intimé lors de notre entrevue de réconciliation, me laissaient dubitatif quant à l'accueil qu'il réserverait à mon initiative et surtout au fait que le camion grue m'appartenait. Estimant avoir agi en toute bonne foi, sans esprit de tromperie, je pensais qu'entre hommes intelligents il ne pouvait pas y avoir d'obstacle à un arrangement. Cependant, demeurait la question des terrains que j'avais achetés pendant la période de brouille, et celle de mon bail de carrière qui avait été accepté. Comprendrait-il les motivations qui m'avaient poussé à le faire ? Le connaissant, vu les difficultés relationnelles qui avaient été les nôtres, je redoutais l'issue d'une explication. Elle pouvait être aussi bonne que mauvaise. Aussi, les évolutions des méthodes de travail que j'avais apportées donnant d'excellents résultats, j'attendais que l'occasion se présente pour faire une mise au point et tenter de trouver un accord.

 
 
 

Septembre 1964

Neuf mois s’étaient écoulés depuis notre réconciliation. Bien des choses avaient évolué favorablement. Grâce au nouveau châssis et à l'emploi du camion grue, l'augmentation notable de la production avait nécessité un plus grand nombre de mètres cubes de Pierre. De ce fait les fronts de carrière en cours d'exploitation n'offraient plus la perspective d'extraire suffisamment de blocs pour suivre la demande. Il était nécessaire de repousser le front de carrière et donc de faire des travaux de découverte. Auparavant lorsque nous avions une production bien moindre, ces travaux se faisaient au fur et à mesure des besoins manuellement au marteau-piqueur avec pelle et brouette. Les déblais représentant un volume peu important, était évacués dans un emplacement de la carrière inexploité. Mais à présent que les besoins en blocs avaient notablement augmenté, le front d’extraction avançait plus rapidement. Devant le volume de déblais beaucoup plus important à évacuer, je crus bon de devoir faire appel à un entrepreneur de travaux publics pour faire les travaux de découvertes au bulldozer et, avec une pelle mécanique, charger les déblais de découvertes sur un camion, lequel les évacuait sur des parcelles communales limitrophe peu éloignées de la carrière, où la commune m'avait donné l'autorisation de le faire. Pour permettre la circulation des engins et du camion, il avait été nécessaire de créer au bulldozer dans la rocaille de La garrigue, un chemin. Celui-ci passait obligatoirement par un ancien passage existant dans une des parcelles dont j'avais fait l'acquisition pour mon compte personnel. Ce changement de méthode avait été fait avec l'accord de mon employeur. Il ne put que constater que, vu la rapidité de terrassement des surfaces découvertes et les coûts obtenus, bien inférieurs au travail réalisé manuellement, nous avions franchi un pas important dans la réduction de la pénibilité du travail et des coûts de production.

Restait à présent une dernière mise au point sur le bail que m'avait concédé la commune, les terrains dont j'étais devenu propriétaire, et la réalité sur le camion grue. Un imprévu en fut l'initiateur.

Il intervint en la personne du géomètre expert requis par la mairie pour délimiter les parcelles qu'elle me cédait, et celles du bail de carrière qui m'était accordé. Ce géomètre, ami de mon employeur, il lui fit part de son travail de délimitation de parcelles à mon profit. Ce dernier, par téléphone me demanda des explications. Celles que je lui donnai ne furent certainement pas suffisamment convaincantes pour ne pas blesser son orgueil. Vu sa personnalité, il était impossible pour lui d'accepter que, disposant de terrain et d'un bail de carrière, je puisse discuter d'égal à égal avec lui. Bien que lui ayant déclaré que j'étais à sa disposition pour décider de ce qu'il adviendrait de ce que je possédais, et qu'il ne pouvait ignorer les progrès obtenus en carrière, rien n'y fit, il était furieux. J'espérais une discussion franche entre nous où j'aurais pu expliquer les raisons et résultats de tout ce que j'avais entrepris. Impossible ! Il ne voulut absolument rien entendre. Cet entretien ne me laissa aucun doute, ma tentative, que je croyais persuasive, d'obtenir une amélioration des méthodes de travail et un accord durable, avait échoué. Néanmoins, j'informai mon employeur que je lui adressais le mémoire que j'avais rédigé en mai justifiant ma position pour qu'il en prenne connaissance, et qu'ensuite nous en discuterions s'il le jugeait utile.

