Pierre FERRUA
 
 
 
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  Un chemin particulier  
     
 
Troisième partie
 
 
 
 
CREATION ET EVOLUTION DE l'ENTREPRISE
 
     
 

En préalable

La chronologie des différentes étapes de l’évolution de l’entreprise que j'ai créée n’est pas toujours respectée. Les faits se chevauchant parfois, il était difficile de les citer dans leur contexte suivant des dates et un ordre précis.

Chapitre 1

1ER JANVIER 1966- NAISSANCE DE L'ENTREPRISE

La première carrière

Après mon périple du compagnonnage et les mésaventures rencontrées au cours de mes deux derniers emplois, ce début d'année fut un jour mémorable pour moi. Par la force des choses, mais finalement surtout grâce à une chance que je devais à mes deux derniers employeurs, je retrouvais une pleine liberté d’action. Je pouvais enfin donner libre cours à mon tempérament volontaire et envisager de créer une entreprise qui serait dotée d‘un outil de travail issu des techniques les plus récentes. Cependant, ce n’était pas sans une certaine appréhension que j’abordais cette nouvelle étape de mon parcours professionnel. Je n’avais en effet plus la garantie du lendemain dont je jouissais auparavant en tant qu’employé dans une entreprise. J’étais livré à moi-même, face à l’incertitude de mon avenir professionnel. D’autant qu’en juillet 1965, alors que je travaillais à Bourg Saint- Andréol, mon ex employeur de Vers avait déposé une plainte en pénal contre moi pour escroquerie et abus de confiance ; aucune procédure n'était encore intervenue lorsque j'avais créé l'entreprise en 1966. A l’incertitude professionnelle, s'ajoutait donc le poids de démêlées judiciaires à venir.

Mon seul bagage se résumait au statut d’artisan contracté l’année précédente, et consistait en un front de carrière ouvert pour y extraire des blocs destinés à l'atelier de Bourg Saint-Andéol, un compresseur prêté par mon dernier employeur en échange de la fourniture de blocs, ainsi que mon camion grue et mes outils de tailleur de pierre.

Une nouvelle aventure allait commencer. C'est avec détermination que je me mis immédiatement à l'ouvrage. Ce ne fut pas chose facile. Pendant mon séjour à Bourg Saint Andéol, j’avais aménagé sommairement l'accès au front d'extraction pour permettre le transport des blocs. Je devais à présent réaliser un chemin parfaitement carrossable qui conduirait au front d'extraction et aux parcelles où seraient construits les ateliers. Le chemin communal le plus proche était situé à trois cent mètres environ des parcelles que je devais aménager. Une infime partie de celles-ci, un hectare environ, se composait d'anciennes terres cultivées abandonnées depuis bien des années. Tous les autres terrains n'étaient que rochers et garrigues broussailleuses, parsemées d'étroits sentiers empruntés par les chasseurs et les chercheurs de truffes. Il m'avait fallu débroussailler et faire des travaux de terrassement et de nivellement pour accéder du chemin communal à mes parcelles, en réalisant un chemin empierré pour éviter l'embourbement des véhicules par mauvais temps.

Pour l'extraction, dans un premier temps, je me contentais d'utiliser la méthode employée chez mon avant-dernier employeur. Je procédais au découpage du pourtour du bloc au marteau pneumatique et exécutais le décollement de la masse rocheuse à l’aide de coins spéciaux placés dans les trous pratiqués à la base du bloc avec une perforatrice électrique. Comme matériel d’extraction, je disposais du compresseur diesel prêté par mon dernier employeur en échange de la fourniture de blocs, et d’un petit groupe électrogène acheté d’occasion pour alimenter ma perforatrice.

Je devais également trouver un lieu d’extraction qui corresponde à mes besoins présents et à venirs. Un essai sur une première carrière, la carrière de Sainte-Marie, dont l'extraction avait été abandonnée depuis des décennies, n'avait pas donné de résultats satisfaisants.

En outre, je voyais comme difficilement réalisable la reprise du front existant dans une ancienne carrière abandonnée dans le quartier du roc-plan, voisin du terrain où devaient être installés mes futurs ateliers ; c’est de celle-ci que j’avais pu extraire les blocs nécessaires pour réaliser les travaux effectués chez mon dernier employeur. Ce front, situé aux limites de mes parcelles, ne me permettait pas d'envisager une extension suffisante. Et de plus, une installation sur des parcelles louées à la commune et jugées prétendument illégales par mon ancien employeur, ne pouvait que m’entraîner dans de nouveaux ennuis judiciaires. J’envisageais donc d’éloigner mon installation de son voisinage.

Je fis trois sondages sur d’autres emplacements. Parlant de sondage, le mot est faible. Sur des affleurements de la roche, là où je supposais trouver de la bonne pierre, je découpai au marteau pneumatique des blocs d’un mètre vingt sur un mètre vingt sur une profondeur d’un mètre dix, pour pouvoir juger de la qualité de la pierre au plus profond de la fosse réalisée. Je me fis aider ponctuellement dans cette tâche par le fils d'un paysan du village qui me consacrait quelques heures de travail en fonction de mes besoins. Il dégageait les brisures de pierre de la tranchée au fur et à mesure de l'avancement du découpage. Ce fut en pure perte que je réalisais ces trois sondages, ils ne me demandèrent pas moins d'une dizaine de jours et révélèrent une pierre de médiocre qualité.

Je revins au front d'extraction d’où j'avais extrait les blocs destinés à mon dernier employeur de Bourg Saint Andéol. J'y ouvris un front opposé à celui de mon voisin. Si la pierre y était d'une qualité satisfaisante, il ne me permettrait cependant pas de m'étendre sur une surface suffisante. Mais, cette fois-ci, la chance me sourit, la pierre était d'une très bonne qualité, sans aucun défaut. Ce serait la carrière du Roc-Plan. J'allais enfin pouvoir extraire les blocs que je m'étais engagé à fournir à mon dernier employeur en échange du prêt du compresseur, et pourvoir à mon propre usage pendant plusieurs années.

La première commande

Pour ma première commande, le sort me fut favorable. Dès les premiers jours de mon activité d’artisan, une famille de gens du village me passa commande d’un monument funéraire important. Il s’agissait d’un édifice en pierre, à étage, formé de trois rangs de deux cases superposées, destinées à recevoir les cercueils. Les dimensions de l’ouvrage étaient de deux mètres de large, deux mètres cinquante de long sur deux mètres quatre-vingt de haut. Cette commande représentait plusieurs semaines de travail d’extraction et de taille de pierre, sans compter la construction que je devais réaliser au cimetière. Je dus rapidement m’organiser. Pour l’extraction, avec l'aide du jeune paysan qui m'avait aidé pour les sondages, je découpais les blocs au marteau pneumatique. Pour la taille, n’ayant pas encore aménagé sur place d’emplacement pour un atelier, je dus me satisfaire pour tailler mes pierres, en attendant sa construction d’une petite cour d’une dizaine de mètres carrés, voisine de mon domicile au village et recouverte en partie par un auvent. Le stockage des pierres, vu leur nombre important, demandait un certain espace. Un artisan maçon disposant d’un emplacement disponible à environ cent mètres de mon lieu de taille, le mit à ma disposition. Au fur et à mesure du façonnage de mes pierres, je les chargeais sur ma brouette pour les y déposer. Ce ne fut pas une tâche de tout repos, l’ensemble du monument était composé d’environ quatre-vingt- dix pierres d’une moyenne de quatre-vingts kilos chacune !

L’extraction des premiers blocs

Tout d’abord, secondé par mon jeune employé, je découpais les premiers blocs. Instruit par l’erreur commise chez mon ancien employeur où j’extrayais des blocs de dimension trop réduite, pour réduire au minimum le temps d'extraction et offrir un large choix de débit, en vue de leurs emplois ultérieurs, je les réalisais en grande dimension représentant des multiples des produits en pierre que j’envisageais de réaliser : deux mètres de long sur un mètre vingt-cinq de large et un mètre dix de hauteur. Je les débitais ensuite sans besoin d'aide avec la perforatrice, à la dimension des blocs à tailler.

Pour un bloc, l’opération de découpe était accomplie en une heure trente environ. Je découpais trois blocs dans la demi-journée. Ce travail était particulièrement pénible. D'une part, en raison du poids du marteau piqueur et du fleuret, de trente kilos environ, qu’il fallait, à chaque coupe, relever en fin de course ; d’autre part, à cause des vibrations intenses provoquées en exerçant une pression suffisante sur le fleuret pour qu’il pénètre dans la roche en suivant sa trajectoire d’une façon précise. Conserver une parfaite verticalité à la tranchée sans dévier et en respectant sa largeur de sept centimètres du haut en bas n’était pas chose facile. Attention et adresse venaient s'ajouter à la pénibilité du geste.

Ensuite, armé de ma perforatrice munie d’un fleuret d’un mètre vingt de long, je perçais des trous espacés de quinze centimètres à la base du bloc sur toute sa largeur pour opérer le décollement des blocs. Ce travail était lui aussi très pénible. La vibration de la mèche fatiguait les poignets qui, courbés, bras tendus, poussaient très fort, la perforatrice avançant au ras du sol, pour percer le trou sur toute la largeur du bloc. Ce devait être fait avec le plus de précision possible afin que le perçage soit parfaitement horizontal. Ensuite, les blocs devaient être séparés du massif à l'aide des coins cylindrique frappés à la masse. Ces trois opérations, découpage, perçage et séparation à la base, nécessitant une grande dépense physique, demandaient beaucoup d’énergie.

Pour soulever et déplacer les blocs, je les enserrais ensuite avec des câbles, et à l'aide de mon camion grue, les éloignais du front pour en opérer le découpage suivant les dimensions des pierres à tailler. Cette opération n'était pas moins pénible que les précédentes. Armé de ma perforatrice qui ne pesait pas moins de dix kilos, debout sur le bloc, d'une manière identique à celle employée lors de son décollement à la base, mais à intervalles aussi réduits que possible, je perçais verticalement des trous parfaitement parallèles, et les détachais ensuite avec les coins spéciaux utilisés pour l’extraction.

Premières commandes et prospection commerciale

Ces pierres, grossièrement découpées à dimension, toutes les faces restées brutes, devaient être transportées à mon « atelier »au village pour y être taillées et entreposées. Ne disposant pas de véhicule pour ce faire, j’employais un mode de transport d'un autre âge. Aidé par un ami paysan, nous chargions les pierres sur sa charrette, laquelle, tractée par son cheval, les acheminait à mon lieu de taille. Vu le nombre de pierres qui devaient être taillées, cette opération devait être renouvelé à plusieurs reprises. La taille et la manutention de toutes ces pierres se fit entièrement à la main, grâce à une petite machine flexible à disque dont j’avais fait l’acquisition. Restait le stockage dans l'emplacement mis gracieusement à ma disposition par l’artisan maçon. Le transport s’avéra également difficile. C’est à l'aide de mon archaïque brouette en bois que je transportai les pierres taillées. Quant aux deux frontons du monument, avant et arrière, pesant chacun cent-soixante-dix kilos environ, ne pouvant les transporter à la brouette, je les stockais dans ma petite cour.

La taille des pierres terminée, je devais en effectuer la pose au cimetière. N’ayant pas de date précise pour terminer le monument, je m'étais conjointement consacré à la réalisation d’autres commandes que m’avaient confiées des artisans ou entrepreneurs de ma connaissance qui avaient appris ma nouvelle situation d’artisan.

J’avais également accompli des tâches nécessaires en vue de mon activité à venir. D’une part, je devais commencer les travaux d’emplacement et d’accès à mon futur atelier. Je fis appel à un entrepreneur de travaux publics pour débroussailler, niveler et empierrer une voie carrossable à partir du chemin communal, situé à trois cent mètres de mon terrain, Je fis de même pour la partie des parcelles où je devais édifier mon atelier et les surfaces de circulation prévues pour ne pas embourber les véhicules dans la terre meuble des parcelles anciennement cultivées.

D’autre part, sur le plan commercial, je m’employais à rechercher une nouvelle clientèle de particuliers et professionnels du bâtiment de la région, susceptibles d’être intéressés par mon travail. Pour ce faire, je devais me faire connaître et mettre en valeur mon savoir-faire.

Innovant alors dans le métier de la taille de pierre où l’on ne travaillait que sur commande à la demande du client, je décidais de créer un catalogue proposant des produits standards en pierre pour le bâtiment, la décoration de la maison, du jardin et le funéraire. J’y insérais des pages de croquis simplement ronéotypées de modèles de produits que j’avais créés, y joignais un feuillet publicitaire et un tarif détaillé de tout ce que je proposais, les deux réalisés par un imprimeur.

Pour le Gard et les départements limitrophes, je puisais des adresses dans l’annuaire, et adressais par mailing le feuillet publicitaire proposant mes services. Je fis de même pour les professionnels de la pierre sur le plan national, en leur proposant la fourniture de blocs, de tranches et travaux ouvrés. Nanti de ces adresses, je renouvelais régulièrement ces mailings pour faire part des nouveautés et demeurer présent sur le marché de la pierre et du bâtiment. À la suite de ces mailings, à chaque demande d’information, j’adressais le catalogue complet que j’avais créé. Pour cette recherche de clientèle, dans un premier temps, j’avais soigneusement évité d’adresser ma publicité aux clients de mon ex-employeur pour ne pas être accusé de concurrence déloyale. Malgré cette précaution, la nouvelle de notre désaccord et de mon installation s’étant rapidement répandue dans la profession, je ne pus éviter que les clients avec lesquels j’avais conservé d’excellentes relations ne viennent spontanément. Aussi, je ne tardais pas à recevoir des commandes. C’est avec une énergie farouche que je m’attelais à la tâche. Accomplissant des journées de quatorze à quinze heures, dimanche compris, je travaillais d’arrache-pied, organisant mon travail à la minute prêt, tant pour le travail de bureau que pour l’extraction, la taille des pierres et la pose lorsque j’en avais la commande. Dès cinq heures le matin, j’étais à pied d’œuvre et terminais mes journées tard le soir. Ce travail acharné me comblait car j’en étais le bénéficiaire direct. J’en retirais un sentiment enthousiasmant de liberté jamais éprouvé auparavant.


Chapitre 2

1967 - UN ATELIER PROVISOIRE ET PREMIERES MACHINES

Construction du premier atelier et creusement d'un puits

Après une année passée, la plupart du temps à travailler seul, dans des conditions de travail assez rudimentaires, je me devais de réaliser au plus vite mon nouvel atelier dans lequel je disposerais d’un abri pour tailler mes pierres et installer les machines qui me permettraient de répondre aux demandes de plus en plus nombreuses. L’aménagement du chemin d’accès et de l’emplacement de l’atelier ayant été réalisé, j’embauchais un ouvrier à plein temps pour m’aider à l’extraction des blocs et à la construction des bâtiments. Ce dernier effectuant des journées de neuf heures, je disposais de cinq à six heures pour mon travail de taille et de bureau.

Avant de construire le premier atelier, en fonction des parcelles dont je disposais, j’avais déjà dressé les plans de ce que serait l’ensemble de ma future entreprise : l’emplacement des ateliers, des machines à installer et la surface extérieure de travail. Le terrain disponible était constitué d’anciennes terres cultivées formant un grand couloir de cent-vingt mètres de long sur quarante à cinquante mètres de large. Il était orienté Nord Sud, délimité à gauche et à droite par une paroi rocheuse de quelques mètres de haut. Je prévoyais d’y aménager une surface de travail extérieur et de dépôt des pierres brutes et taillées, de dix-huit mètres de large, desservie par un ou plusieurs ponts roulants. Ce couloir serait décalé à gauche de cinq mètres par rapport à la paroi rocheuse pour laisser place à d’éventuels abris ou machines à venir, réservant côté droit une largeur de dix à quinze mètres de large pour les futurs ateliers.

Cependant, dans un premier temps, je devais disposer de fonds pour réaliser la première étape de mes projets : construction d’un atelier provisoire, installation d'un transformateur et des premières machines. N'ayant pas les moyens financiers suffisants pour les assurer, j'hypothéquais ma maison d'habitation pour obtenir un prêt de mon banquier. Compréhensif, la garantie offerte étant amplement suffisante, il me l'accorda sans difficulté.