Le 16 septembre je lu adressai mon mémoire (Pièce annexe 1) Il demeura sans réponse. Ce fut alors toute une série d'enquêtes et de brimades à mon égard de sa part.

Le 22 octobre une note de service me parvint (Pièce annexe 2). Elle ne laissait aucun doute sur l'interprétation de mon mémoire et sur le rôle qui m'était dévolu. Elle dénotait une réelle volonté d'ignorer mes aspirations (que je jugeais cependant légitimes) et me rangeait au rang de serviteur dont la seule mission était de produire avec les moyens mis à ma disposition. Quant aux relations avec les clients, elles devaient se limiter à leur réserver une réception cordiale et, s'ils en manifestaient la demande, de leurs faire visiter le chantier. Mais elle m'interdisait de ne donner aucun prix ni de prendre d'engagement quelconque avec eux. Il m'était sommé de les diriger sur le bureau de Nîmes pour toute information concernant les informations sur les produits vendus et la prise de commande.

Au sujet de la partie de cette note concernant les relations avec la clientèle, pour en comprendre la teneur, il faut revenir au début de la brouille où je fais état du climat tendu régnant dans l'entreprise à ce sujet. Indéniablement mes employeurs prenaient ombrage de l'importance que la clientèle m'accordait. Comme j’assurais l'entière direction de l'exploitation, j’étais pour les clients le meilleur interlocuteur et le plus à même de leur donner des informations.  Ainsi ils préféraient s'adresser directement à moi, le bureau de Nîmes pouvant paraître à leurs yeux comme une simple annexe administrative. Pour faire cesser cet état de fait, les ordres donnés étaient clairement énoncés : je devais "situer mon rôle"  et me borner à exercer strictement celui clairement défini dans cette lettre (votre rôle est uniquement celui de produire avec les moyens mis à votre disposition)... Cette note était, on ne peut plus démonstrative du rôle de serviteur qu’on voulait me voir jouer. N’était-elle pas également contradictoire avec une logique élémentaire ? La réception des clients en carrière ne pouvait que faire état du sérieux de l'entreprise, de la qualité de son matériau et de son façonnage. Les conseils d'un professionnel en la matière n'étant pas moins négligeables. D'autre part, la majeure partie de notre clientèle étant des professionnels, appréciant mon savoir dans le métier, ils préféraient me rendre visite pour s'entretenir directement avec moi. Ils comprenaient difficilement qu'il soit nécessaire de se rendre au bureau de Nîmes pour passer commande. Malgré moi ils passaient outre et me confiaient le soin de les transmettre à mon employeur.

Le 2 novembre, en réponse à cette note de service j'adressais un courrier (pièce annexe 3), où je parvenais à la conclusion que mon mémoire avait été ignoré. Le rôle qui m'était dévolu et toute absence de dialogue me conduisait à en déduire que je ne pouvais conserver un emploi qui ne correspondait pas à mes aspirations et que, sauf avis contraire sous huit jours, je devrais prendre mes dispositions pour quitter l'entreprise. Je laissais néanmoins la porte ouverte à une recherche de collaboration.