Mon premier travail fut la construction, sur le côté droit du terrain, d’un bâtiment composé de quatre travées de cinq mètres soit vingt mètres de long sur cinq mètres de large. Une partie du bâtiment abriterait la première débiteuse à disque, l'autre partie serait l'atelier de taille. La façade donnait sur le futur espace de travail extérieur où je prévoyais d'installer des ponts roulants de dix-huit mètres de portée. Les quatre piliers déterminant ces travées furent édifiés en prévision de leur futur rôle de support des rails sur lesquels se déplaceraient les ponts roulants. Aidé seulement de mon ouvrier, un simple manœuvre n’ayant aucune connaissance du métier, je réalisais fondation, piliers, murs et toitures. Sur l'arrière du bâtiment, je prolongeais la pente de la toiture de trois mètres environ pour former un appentis fermé à usage de bureau éclairé de baies vitrées. Il était composé de deux pièces où l’on accédait par l'atelier

La construction de mon bâtiment terminée, un apport en électricité était indispensable pour le fonctionnement des machines. Mon premier investissement important fut un transformateur. Aucune ligne à basse tension n’existant dans les environs, je dus me raccorder à une ligne moyenne tension existant à peu de distance de mon terrain. Jouxtant les ateliers, je construisis l’abri réglementaire pour l’y installer.

Dans le même temps, pour le débitage des tranches, je me mis à la recherche d’une machine à disque parmi les plus performantes du marché. Cependant, de l'eau étant nécessaire pour le débitage des pierres, conjointement à la construction de l'atelier, son approvisionnement était indispensable. La plus proche canalisation du service des eaux était située à près de trois-cent mètres, le coût d'un éventuel branchement dépassait mes prévisions d'investissement. D'autre part, la quantité d'eau nécessaire pour alimenter les machines étant très importante, son utilisation serait trop onéreuse. Sachant que la pierre du sous-sol était gorgée d'eau et recelait de nombreuses nappes, je fis venir un sourcier pour tenter de trouver un emplacement proche des ateliers où je pourrais creuser un puits. Rapidement, sans hésitation, il me désigna un point précis situé suivant mes souhaits et où je pourrais creuser un puits.

Sans attendre, aidé de mon ouvrier, je réalisais un puits circulaire d’un mètre vingt de diamètre. Je creusais la roche au marteau piqueur et évacuais les gravats à l’aide d’un seau qu’il remontait à la surface. Après un travail de forcené, à raison de deux mètres de profondeur de roche creusée par jour, à huit mètres, je trouvais enfin l'eau !

Ce résultat obtenu, je devais prévoir l'évacuation des eaux chargées des boues provenant des futures machines de sciage et débitage. Pour ce faire, une canalisation principale devait être prévue sur toute la longueur de l'espace de travail extérieur. Je la situais à quelques mètres parallèlement à l'emplacement des ateliers, L'écoulement des eaux de chaque machine devant être raccordé à cette canalisation, je devais la prévoir sur cent-vingt mètres de longueur environ. Dans un premier temps, je réalisais une longueur suffisante pour recevoir l’eau usée des premières machines. Une pente devait être prévue pour cette canalisation principale en tenant compte de celle qui serait nécessaire pour y raccorder celles des machines. Par chance, en aval du terrain et en contrebas de quelques mètres, je possédais une autre parcelle dont la différence de niveau me permettait de donner suffisamment de pente à la canalisation principale pour y effectuer l'écoulement des eaux usées sur les cent-vingt mètres prévus. A la sortie de la canalisation principale, des bassins en béton furent réalisés pour leur réception, leur décantation et leur réutilisation.

Ce fut un travail important. Pour avoir une pente suffisante, pour déverser les eaux dans le bassin en contrebas, il fallait prévoir au moins un mètre cinquante de profondeur à l’extrémité de la canalisation. Ce travail fut réalisé à bras d’homme à l’aide de pioche et de pelle pour ensuite poser au fond de la canalisation obtenue des buses en béton en respectant une pente régulière pour que les eaux puissent s’écouler sur les cent-vingt mètres de longueur prévue. Des regards en béton seraient réalisés à l’emplacement d’où s’écouleraient les eaux usées de chaque machine.

Dans un premier temps, j’exécutais une longueur de canalisation suffisante pour recevoir les eaux des deux premières machines, la débiteuse et le châssis à lame. Je la prolongerai par la suite pour recevoir les suivantes. Restait à prévoir l'alimentation en eau des machines. J'installais une pompe à mi-hauteur dans le puits pour conduire l'eau en surface dans un réservoir sous pression placé sur une plateforme creusée dans la roche, attenante au puits, de façon que ce réservoir soit placé au-dessous du niveau du sol de l’atelier. Cette installation me permettait de disposer d'eau en continu pour la coupe des pierres.

La première débiteuse à disques

Atelier terminé, transformateur installé dans son abri, alimentation en eau assurée et écoulement des eaux de sciage réalisé, la première machine pouvait enfin être installée. A noter que tout ce travail de construction et d’installation avait été réalisé tout en assurant l'extraction et la taille des commandes passées par les clients et la comptabilité qui en découlait. Toutes ces tâches, effectuée par mes soins, avec la seule aide de mon ouvrier. Il faut préciser que j’étais loin des trente-cinq heures de travail par semaine, ce sont soixante-dix à quatre-vingt heures que j’effectuais alors !

Dans le même temps, j'avais entrepris des recherches qui m'avaient permis de trouver une machine à disque répondant parfaitement à mes souhaits pour le débitage. J'en avais passé commande. Elle était équipée d'une table pivotante sur chariot se déplaçant sur rail jusqu'à l'extérieur du bâtiment, ce qui permettait de charger les tranches sans effort avec le camion grue. Manutention qui, dans le futur, serait exécutée par des ponts roulants. De plus, sur ce chariot à table tournante, le débitage pouvait s'effectuer sans déplacer les tranches de pierre manuellement. Quel changement éprouvé comparé au débitage qui était effectué chez mon ex employeur ! Là-bas les tranches étaient basculées, non sans effort, à bras d’homme sur une table fixe où elles devaient être bougées manuellement et avec peine à chaque coupe, pour les placer à la dimension voulue.

Bien que cette machine répondît à mes besoins prioritaires, je n'avais pas encore installé celle qui devait scier les blocs en tranches pour en faire le débitage. Pour pallier cette absence, dans un premier temps, j'eus recours à un scieur à façon, dont l'atelier de sciage était situé à une trentaine de kilomètres de l'atelier. J'y faisais transporter mes blocs et en retour recevais les tranches sciées à épaisseurs données suivant mes indications.

Dans l’attente de l’arrivée de la machine il me fallut réaliser des travaux pour sa mise en place : des socles de béton, supports de la machine et des rails, des radier d'écoulement des eaux chargées de boue sous la machine et la canalisation les évacuant, par le canal principal, dans les bacs de décantation. La livraison et le montage furent effectués par un monteur envoyé par le fournisseur. L'installation terminée, la machine put enfin être mise en marche. Comme je l’avais prévu, l’emploi de mon camion grue pour charger les tranches de pierre et le chariot à table tournante procuraient une économie de main d’œuvre et une réduction de la pénibilité significative. Contrairement à ce qu’il en était chez mon ancien employeur, je pouvais débiter mes tranches sans aucune aide, alors que chez lui cette manutention devait être réalisée à bras d’homme par deux ou même trois ouvrier suivant le poids des tranches qui pouvait se situer entre six cent à huit cent kilos. Un pas avait été franchi vers les techniques récentes dont je voulais doter le matériel que j’avais installé.

Cependant, la nappe de surface que j’avais atteint étant peu productive, la quantité d’eau fournie par mon puits s’avérait insuffisante pour alimenter en permanence la seule machine installée. Pour permettre à la débiteuse de fonctionner sans interruption, le bac de décantation prévu pour décanter les boues et réutiliser les eaux usées pour l'alimentation des futures machines devait être réalisé sans attendre. La position en contrebas de plusieurs mètres de la parcelle dans laquelle s'écoulaient les eaux me permit de le faire sans trop de difficultés. Il fut composé de plusieurs bassins successifs dans lesquelles l'eau se déversait en se séparant progressivement des boues de sciage. Dans le dernier bassin, l'eau était suffisamment claire pour être reprise par une pompe suivie d'un réservoir sous pression qui renvoyait en circuit fermé les eaux pour le sciage et le débitage des blocs de pierre. Le pompage de l'eau du puits n'étant que l'apport nécessaire pour compenser les pertes subies au cours du sciage

Mes démarches commerciales ayant obtenu d'excellents résultats, cette machine permit d'augmenter considérablement la production. Mais ne pouvant assumer seul, le débitage, la taille de la pierre et poursuivre les travaux d'aménagement prévus, ainsi que les tâches administratives et commerciales, j'embauchais deux ouvriers de plus et un tailleur de pierre pour assurer le travail d'extraction en carrière et le façonnage.

Normalisation des produits et jardin d'accueil

Confiant dans l'avenir de l’entreprise, afin de disposer d’un outil publicitaire et commercial plus attractif que mon catalogue existant, qui était assez sommaire, je le repris afin de réaliser un projet que j'avais vainement ébauché et proposé à mon ex employeur au sujet du commerce de la Pierre. Comme je l’ai écrit précédemment, pour la profession, le travail consistait à réaliser des commandes en fonction de la demande du client. Aucun produit autre que la pierre brute n’était proposé aux clients. Tout en leur offrant un choix de produits finis tant pour le bâtiment que pour la décoration suivant une standardisation plus poussée, cette offre de créations standards me permettait faire du travail de série et de constituer des stocks pour réduire au minimum les délais de livraison.

Disposant d'une entière liberté sur le plan commercial, non sans un certain enthousiasme, je réalisais enfin mon projet. J'étudiais une offre plus variée de pièces pour encadrements de portes et fenêtres, de piliers, de clôture, et créais des modèles d'éléments de décoration pour la maison et le jardin : cheminée, élément standard de décors intérieurs, tables de jardin, bancs, fontaines et tout ce qui pourrait être normalisé. Je conçus un catalogue comportant les croquis et tarifs de toutes ces pièces, le fit imprimer et par mailing l’adressais aux architectes et aux entreprises de bâtiment dont j’avais conservé les adresses lors de mes recherches précédentes

Parallèlement, dès les premiers mois de mon installation, j'avais créé un accès au siège et aux ateliers de l’entreprise pour accueillir la clientèle dans un cadre avenant et agréable et exposer les pierres que je taillais ; il se situait dans la parcelle de deux mille mètres carrés située en contrebas de celle réservée à l'espace de travail. Sur ce terrain, avec l'aide d'un ami connaisseur en jardinerie, je créais un espace vert, également lieu d'exposition. Il était placé devant les bassins de décantation et, pour les cacher à la vue des visiteurs, une haie de cyprès florentins avait été plantée. Devant elle, une pelouse engazonnée de mille mètres carrés. Elle était bordée d’une allée d'accès gravillonnée. De l’autre côté de cette allée, des massifs de verdure, et des plates-formes d'exposition avaient été aménagés. J'y taillai les arbres existants, y plantai cyprès, cèdres, arbustes décoratifs, et exposai les modèles de produits standards en pierre que j'avais créés : des éléments de clôtures et de constructions, des cheminées, bancs, tables, piliers, fontaines, meubles de jardin et autres travaux de décoration présentés sur le catalogue.

À gauche de l'entrée, le jardin était délimité par l'aqueduc romain, atout non négligeable qui rehaussait l'intérêt du lieu ! C’était un vestige important dont les alluvions avaient obturé les arches ; il était devenu avec le temps un mur de soutènement de ma parcelle. Il formait, en bordure de celle-ci, une surélévation de la hauteur du canal où, lorsqu’il était utilisé, coulaient les eaux.

Le dimanche après-midi, aidé de mon épouse et de mes deux filles, nous étions sur place travaillant à l'aménagement, l’entretien du jardin et recevions les visiteurs. L’entrée de l'exposition étant libre, rapidement, ils vinrent nombreux, souvent par simple curiosité. Le lieu, encaissé entre les rochers et agrémenté par l'espace vert et la présence de l'aqueduc, présentait un intérêt certain. C'était devenu un lieu de promenade. Son originalité fut une bonne publicité. Les commandes qui en découlèrent dépassèrent mes espérances. La poursuite de l’équipement de l’outil de travail s'en avéra nécessaire dans les meilleurs délais, ainsi que l'embauche de personnel supplémentaire.

Le premier châssis mono lame

J’embauchais donc deux ouvriers à plein temps pour assurer le travail d’extraction en carrière. Déchargé de cette tâche, le temps dont je disposais me permettait de me consacrer davantage à mon travail de façonnage de la pierre, de commercialisation et d’achat de nouvelles machines.

Le problème de débitage avait été résolu avec l'installation de la première débiteuse, restait à obtenir sans délais une autonomie pour le sciage des tranches de pierre.

Conjointement à l’installation de la débiteuse, je m’étais préoccupé de l’acquisition de machines conçues suivant les dernières techniques de sciage au diamant. Ma dépendance vis-à-vis du scieur à façon ne pouvait être que provisoire. Il existait sur le marché des machines équipées d'une ou plusieurs lames serties de pastilles diamantées.

J'avais prévu d'installer mon poste de sciage en deux étapes. Dans un premier temps, le scieur à façon continuerait à me faire des tranches de trois à sept centimètres d'épaisseur. En complément je devais installer une machine, appelée en termes de métier "châssis," possédant une seule lame pour scier les tranches de grandes épaisseurs à partir de dix centimètres. Dans un deuxième temps, j'installerai une machine à plusieurs lames qui permettrait d'avoir une totale autonomie pour le sciage des blocs.

Les nouvelles techniques de sciage à l’eau avec des lames à pastilles de concrétions diamantées avaient retenu mon attention car la vitesse de sciage était bien supérieure à celle obtenue avec du sable abrasif. J’étais décidé à utiliser ce nouveau procédé. En revanche, du fait de la forte abrasivité de la pierre de Vers, aucune tentative n’avait été faite pour utiliser ce type de sciage pour la travailler. Mon projet représentait une première et relevait de l’aventure, d'autant que le sciage de la pierre au diamant, de quelque dureté ou abrasivité qu’elle soit, n’en était qu’à ses balbutiements. Mais je croyais fermement à ces nouvelles méthodes de sciage. Les déplacements que j’avais faits au préalable pour voir les premières machines en fonctionnement m’avaient convaincus.

Je m'étais rendu à Volvic, en Auvergne, où les entreprises étaient équipées de machines à lames diamantées pour le sciage de blocs de lave volcanique. Celle-ci pouvait être assimilées à une pierre dure abrasive. Les résultats obtenus étaient satisfaisants. J'y rencontrais les représentants du fabricant de lames : une firme américaine. Ils furent très intéressés par mon projet de sciage de la pierre de Vers. Le marché de cette dernière s'étendant sur tout le territoire national et même à l'étranger, la mise au point de lames pour le sciage de cette pierre leur offrirait d’importants débouchés. Ils me proposèrent de me fournir gratuitement des lames jusqu'à obtention de résultats satisfaisants. Je donnais mon accord et me mis en quête d'une machine correspondant à mes besoins. Celles que j'avais vues à Volvic étant des machines à plusieurs lames, elles ne correspondaient pas à la première étape d'équipement de mon poste de sciage

Les machines à lames diamantées relevaient d'une nouvelle technique et le choix s'avérait délicat entre de nombreux fournisseurs, pour s'équiper de celle qui donnerait les meilleurs résultats. Ayant retenu un des plus sérieux du marché, je fis l'aller et le retour en voiture dans la journée (mille quatre cents kilomètres) jusqu'aux carrières de Chauvigny près de Poitiers pour en voir une en fonctionnement. Apparemment ce fut la mieux conçue de toutes celles que j'avais vues auparavant. J'en fis donc l'acquisition.

Sans attendre, je me mis à l'œuvre pour construire la structure béton qui devait la recevoir, le radier pour l'écoulement des eaux et leur canalisation vers le bac de décantation existant.

L'infrastructure terminée, les techniciens du constructeur installèrent la machine. Les premiers essais de sciage ne furent pas très concluants. Les diamants sertis dans les pastilles de métal qui étaient fixées sur la lame ne tenaient pas. Le système de sertissage dut être amélioré. Plusieurs essais furent nécessaires pour obtenir une bonne tenue des diamants. La mise au point de la lame terminée, les résultats obtenus allèrent au-delà de toutes mes espérances. La rapidité de sciage n’avait aucune commune mesure avec celle obtenue chez mon ex employeur de Vers par le sciage au sable de calcédoine. Des quatre à cinq centimètres à l'heure de vitesse de descente que nous obtenions, avec les lames diamantées nous arrivions, selon la dureté de la pierre, d’un mètre à un mètre cinquante dans le même temps. Ceci avec l’avantage que permettait l’emploi d’une seule lame, celui de scier des blocs entiers à la dimension voulue quelles que soient les épaisseurs à obtenir. La qualité du sciage donna elle aussi toute satisfaction.