Courant novembre, n'ayant pas de réponse à mon courrier et voulant néanmoins tout tenter avant une rupture définitive, je me risquais à faire une visite à mon employeur. Je lui réitérai mon offre de collaboration et de mise à sa disposition de toutes mes acquisitions en lui demandant si réellement nous ne pouvions plus travailler ensemble. Il ne voulut absolument rien entendre et me déclara que si je m'installais à mon compte, ce qui était mon droit, je devrais le faire au-delà d'un rayon de cinquante kilomètre de la carrière. Dans le cas contraire, il me promettait beaucoup d'ennuis avec la justice. Sur ce, il me pria de pendre la porte sans autre discussion.

Le 20 novembre, il m'adressait une lettre (pièce annexe 4). Elle n'était en aucune manière une réponse à mes courriers. J'y étais accusé de malversations inventées de toutes pièces : tractation avec la commune pour lui faire concurrence et l'évincer de sa carrière, au sujet de travaux de découverte qui avaient été réalisés, il prétextait que j'avais fait exécuter à ses frais de travaux de déblaiement et d'aménagement d'un chemin sur les terrains que la commune me louait, et prétendait que j'avais vendu de pierres à mon profit sans le déclarer au bureau. Le tout soi-disant résultant d'enquêtes approfondies de sa part à mon sujet. Les malversations prétendues lui faisant considérer que j'avais rompu le contrat qui nous liait. De ce fait, il se trouvait dans l'obligation de saisir le tribunal des prud'hommes et de m'assigner conjointement avec la commune de Vers devant le tribunal de grande Instance de Nîmes en annulation du bail que m'avait concédé cette dernière.

Je compris par les accusations et les menaces proférée dans cette lettre qu'aucune conciliation n'était plus possible et que la rupture était définitive.

Le 24 novembre, ne pouvant accepter les dires de mon employeur je lui adressais un courrier recommandé (pièce annexe 5), ou je réfutais point par point les différentes malversations dont il m'accusait. Ce fut mon dernier courrier. Sur ce je quittais définitivement l'entreprise.

Après 16 ans passés dans cette entreprise je tournais une page importante de mon existence. Elle me laissait un goût amer de mauvais choix et de temps perdu pendant lequel ma personnalité fut étouffée par un paternalisme outrancier. Si le salaire que j'avais touché au cours des dernières années avais été en rapport avec mon travail, le rôle de serviteur solitaire qui avait été le mien ne correspondait aucunement à mon aspiration d'évolution professionnelle. Cette issue était regrettable, certes, mais elle m'avait ouvert les portes de la liberté et il ne dépendait plus que de moi de laisser s’épanouir celui que j'étais réellement. Hélas ! Le destin fit que ce départ vers une nouvelle vie plus valorisante ne fut pas chose facile. Non seulement mon nouvel emploi n'allait être qu'une cruelle désillusion, mais, de plus, j'allais être engagé dans une suite de procédures judiciaires éprouvantes initiées par mon ancien employeur. Devenu expert en la matière lors de ses cinq années de démêlés judiciaires conclues  avec succès contre son ex-associé et le ministre de la Reconstruction, il n'hésita pas à employer la calomnie à mon égard, et de faux témoignages pour me traduire en justice.

 
 
 

Fin novembre 1964, dès mon départ de l'entreprise, je m'informais auprès de plusieurs juristes des suites que pourraient me réserver les poursuites que projetais d'intenter contre moi mon ex-employeur. Les avis donnés furent très partagés, mais pour la plupart peu engageant pour la concurrence déloyale dont je pourrais être accusé tant pour la clientèle que pour mes engagements sur les parcelles communales. Réflexion faite je décidais, pour le présent, dans l'attente de la tournure que prendraient les évènements, de ne pas m'installer comme artisan. Dès le début décembre, Je me mis en quête d'un travail répondant à ma qualification. Des annonces passées dans un journal de la profession ne donnèrent aucun résultat. Je reçus des offres de professionnels de la région mais elles ne correspondaient pas à ce que je recherchais.

Il me vint alors à l'esprit une proposition d'emploi qui m'avait été faite lorsque je dirigeais encore la carrière. Un client de mon ancien employeur, possédant une importante marbrerie dans l'Ardèche, à Bourg-Saint-Andéol, venait fréquemment en carrière lorsque je la dirigeais. Il louait la qualité de mon travail et m'avait déclaré à plusieurs reprises que si un jour je me trouvais sans emploi il y aurait toujours un travail pour moi chez lui. Me déclarant même que, vu son âge (il était dans la soixantaine), il serait disposé à me confier la gérance de sa marbrerie. J'avais toutes les raisons d'être prudent car je savais qu'à ce sujet, il avait fait plusieurs essais qui s'étaient soldés par des échecs. Malgré cela, à la mi-décembre n'ayant pas trouvé d'emploi, faute de mieux, je lui rendis visite pour lui offrir mes services. Il accepta d'emblée, m'engageant à partir de janvier 1965, comme directeur adjoint de la marbrerie, me laissant entendre que, grâce à mon expérience, nous pourrions ouvrir une carrière dans la région. Il me confirmait en outre sa proposition de me confier la gérance de l'entreprise. il avait aussi été prévu que je pourrai mettre ma carrière de Vers en exploitation pour les besoins de l'entreprise

J'avoue que la visite des ateliers ne m'avait pas enthousiasmé. Il ne me semblait pas qu'il y régnât un ordre correspondant à ce que l'on pouvait attendre d'une marbrerie de cette importance. Cette entreprise avait derrière elle un passé renommé qui remontait au dix-neuvième siècle. Elle avait employé jusqu'à deux cent personnes. Et, d'après les catalogues que je retrouvais par la suite dans les archives de l'entreprise, elle réalisait des sculptures en marbres, des autels et des travaux très ouvragés tel que qu'ils étaient conçus alors.

Cependant, abstraction faite du passé de l'entreprise, malgré l'impression peu favorable que j'en avais eu, cet emploi avait l'avantage de me permettre d'envisager à terme de mener de front la gérance de la marbrerie, l'exploitation d'une carrière dans la région ainsi que de celles que je possédais à Vers. Ces perspectives m'incitèrent à accepter l'offre qui m'était faite.

le 2 janvier 1965, comme prévu, à 8 heures j'étais présent dans l'entreprise. C'était une société anonyme. Son activité comprenait la taille de pierre et de marbre (essentiellement pour le bâtiment), la fabrication de carrelages et escaliers en marbre, en pierre naturelle et en pierre reconstituée, ainsi que la pose des travaux réalisés. Elle employait une vingtaine de personnes. J'avais en charge la direction de la taille de pierre, de la marbrerie ainsi que des travaux de pose. À ce titre j'exécutais dessins et plans nécessaires à la réalisation des ouvrages et en dirigeait l'exécution en atelier. La responsabilité de la fabrication du carrelage et des escaliers en pierre reconstituée étaient assurée par un contremaître dépendant du directeur général, c'est-à-dire mon employeur.

La marbrerie étant distante de soixante-quinze kilomètre de mon domicile, je m'installais dans un hôtel restaurant que m'avait conseillé mon employeur. J'avoue que joint à l'atmosphère plutôt décevante du chantier et à l'incertitude sur l'avenir qui m'y était réservé, la solitude me pesait. De plus, les frais d'hôtel et restaurant absorbaient une partie non négligeable de mon salaire qui n'était pas très élevé. Dans cette situation, soucieux des ennuis judiciaires que me réservait mon précédent employeur, séparé de ma famille, mon sort n'était pas des plus enviable. Peu de temps après mon embauche, je décidais de faire le va et vient quotidien pour me rendre sur mon lieu de travail. Le retour à la maison chaque soir me réconfortait.