Je m'étais rendu à Volvic, en Auvergne, où les entreprises étaient équipées de machines à lames diamantées pour le sciage de blocs de lave volcanique. Celle-ci pouvait être assimilées à une pierre dure abrasive. Les résultats obtenus étaient satisfaisants. J'y rencontrais les représentants du fabricant de lames : une firme américaine. Ils furent très intéressés par mon projet de sciage de la pierre de Vers. Le marché de cette dernière s'étendant sur tout le territoire national et même à l'étranger, la mise au point de lames pour le sciage de cette pierre leur offrirait d’importants débouchés. Ils me proposèrent de me fournir gratuitement des lames jusqu'à obtention de résultats satisfaisants. Je donnais mon accord et me mis en quête d'une machine correspondant à mes besoins. Celles que j'avais vues à Volvic étant des machines à plusieurs lames, elles ne correspondaient pas à la première étape d'équipement de mon poste de sciage

Les machines à lames diamantées relevaient d'une nouvelle technique et le choix s'avérait délicat entre de nombreux fournisseurs, pour s'équiper de celle qui donnerait les meilleurs résultats. Ayant retenu un des plus sérieux du marché, je fis l'aller et le retour en voiture dans la journée (mille quatre cents kilomètres) jusqu'aux carrières de Chauvigny près de Poitiers pour en voir une en fonctionnement. Apparemment ce fut la mieux conçue de toutes celles que j'avais vues auparavant. J'en fis donc l'acquisition.

Sans attendre, je me mis à l'œuvre pour construire la structure béton qui devait la recevoir, le radier pour l'écoulement des eaux et leur canalisation vers le bac de décantation existant.

L'infrastructure terminée, les techniciens du constructeur installèrent la machine. Les premiers essais de sciage ne furent pas très concluants. Les diamants sertis dans les pastilles de métal qui étaient fixées sur la lame ne tenaient pas. Le système de sertissage dut être amélioré. Plusieurs essais furent nécessaires pour obtenir une bonne tenue des diamants. La mise au point de la lame terminée, les résultats obtenus allèrent au-delà de toutes mes espérances. La rapidité de sciage n’avait aucune commune mesure avec celle obtenue chez mon ex employeur de Vers par le sciage au sable de calcédoine. Des quatre à cinq centimètres à l'heure de vitesse de descente que nous obtenions, avec les lames diamantées nous arrivions, selon la dureté de la pierre, d’un mètre à un mètre cinquante dans le même temps. Ceci avec l’avantage que permettait l’emploi d’une seule lame, celui de scier des blocs entiers à la dimension voulue quelles que soient les épaisseurs à obtenir. La qualité du sciage donna elle aussi toute satisfaction
Fort malencontreusement, les excellents résultats obtenus après la mise au point de la lame de sciage à concrétions diamantées, furent contrariés par de sérieux incidents mécaniques survenus sur la machine. Si dans la pierre de Chauvigny la machine était au point mécaniquement, il n’en fut pas de même pour la pierre de Vers. Celle de Chauvigny était une demi-dur de grain fin parfaitement homogène et non abrasive alors que la pierre de Vers était moins homogène, d’un gros grain et très abrasive. Du fait de sa compostions siliceuse et de ses différences de dureté, le sciage et les projections de boue provoquèrent une usure rapide des organes mécaniques. De plus, dans le trait de scie, l’évacuation des boues de sciages argileuses et abrasives provoquée par le mouvement de va-et-vient de la lame éprouvait durement la machine. Les nombreuses interventions pour les réparations et changements de pièces firent que je devins plutôt mécanicien que tailleur de pierre. Des modifications importantes s’imposèrent. Malgré la bonne volonté du fabricant, bien qu’il mit gracieusement un technicien à ma disposition, elles furent vaines. La machine dut être démontée pour faire place, aux frais du fabricant, à une machine de conception différente.

Des améliorations furent encore nécessaires, mais au final, après remplacement de certaines pièces majeures, la machine fut enfin en état de fonctionner normalement et le rendement obtenu alla bien au-delà de mes attentes.

Le premier châssis multi lames

Pour les tranches de faibles épaisseurs, trois, quatre, cinq et sept centimètres, j’avais toujours recours au scieur à façon. J’avais donc prévu de m’équiper d’une nouvelle machine qui comporterait plusieurs lames. Je décidais d'en acquérir une semblable à celles que j'avais vue à Volvic. Elles sciaient dans de bonnes conditions un matériau abrasif beaucoup plus dur que la pierre de Vers. La mise au point des lames à diamants sertis donnant d’excellents résultats sur notre châssis mono lame, à priori rien ne s’opposait à l’acquisition d’un second, pourvu de plusieurs lames. Je passais donc commande d’une machine identique à celles de Volvic, pouvant être équipée de cinq lames.

Fondations et socles réalisés, la machine fut installée. Bien que donnant d’excellents résultats, vu la rapidité de la descente, je rencontrai le même inconvénient que sur la première machine. L’évacuation importante des boues de sciage abrasives freinant le mouvement de va et vient des lames mit à rude épreuve les structures de la machine. Les fondations des socles et l’ossature de la machine durent être renforcés et le socle du volant d’entraînement de la bielle dut être ancré plus profondément. Ce travail réalisé, la machine put être mise en état de fonctionnement. Je n'eus alors plus recours au sciage à façon fait à l'extérieur.

Pour la petite histoire, précisons que tout le travail de mise au point que j’avais réalisé, tant pour les lames à diamants sertis que pour les machines, ne fut pas profitable qu’à moi. Tous les confrères du gisement de Vers, de la région et les scieurs de pierre de Vers du territoire national, démarchés par mon fournisseur de lames, emboitèrent le pas sans avoir eu à subir les mêmes déboires que j’avais rencontrés. Tel était donc mon destin d’avoir été et d’être encore une locomotive qui entraînait ses wagons derrière elle. Je n’en avais cure, l’essentiel pour moi fut d’avoir obtenu des résultats satisfaisants dans ce que j’avais entrepris.

Avec les trois machines, nous possédions enfin un outil de production efficace et cohérent. Dans l’attente des ponts roulants à venir, les problèmes de manutention avaient été partiellement résolus. Le camion grue permettait de mettre en place les gros blocs sous les machines de sciage. Pour la manutention des tranches, j’avais fait l’achat d’une autogrue à flèche télescopique très maniable.

Mise au point d'un disque diamanté pour la débiteuse

Instruit du succès du sciage à lames diamantées, en remplacement du disque au Carborundum dont la vitesse de coupe était très lente et l’usure très rapide, je résolus de tenter l’installation d’un disque diamanté sur la débiteuse. Comme pour les lames à diamants sertis pour les châssis, ce fut une première pour toutes les pierres abrasives travaillées de quelque dureté que ce soit. Toujours avec le même fabriquant d’outillages diamantés, nous fîmes un essai. Il ne donna pas les résultats escomptés. Si la coupe était plus rapide qu’avec les disques traditionnels au carborundum, la qualité de coupe laissait à désirer, les arêtes inférieures de la pierre étaient arrachées par les pastilles serties de diamants. Il faut préciser qu’à cette époque le débitage au diamant donnait d’excellents résultats dans des pierres plus dures mais non abrasives, le concept des outils diamantés était différent. Les diamants n'étaient pas sertis dans des pastilles rapportées sur le disque. Son pourtour était garni d’une concrétion diamantée composée de particules de diamant enrobé dans un acier très dur, du carbure de Tungstène.