Mes premiers pas dans l'entreprise furent circonspects. J'y trouvais un changement radical avec mon ancien emploi où je jouissais d'une entière indépendance dans mon travail. Mon employeur était un personnage assez particulier. C'était un homme physiquement de forte corpulence, apparemment bon vivant et jouisseur, aimant la bonne chère (les repas qu'il m'offrit par la suite au restaurant en furent le témoignage), Il était beau parleur, avait beaucoup d'entregent, affichait avec tous une certaine bonhomie et donnait l'impression de s'activer énormément. Mais, apparemment, il était fort peu enclin à la tâche et plutôt négligent concernant l'organisation du travail. Le désordre régnant dans les ateliers ne semblait pas l'incommoder outre mesure. Dans ce domaine, il laissait le soin au personnel se s'autogérer. Sur le plan relationnel, je m'aperçus par la suite que la bonhomie dont il faisait preuve n'était pas toujours l'expression de ses sentiments réels. Personnellement, j'en fus victime. Dans un premier temps, pour ne pas indisposer les ouvriers, je m'adaptais à leur façon de faire. Mon employeur s'occupait de la relation clientèle, et son épouse, présente au bureau tous les jours avait la responsabilité de la comptabilité et de la gestion financière de l'entreprise. N'ayant pas eu d'enfant, ils avaient adopté un fils. Il avait environ 17 ans. Il était employé au bureau comme coursier et dessinateur. C'était un brave garçon mais il ne jouissait pas d'une grande faculté intellectuelle. Bien que ses parents soient conscients qu'il ne pourrait assurer la continuité de la direction de l'entreprise, ils m'avaient demandé de m'occuper de lui afin de parfaire sa formation. Ces trois personnages se répartissaient les tâches sans ordre bien défini, l'organisation du travail en général n'en était pas facilitée. L'épouse, le fils de mon employeur et moi-même partagions le local faisant office de réception. Un bureau particulier était réservé au directeur. Il y recevait les clients importants. C'est dire que le milieu professionnel dans lequel j'étais plongé et la position de directeur adjoint mal définie qui était la mienne, ne correspondaient nullement à mon tempérament d'organisateur perfectionniste.

Dans la perspective de l'offre qui m'avait été faite d'assurer la gérance de l'entreprise, j'avais cependant l'intention de prendre progressivement en main la réorganisation des méthodes de travail. Pour le présent, je n'avais pas d'autre choix que de m'intégrer dans celles existantes. Je préparais, planifiais et dirigeais la réalisation des commandes en atelier et la pose sur les chantiers avec les moyens dont je disposais.

Quelques temps après mon arrivée, comme prévu, nous entreprîmes la prospection pour l'ouverture d'une carrière de pierre dure. Un gisement d'une belle pierre, de grain fin légèrement rosée teintée de jaune avait retenu notre attention. L'acquisition d'un compresseur et d'un marteau perforateur nous permit de faire un prélèvement d'échantillons prometteurs. Mais il ne fut pas possible de commencer l'extraction de blocs car nous n'avions pas d'appareil de levage et mon camion grue ne pouvait être utilisé. Il demeurait à Vers où nous avions des blocs à extraire pour honorer les nombreuses commandes que nous avions pour cette pierre.

Il faut préciser que, dès la date de mon embauche à Bourg-Saint-Andéol, le 2 janvier 1966, j'avais conjointement pris le statut d'artisan et déclaré une ouverture de carrière à Vers. Dès le début d'année, j'occupais mes week-ends à débroussailler l'accès à mes terrains et à faire les travaux de terrassement nécessaires pour commencer l'extraction de blocs. Dès que j'eu terminé l'accès au front d'extraction, l'exploitation de la carrière de Bourg-Saint-Andéol fut suspendue dans l'attente de disposer d'un engin de levage. Avec l'aide d'ouvriers de l'entreprise, je sortis les premiers blocs. La marbrerie ne disposant pas de machine de sciage pour les ouvrages en pierre massive, dans l'attente des équipements à venir, dans un premier temps, la taille se fit sur place en carrière et le sciage des tranches fut confié à une entreprise qui réalisait du sciage à façon.

Mon employeur disposant d'un grand terrain jouxtant les ateliers, je dessinais les plans de futurs bâtiments de façonnage plus rationnels que ceux existants. Une unité de sciage fut installée. Elle permit le débit de la pierre de Vers et de pierres tendres et demi dures provenant d'autres carrières de Provence.

Après quelques mois, les capacités de production s'en trouvèrent décuplées et les prix de revient nettement améliorés. L'entreprise s'orienta alors vers de nouveaux débouchés. Conjointement, j'opérais une réorganisation des ateliers et des méthodes de travail.

Cependant, bien que je ne me sois pas installé à Vers, Pendant mon séjour à Bourg Saint-Andéol, mon ancien employeur engageait son offensive judiciaire. N'ayant pas d'argument justifiant une poursuite devant le conseil des prud'hommes il s'acquitta de la totalité des salaires et primes qui m'étaient dues. Par contre, il préparait son offensive. Le 16 mars 1965 alors que j'étais en carrière pour extraire des blocs pour mon employeur, prétextant que j’exploitais indûment dans une parcelle dont son bail lui réservait le droit d'extraction, il mandat un huissier pour faire un constat des limites de carrière. En juillet 1965 il déposa plainte contre moi pour escroquerie et abus de confiance. Aussi, sans attendre d'être convoqué par un juge d'instruction, le récit tendancieux et calomnieux à mon égard des faits rédigées dans sa plainte, m'incita, pendant ma présence à Bourg-Saint-Andéol, à me préoccuper de préparer ma défense. Pour me représenter, on me conseilla un des meilleurs avocats de la place de Nîmes. Mais le sort s'acharnait sur moi. Après plusieurs entrevues, alors qu'il avait mon l'affaire bien en main, il me fit part de son regret de ne pouvoir assurer ma défense. Coïncidence : mon ancien employeur bénéficiant d'une certaine notoriété dans le domaine d'architecture d'intérieure chez les notables de Nîmes, il l'avait engagé pour concevoir et diriger des travaux d'aménagement et de décoration chez lui. Comme nous disposions, mon adversaire et moi-même, des deux meilleurs avocats du barreau de Nîmes, je ne doutais pas qu'il y eu entente entre confrères pour ne pas avoir à se mesurer devant les juges. Mon avocat me conseilla un jeune confrère qui avait travaillé pour lui. Mais j'y perdais au change car il était d'une bien moindre pointure. Pour y pallier, je rédigeais un mémoire objectif très détaillé de mes rapports avec mon ancien employeur et recherchais des témoignages susceptibles de plaider en ma faveur. L'instruction de la plainte suivit son cours, mais aucune décision du parquet n'intervint courant 1965. Nous restâmes, mon avocat et moi-même, dans l'attente du dépôt des conclusions de mon adversaire.

 
 
 

A Bourg-Saint–Andéol, bien que des progrès substantiels aient été réalisés dans l'organisation du travail, la rentabilité de la production et la progression du chiffre d'affaire, aucun changement n'intervenait dans mon statut de dirigeant dans l'entreprise. Mon employeur, homme toujours pressé et bougeant beaucoup, semblait être très pris depuis que l'entreprise avait augmenté son activité. Il n'évoquait plus son souhait de me confier la gérance de la société. Cette situation d'incertitude sur mon avenir dans l'entreprise jointe à celle des suites de la plainte de mon ancien employeur, n'était pas faite pour conforter mon moral et le devenir de ma situation professionnelle. Néanmoins je continuais d'assumer mes responsabilités dans la société en m’efforçant toujours de la faire progresser. Pendant mon temps libre, je poursuivais l'aménagement d'une de mes carrières à Vers et des terrains attenants pour une éventuelle construction d'un atelier de façonnage.