Les essais réalisés dans la pierre de Vers avec ce type d'outils diamantés n’avaient jusqu’à ce jour pas donné de résultat satisfaisant. En ce qui concerne la coupe avec des diamants sertis dans des pastilles de carbure de tungstène, l’efficacité des lames qui sciaient dans un mouvement de va et vient horizontal, était réelle sans que cela ait d’importance pour les arêtes des tranches. En revanche, pour la débiteuse à disque, c’est le mouvement circulaire qui par la pression des diamants arrachait les arêtes. Aussi, après de nombreux essais, il fallut abandonner le principe du diamant serti au profit de la concrétion diamantée. Il fut nécessaire de concevoir des pastilles à concrétion diamantée spéciale convenant pour la coupe de la pierre de Vers en fonction de son abrasivité et de sa teneur argileuse. Après une longue mise au point de pastilles adéquates, je bénéficiais de deux avantages, une rapidité de coupe bien supérieure et un disque de plus grand diamètre. Le disque de Carborundum ne pouvait excéder soixante centimètres et, tenant compte de l’usure de la périphérie de cette matière de coupe, il n’était possible de débiter que des tranches de vingt centimètres d'épaisseur maximum. Le disque diamanté avait un diamètre constant de quatre-vingt centimètres, et permettait de scier jusqu'à trente centimètres d'épaisseur. Dans plusieurs domaines il représentait un gain appréciable : prix de revient du disque nettement inférieur du fait de son rendement, gain de temps dans le débitage, et réduction considérable de la taille manuelle du fait de la possibilité qu’il offrait de débiter des pierres dont auparavant, la dimension exigeait une coûteuse taille à la main. Dans ce domaine de débitage au disque diamanté, là aussi les résultats obtenus furent inespérés. Résultats qui profitèrent aussi à mes confrères, alors qu’eux n’avaient pas osé prendre de risques, ni employé temps et imagination comme je l’avais fait avant d’arriver à la réussite finale.

Aménagement des surfaces de travail et embauche de personnel

Cependant, avec l'approche de la mauvaise saison, une difficulté se présenta pour la circulation et les manœuvres des appareils de levage. L'ancienne terre cultivée dans laquelle se trouvait l'espace de travail était constituée d'une terre meuble. Avec la pluie, des ornières se formaient, rendant difficile la conduite de l'auto grue et du camion grue. Je dus faire construire sur tout l’espace de travail, des allées bétonnées de cinq mètres de large pour permettre l’accès des engins aux machines sans difficulté.

Conjointement à l'installation et à la mise au point du matériel, mes démarches commerciales commençaient à porter leurs fruits. Pour faire face à la demande, optimiser le rendement des machines, et, assurer la bonne marche du travail en carrière, en atelier et au bureau, j'avais embauché du personnel : une douzaine d'ouvriers, dont trois tailleurs de pierre et une secrétaire travaillant à plein temps. Pour l'encadrement de la production en atelier je m’étais adjoint un contremaître. Personnellement, tout en ayant un œil attentif à la bonne marche de la production, je conservais la direction de l'exploitation de la carrière. Mes préoccupations majeures étant la poursuite du développement commercial, la recherche d’équipements plus performants et, avec l'aide du contremaître, l'étude des commandes, le calepinage et la préparation du travail pour l'atelier.

La vie en famille

Depuis la création de l'entreprise, ayant un emploi du temps très chargé consacré à sa direction, son évolution et à mes tribulations judiciaires, si j'avais dû abandonner partie de mes activités de loisirs notamment le ski, je n'en privais pas pour autant mes filles. Elles en continuaient la pratique pendant les vacances scolaires dans une station des Alpes. Puis, au fil du temps nous poursuivîmes d'autres activités.

Après la mésaventure intervenue lors de la fête des écoles, le couple d'instituteur qui enseignait et avec lequel nous avons lié des liens d'amitié avait demandé son changement. Bien que j'aie abandonné toute responsabilité au sein de l'amicale des parents d'élèves, j'en étais resté membre et entretenais d'excellentes relations avec le nouveau couple d'instituteurs.

Le mari et moi-même avions certaines affinités, notamment dans le domaine de la bicyclette. Depuis mon enfance j'avais toujours été un fan de vélo. Par obligation certes, car à l'époque c'était notre seul moyen de locomotion, mais aussi par plaisir, le dimanche pour les sorties avec les copains. Depuis que je résidais à Vers, je continuais cette pratique pour faire les courses et pour les besoins de la maison. Je me rendais pour cela fréquemment à Remoulins distante de cinq kilomètres ou à Uzès à dix-neuf kilomètres. Il m'arrivait même parfois de faire le l'aller et retour le matin ou l'après-midi à Nîmes distante de trente kilomètres.

Chaque dimanche matin, l’instituteur et moi-même, dès six heures, enfourchions notre vélo et partions faire de grande randonnée, pas moins de cent vingt à cent cinquante kilomètres. Parmi nos randonnées, il en fut une pour le moins mémorable. Nous avions accompli un parcours en Cévennes : Uzès, Anduze, le Musée du Désert (un haut lieu du Protestantisme), retour par Alès, puis, pour prolonger le parcours, je proposais de rentrer par la route de Bagnols-Sur-Cèze jusqu’à Vallérargues d’où nous prîmes la route d’Uzès. Nous approchions de la fin de notre trajet, mais nous devions grimper, à partir de Vallérargues, une côte en lacets qui représentait un certain effort, alors que la fatigue commençait à se faire sentir. J’avais encore une bonne réserve et de bonnes jambes. Il n’en était pas de même pour mon ami l’Instituteur. A peine arrivé sur le plateau, je dus mettre pied à terre pour l’attendre. Après quelques minutes, il arriva enfin, grimpant avec peine, complètement fourbu ! Il mit pied à terre et m’avoua qu’il ne pouvait pas poursuivre car il était trop fatigué et son seul souhait était de trouver un emplacement ombragé pour se reposer. Il me pria de poursuivre sans lui. Il était onze heures ; il ne rentrerait qu’en début d’après-midi lorsqu’il aurait retrouvé suffisamment de force pour poursuivre sa route. Il restait environ vingt-cinq kilomètres à parcourir. Je dus les faire seul, abandonnant avec regret mon ami sur le bord de la route. Je parcourus les kilomètres restants sans grande fatigue car j’étais bien entraîné et les cent cinquante kilomètres que nous avions parcourus dans cette matinée ne m’avaient pas éprouvé outre mesure. Pour couronner le tout, après déjeuner, je pris la voiture pour aller avec ma petite famille aux Saintes-Maries-de-la-Mer prendre un bon bain de mer. Le lendemain, mon ami l’Instituteur eu bien de la peine à se remettre de sa fatigue de la veille. Mais cette mésaventure ne diminua en rien notre plaisir de rouler. Simplement, nous réduisîmes les distances des sorties suivantes et surtout leurs altitudes. Nos sorties se firent sur les routes de Provence et de la région proche, moins sinueuses et sans grands dénivelés.

Nos deux familles étaient très proches. Nos deux épouses et les enfants entretenaient d'excellentes relations. Suite à ma démission de président de l'amicale et de l'incident qui en avait été la cause, un climat peu favorable s'installa entre les parents d'élèves et les nouveaux instituteurs. Aussi, après deux années d'enseignement à Vers ils demandèrent leur chargement. Je décidais alors de retirer nos deux plus grandes filles de l'école et de les confier à un pensionnat privé catholique situé à Nîmes. Elles y demeuraient en pension du lundi au samedi. La plus jeune fit ses premières années scolaires à Vers. Quelques années plus tard elle rejoignit ses sœurs en internat.

Avec l’aînée et la cadette, le dimanche matin nous faisions des balades en vélo. Au fur et à mesure qu'elles grandissaient nous allongions les distances parcourues. À dix ans pour l'une et douze pour l'autre nous parcourions de soixante-dix à cent kilomètres dans la matinée. Le plus beau parcours que nous ayons fait fut un véritable exploit. C'était en 1967, elles avaient treize et quinze ans et étaient alors très entraînées à ce sport. En deux jours, nous fîmes l'aller et retour en Cévennes, à Mas Méjean, peu avant Pont De Montvert, et distant de cent kilomètres environ de la maison. Nous partions d’une altitude d’une trentaine de mètres seulement au-dessus du niveau de la mer pour monter au point culminant de la croix de Berthel à 1088 mètres.

Nous avions profité du week-end de Pentecôte pour partir le dimanche, faire étape chez un ami qui possédait une résidence secondaire à Masméjean, et prendre le chemin du retour le lendemain. Cet exploit ne se fit pas dans la facilité.

Partis à huit heures, nous avions à peine parcouru vingt kilomètres, peu après le village de Lussan, quand la plus jeune de mes filles donna des signes de fatigue et de découragement Notre expédition me sembla alors plutôt compromise. Pour la réconforter nous fîmes une halte pour lui faire prendre un stimulant. Tant bien que mal, je réussis à la convaincre de poursuivre notre route tout en lui promettant que, au cas où elle serait trop fatiguée, nous retournerions à la maison. Nous repartîmes à faible allure et, progressivement, le courage lui revint. Mais notre parcours allait devenir plus éprouvant avec la montée du col de Porte.

Après avoir parcouru environ soixante kilomètres par des routes vallonnées sans grand dénivelé, avant la montée au col, nous fîmes une halte dans un café à L'Affenadou où un bon chocolat chaud fut le bienvenu. Le parcours jusqu'au col, d’environ cinq kilomètres et bien qu'assez pentu, se fit sans trop de difficultés et c'est non sans satisfaction que nous fîmes une halte au pied du château construit à hauteur du col à 557 mètres d'altitude. Ce fut ensuite une rapide et agréable descente jusqu'au village de la Tavernole à partir duquel allait se concrétiser notre exploit. Nous nous trouvions à 370 mètres d’altitude et, sur vingt kilomètres environ, nous devions grimper à flanc de montagne, de vallon en vallon, par une route en lacets et en montées et descentes successives jusqu’au point culminant de notre parcours : le col de la Croix de Berthel, soit 718 mètres de dénivelé.

Nous prîmes sur la gauche une petite route départementale, la D52. Après avoir parcouru quelques kilomètres nous fîmes une halte pour le bienvenu casse-croûte de la mi-journée. Après cette salutaire collation, nous reprîmes la route qui serpentait en lacets à flanc de coteau. Nous avions une vue superbe sur une vallée profonde des Cévennes. Ce fut la partie la plus pénible de notre performance. A chaque sortie de vallon nous espérions apercevoir enfin le col de Berthel, mais à notre grande déception la route poursuivait son chemin pour contourner un autre vallon. La fatigue commença rapidement à se faire sentir. Pour les soulager et leur faciliter la montée, je dus prendre en charge le paquetage de mes deux filles. Nous arrivâmes enfin au contour du dernier vallon où la route aboutissait au col tant attendu : sommet de notre pénible ascension des 718 mètres de dénivelé depuis La Tavernole. Jusque-là nous avions roulé sous un agréable soleil. C'est alors que le ciel commença à se couvrir de nuages menaçants et nous entendîmes l'orage gronder au loin. Cependant, le col franchi, pour reprendre souffle et étancher notre soif, nous fîmes une courte halte au café qui s'y trouvait. Revigorés, pour éviter de nous laisser gagner par l'orage qui se faisait menaçant, nous repartîmes pour parcourir l'agréable descente de cinq kilomètres qui nous conduisit rapidement au pied de la côte permettant de gagner, sur la droite, la petite route montante en lacets qui menait à quatre kilomètres au petit hameau de Masmejean, but de notre mémorable parcours. Mais l'orage approchait et, nous dûmes enfiler nos imperméables. Bien nous en prit car avant d'arriver au domicile de notre ami, notre périple de la journée se termina sous une pluie battante. Un bon repas nous y attendait ; nous y fîmes grand honneur, complètement épuisés par notre exploit ! Après une conviviale soirée, rompus de fatigue, une nuit de repos bien méritée nous prépara pour le retour. Je dois avouer que pour moi, la fatigue était telle qu'il me fut impossible de trouver un sommeil reposant. Je pense que mes filles eurent plus de chance, elles n'y firent aucune allusion. C'était de bon augure pour le retour.

À huit heures ce fut le départ. Le retour s'annonçait bien plus facile que l'aller. Le soleil revenu et les 1058 mètres de dénivelé que représentaient les cent kilomètres que nous avions à parcourir nous permettaient d'espérer un trajet agréable et moins fatigant que celui de la veille.

Jusqu'à la Croix-de-Bertelle, la descente en partant de Masméjean et la remontée au col se firent à un rythme régulier sans grande vitesse. À partir de là, j'avais décidé pour le retour de prendre une route différente. Pour rejoindre La Tavernole, nous poursuivîmes la départementale 998 qui passait par le village de Vialas. Ce trajet n'était pas sans représenter un certain risque, ce que je n'avais pas pressenti. La route en lacets serrés était toute en descente, Le dénivelé important nous obligeait à faire usage de nos freins de peur qu'une vitesse excessive ne provoque des dérapages dans les nombreux virages. Je fus gagné par une certaine inquiétude car je craignais que nos freins, trop sollicités, ne cèdent. Aussi, je dois avouer que je poussai un grand soupir de soulagement lorsque nous arrivâmes au point bas à l'altitude de 370 mètres. La montée au col de Portes se fit à petite allure. Après la descente sur l’Affenadou, sur les soixante-cinq kilomètres restants, sans grande différence de dénivelé, nous roulâmes sans fatigue dans la bonne humeur. De retour à la maison, les filles furent fières d'avoir accompli un tel exploit.

Au cours des années qui suivirent un autre loisir prit le pas sur le vélo ce fut le cheval. Un centre équestre était situé à Saint Siffret, à dix kilomètres environ de la maison. C’est en manège que mes trois filles et moi y prîmes nos premières leçons de mise en selle. Avec le temps, au fur et à mesure que nous arrivâmes à prendre suffisamment d’assurance pour obtenir une bonne maîtrise de nos montures, nous fîmes des promenades sans accompagnement. Pour les filles, le cheval prit alors le pas sur le vélo. Ce devint le rituel de tous les dimanches après-midi : randonnée dans la campagne environnante, Saint-Victor-des-Oules, Mas-Molène, Saint-Quentin la poterie et même Collias et Vers où nous faisions une halte à la maison.

Dans le même temps, un ami que j'avais connu lors de mon séjour à Lyon au siège des compagnons, était parti travailler à la Réunion et y avait fondé sa famille. Désirant disposer d’un domicile en France, il vint me demander conseil sur les terrains à bâtir existant sur la commune de Vers. Au cours de mes promenades, j'avais remarqué un terrain sur les hauteurs du village d'où l'on avait une vue imprenable sur toute la vallée. Il était en partie envahi par une garrigue broussailleuse d'accès pratiquement impraticable. Sur la surface restante, la roche à nu, parfaitement plane était utilisée par les anciens pour le battage du thym. De prime abord, la première impression que l'on pouvait en avoir n'était pas favorable et le lieu semblait difficilement aménageable pour devenir un terrain à bâtir. Ce fut tout au moins le sentiment qu'en eut mon ami et il renonça à y construire sa future maison. En revanche, bien que n’ayant jamais visité ce terrain en détail ni envisagé d’en faire l'acquisition, ce fut pour moi un coup de foudre et je décidai de m'en porter acquéreur. La surface qui m'intéressait représentait environ 8000 m². Elle était composée de six parcelles, une parcelle communale de 4000 m² et cinq autres petites parcelles à l’abandon clôturées de murs en pierres sèches. Sans tarder, pour un coût dérisoire, j’en fis l’acquisition. Ayant encore de nombreux travaux à réaliser pour aménager la maison du village où nous habitions et celle-ci ne disposant pas de la surface habitable souhaitable, malgré l'état de garrigue pratiquement impénétrable de la majeure partie de la surface de ce terrain, je décidais d’y construire à brève échéance la maison de mes rêves. L’emplacement me permettrait d’y aménager une habitation beaucoup plus vaste. Bâtiment de plein pied comportant en son centre un patio à ciel ouvert, qui donnerait accès à toutes les pièces de la maison. Viendrait s'y ajouter un bâtiment annexe dans lequel seraient aménagées des écuries et des salles de loisirs.

Peu après cette acquisition, la pratique des promenades à cheval étant des plus ludiques, je décidais d'aménager mon terrain pour y construire, dans un premier temps, un bâtiment annexe comprenant : une écurie, des boxes pour loger cinq chevaux et une paillère suffisamment grande pour y stocker la paille et le foin nécessaire à leur alimentation. Y attenant, j'y ajoutais en rez-de-chaussée une salle de sport de soixante-dix mètres carrés et, à l’étage, un living-room de même surface pour la détente. Une chambre avec WC et salle de bain venait compléter cet ensemble.

Lorsque nous allions au centre équestre à Saint Siffret, j'avais fait l'acquisition d'un étalon andalou de taille moyenne très agréable à monter. De plus, en vue de faire participer mes filles à des concours hippiques j'avais aussi fait l'acquisition d'une jument et d'un jeune cheval au pédigrée de compétition. Lorsque les écuries furent terminées j'y logeai mes trois chevaux. J'y ajoutais un quatrième cheval hongre pour la promenade. Ainsi pourvu chacun d'une monture nous pouvions en toute liberté et chaque fois que nous le désirions, faire des promenades. J’embauchais à plein temps un moniteur d’équitation qui s’occupait des soins des chevaux, de leur dressage, les montait pour les concours et donnait des leçons d’équitation à mes filles. La plus jeune ne s'en tint pas là et participa à des courses hippiques. Cependant, à un moment donné, il lui fallut faire un choix : poursuivre ses études ou continuer à se perfectionner sur le plan équestre. Les deux n'étant pas compatibles, elle choisit les études et abandonna l’entraînement et les concours. De mon côté, ayant été opéré d'une hernie discale je dus abandonner la pratique du cheval. Mes deux autres filles ne manifestant pas grand intérêt pour le sport équestre, je finis par me séparer de mes chevaux au bout de quelques années.