Des mois passèrent ainsi. C'est à partir du mois d'octobre qu'intervint un changement dans l'attitude de mon employeur. Je fus étonné par les visites de trois messieurs. Sans que j'ai été présenté ou invité à participer à l'entretien comme c'était toujours le cas avec des clients potentiels ou des fournisseurs, mon employeur s'entretenait longuement avec eux dans le secret de son bureau. De ces visites, aucun commentaire n'était fait, tant au sujet de la qualité de ces personnes, que de commandes éventuelles dont il aurait pu être question.

D'autre part, mon employeur s'absentait fréquemment sans donner aucune raison sur ses absences. Auparavant pourtant, il était plutôt disert sur ce sujet et ne manquait pas de commenter abondamment ses déplacements avec sa verve habituelle.

C'est durant le mois de novembre que je compris enfin les raisons de son attitude. Par un hasard providentiel pour moi, alors qu'il faisait visiter les ateliers à ses visiteurs habituels sans que j'aie été invité à les accompagner, j'entendis des bribes de conversation laissant entendre qu'ils allaient visiter la carrière que nous avions commencé à exploiter. Le personnel étant apparemment mieux informé que moi, c'est par eux que j'appris qu'il s'agissait de dirigeants d'une société qui exploitait la pierre de Tournus en Saône-et-Loire, apparemment  futurs associés de mon employeur et qu'il était question de mettre la carrière de Bourg Saint Andéol en exploitation. Ce fut un choc ! Grande fut ma déception. J'avais été écarté de toute décision concernant le devenir de la société. Par cette mise à l'écart, je compris que ma place n'était plus dans cette entreprise. J'en déduisis que l'on avait abusé de moi. Grâce à l'expansion que j'avais donnée à l'entreprise, mon employeur avait eu en main de réels atouts pour négocier une association qui lui serait favorable. J'appris par la suite qu'il avait été nommé président-directeur général de la nouvelle société qui groupait les deux entités, Tournus et Bourg-Saint-Andéol. Avec sa verve habituelle, il avait certainement persuadé ses futurs associés qu'il était l'auteur de l'expansion de sa société.

Le soir, je rentrais chez moi complètement écœuré par l'attitude de cet homme. Aussi, la nuit portant conseil, je décidais, n'ayant pas d'autre choix, de reprendre mon indépendance et de m'installer comme artisan dans le village de Vers à plein temps. Le lendemain je lui déclarai que je quitterais l'entreprise fin décembre. Avec sa bonhomie habituelle, il ne montra aucun étonnement et n'y fit aucune objection, affirmant même que j'avais raison de monter ma propre entreprise et qu'il demeurerait un de mes fidèles clients. Je compris, mais un peu tard, la veulerie et la rouerie de cet homme qui avait abusé de moi.

 
 
 

Pour couronner mon long séjour de seize ans de servitude chez mon employeur de Vers, cette année 1965 passée à Bourg-Saint-Andéol avait été mon Golgotha. Des mois de chemin de croix pour réorganiser complètement la société, la faire fructifier et le calvaire pour finir. Calvaire que fut le sentiment d'avoir été trompé et abusé par la roublardise de mon employeur. Mais ce calvaire fut le fruit d'une délivrance et le déclic m'obligeant à devenir mon propre patron. Par contre, il déclencha un autre calvaire : mon installation à Vers ne fut pas accueillie comme une bonne nouvelle, il en résulta que mon précédent employeur accéléra les poursuites judiciaires à mon égard.

Ironie du sort ! Entre temps, peu après mon départ en 1964, profitant de l'analyse de mon mémoire, comme je l'avais préconisé, il améliora le travail en carrière. Il réalisa tout ce qu'il m'avait refusé et cela, bien au-delà de mes souhaits. Il fit l'acquisition d'un engin de levage et d'une nouvelle débiteuse avec chariot et, lorsque j'eus mis au point l'extraction à  la haveuse à chaîne, il fit de même. S'en suivit la construction de nouveaux bureaux de conception comptemporaine avec de larges vitrages et une salle de réception de la clientèle luxueusement aménagée, le tout n'ayant aucune commune mesure avec le réduit qui me servait de bureau. Ceci démontrait fort bien la justification de mes demandes antérieures et la personnalité de celui qui n'avait jamais accepté, par esprit de supériorité et pur égoïsme, le bien fondé de mon attitude. Par la suite, il n'hésita pas à me traîner devant les tribunaux et, pour se justifier, ne fut pas avare de propos mensongers injurieux et déshonorants à mon égard.

En ce qui concerne le Compagnonnage, durant mon séjour à Bourg Saint Andéol, je n'eus aucun rapport avec les Compagnons. Mon emploi du temps, occupé sept jours sur sept, m'absorbait entièrement. Mon travail, l'aménagement de ma carrière de Vers, le temps consacré à ma famille, requéraient toute mon énergie et ne me laissaient aucun répit. D'autre part, l'incertitude dans laquelle je me trouvais concernant les poursuites judiciaires engagées par mon ancien employeur à mon égard n'était pas faite pour me libérer l'esprit. Cette situation ne me permettait pas de me consacrer à autre chose que de faire front à des occupations plutôt difficiles à gérer.

Je puis dire que ces 17 années passées entre mon employeur de vers et celui de Bourg-Saint-Andéol se soldèrent par deux acquis contradictoires :

  • un mauvais : les ennuis judiciaires qui allaient me poursuivre pendant plusieurs années.
  • Un bon : la découverte de la liberté d'être et la création de mon entreprise

Je dois avouer qu'avec le recul, le prix payé fut minime par rapport au bien être retiré. C'est en effet grâce à l’attitude défavorable à mon égard de mes deux employeurs successifs que j'allais, par force, créer ma propre entreprise. Sans l'incompréhension, la colère et l'acharnement du premier, la veulerie et la rouerie du second, aurais-je eu le courage de le faire ? Pour le premier, animé d'un complexe de supériorité comme il l'était, son dépit et sa colère furent aveugles et d'un mauvais conseil. Quant au second, son attitude à mon égard ne lui réserva pas de bons fruits. Quelques années plus tard le groupe dont il était le président Directeur général fit faillite et fut mis en liquidation judiciaire. Il en découla son déclin et sa ruine.

Pour ce qui est du compagnonnage, autant lorsque je travaillais à la carrière de vers j'avais des contacts avec les jeunes compagnons qui y séjournais deux à trois mois, et me rendais parfois à la Cayenne de Marseille (malgré les critiques de mon employeur envers les Compagnons qui en faisaient partie), autant au cours de l'année où j'ai travaillé à Bourg-Saint-Andéol je n'eus de rapport du fait de mon emploi du temps. Ce n'est qu'après avoir fondé mon entreprise que je repris contact. Mais ce fut de courtes durées car, comme nous allons le voir dans le prochain épisode de la création de mon entreprise, le différent judiciaire initié par mon ancien employeur, Compagnon lui-même, ne me permit pas de poursuivre des relations dans le milieu du Compagnonnage.

Cette rupture fut douloureuse pour moi. Non seulement j'avais interrompu mon tour de France pour réaliser les projets mirifiques que m'avait fait entrevoir mon employeur de Vers, mais j'avais été privé de toute une vie qui aurait été riche de savoir, de contacts et de connaissances que j'aurais certainement vécues si j'avais poursuivi mon tour de France. En me faisant revenir à Vers, cet employeur qui m'a si violemment calomnié et enfermé pendant seize ans dans de solitude d'un petit village où je n'ai acquis aucun savoir autre que celui que j'avais en arrivant, m'a privé de toute une richesse que j'aurais pu amasser en poursuivant mon tour de France lorsque j'étais en Normandie.

Ainsi fut l'épilogue douloureux de la réalisation d'un rêve partiellement vécu qui provoqua en moi de profondes blessures qui ne se cicatriseront jamais : dix-sept ans de servitude et un tour de France inachevé…

 
 
 
 
 
 
 
 
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