Chapitre 3

1969 - PREMIER PONT ROULANT, TOITURE DE L'ATELIER.
NOUVEAUX MODES D’EXTRACTION ET DEMELES JUDICIAIRES

Premier pont roulant

Le bétonnage des allées de circulation n’apportait pas une solution suffisante aux difficultés causées par la manutention. Vu le volume de pierre travaillé, la nécessité de créer un stock de tranches sciées de différentes épaisseurs et le chargement des camions des clients, l'autogrue et le camion-grue ne pouvaient plus satisfaire aux besoins de la carrière et des ateliers. Je décidais de passer rapidement au stade supérieur et d’installer le pont roulant prévu.

En prévision de cette installation, pendant le montage et la mise au point des machines, j'avais embauché une équipe de maçons pour la construction de piliers de béton armé de cinquante sur cinquante centimètres de cinq mètres de haut, espacés de cinq mètres comme ceux que j'avais édifiés pour le soutien de l'atelier. Ils supporteraient les rails sur lesquels se déplacerait le pont roulant. J'avais réalisé une surface de travail de quatre-vingt mètres de long et d'une largeur de dix-huit mètres entre piliers. Dans le même temps, après de nombreuses recherches, j'avais commandé un pont roulant bipoutre d'une capacité de levage de dix tonnes.

Pour le mettre en place j'avais loué une grue mobile. Profitant de cette location, je l'utilisais pour effectuer la pose de la charpente métallique et la couverture de l'atelier définitif. Le tout sur quatorze travées soit soixante-dix mètres de long. Les fermes définitives, surélevées d’un mètre cinquante reposaient, côté espace de travail extérieur sur les mêmes piliers qui supportaient les rails du pont roulant. Côté opposé elles étaient soutenues par des piliers métalliques. L’atelier que j'avais construit à l'origine pour recevoir la débiteuse n'était que provisoire et n'occupait qu'une partie de la largeur de dix mètres prévue pour recevoir l'atelier définitif. De même, sa toiture n'était pas assez élevée pour abriter le futur pont roulant qui desservirait les machines à l'intérieur de l'atelier. Conjointement à la mise en place du pont roulant, j'avais donc construit les travées de la toiture définitive de l'atelier. Outre la débiteuse existante, il abriterait le châssis de sciage multi lame déjà installé, et d'autres machines à venir. Les murs et la toiture provisoires de l'ancien atelier furent donc démontés pour disposer de tout l'espace de travail offert par la nouvelle toiture, et j'engageais sans attendre les travaux nécessaires pour clore ce nouvel atelier. Les plans de mon projet d'origine prenaient donc progressivement corps.

L'arrivée de ce pont roulant de trois mètres de large et de dix-huit mètres de long fut un événement spectaculaire dans le village. Les rues principales, étroites et sinueuses, n'étaient pas sans présenter de sérieuses difficultés pour son transport. La grue mobile, louée pour le mettre en place là où il devait être installé, s'avéra nécessaire pour le déplacer aux tournants et angles droits de ces rues conçues à l’origine pour le passage des charrettes. Les manœuvres exécutées au centimètre près entre les maisons sans faire de dégâts, ne durèrent pas moins de trois heures pour faire la traversée du village. Aussi, nombreux furent les badauds qui suivirent sa progression. Après ce périple laborieux le pont roulant arriva enfin sans encombre sur le lieu de pose.

Préalablement, j’avais fait sceller au sommet des piliers en béton de support, des platines, rigoureusement horizontales et sur un même niveau, sur lesquelles venaient reposer les poutres métalliques qui supporteraient les rails devant servir de chemin de roulement pour le pont roulant.

Il est certain que la construction de l'atelier et l'installation d'un pont roulant avaient représenté un investissement important. Mais pour ce faire j'avais ajouté à mon activité de carrier et tailleur de pierre, celle d'entrepreneur de maçonnerie. Les constructions des parties bâties étaient donc réalisées au prix coûtant et le résultat très positif obtenu au cours des deux premières années d'activité m’avaient permis de faire face sans difficulté à cet investissement. Le bilan financièrement favorable que j’en avais retiré m’incita à conserver mon équipe de maçons pour poursuivre la réalisation de mon projet initial.

La mise en place du pont roulant sur ses rails se fit sans difficulté majeure. Quelques jours après son arrivée nous pûmes le mettre en service. Nos méthodes de travail en furent littéralement changées : aucun encombrement au sol, précision dans le déplacement et la mise en place des pierres sur les charriots, sans commune mesure avec l'auto grue et le camion grue. Les surfaces de travail, de circulation et de stockages extérieurs en furent notablement améliorées et organisées différemment. La pénibilité du travail s'en trouva réduite dans des proportions considérables. Entre les machines de sciage et débitage à grand rendement et le pont roulant, j'avais réalisé le rêve caressé depuis bien longtemps chez mon avant dernier employeur. Rêve qui m'avait valu une rupture dommageable.

Une nouvelle étape

Un pas de plus marquant avait été franchi dans l'évolution de l'entreprise. Alors qu’auparavant nous avions peine à faire face à la demande, l'augmentation importante de la production permettait à présent d'y répondre sans difficulté. Cependant, dans la perspective de poursuivre le développement de l'entreprise, nous devions nous munir de nouveaux outils de production, tant dans l'atelier pour le débitage et la manutention, que dans l'exploitation de la carrière. Conjointement, cette expansion allait créer des besoins en personnel.

D'une part, les trois machines installées et le pont roulant nécessitèrent un service de maintenance interne dans le domaine de la mécanique et de l'électricité. Jusque-là, j'avais eu recours à des artisans. Mais devant l’obligation de pouvoir intervenir à tout moment pour assurer, en cas de panne, le bon fonctionnement du matériel, je décidais de devenir autonome dans ce domaine. Un nouvel atelier dédié fut construit et j'embauchais un mécanicien électricien à temps complet. Il fut rapidement suivi par le recrutement d'un deuxième professionnel.

D'autre part, les bacs de décantation des eaux chargées de boue s’avérèrent insuffisants. Ils durent être agrandis et une installation de pompage des eaux décantées dut être mise en place. Elle fut équipée de deux puissantes pompes alimentant chacune un imposant réservoir permettant, en cas de panne, d'assurer l'alimentation en eau de l'atelier sans interruption en passant de l'une à l'autre.

L'installation des machines, la construction de l'atelier et la mise en place du pont roulant augmentèrent nos capacités de production dans des conditions importantes. Ayant concrètement multiplié mes démarches commerciales, le carnet de commandes suivit la même progression et même au-delà de nos capacités. Je dus alors envisager rapidement de m’adjoindre, en sus du contremaître, un collaborateur pour l’étude des commandes et de renforcer le service administratif. Pour ce faire, il me fallait construire de nouveaux bureaux.

La construction de l’ossature et de la toiture de l’atelier définitif avait été suivie de la démolition de l’atelier et du bureau existant Au préalable, j’avais construit les murs de remplissages entre piliers. Sur l’arrière du bâtiment, adossé au mur, je construisis un appentis de quatre mètres de large sur vingt mètres de long dans lequel j’aménageai quatre bureaux : bureau de dessin et calepinage avec accès dans l’atelier, suivi de mon bureau personnel, venait ensuite celui du service comptable et, donnant sur l’extérieur, derrière l’atelier, le secrétariat et la réception de la clientèle. Ces bureaux terminés, je pouvais faire procéder à la démolition de l’atelier et des bureaux d’origine et recruter un dessinateur et un comptable.

Nouveau mode d’extraction en carrière

En carrière, l’évolution vers de nouvelles méthodes de travail avait aussi porté ses fruits. L'extraction des blocs au marteau piqueur avait été remplacée par le débitage à la haveuse à chaîne.

En 1949, lors de mon retour à Vers, les travaux réalisés pour la reconstruction du Vieux Port de Marseille avaient fait évoluer les méthodes d'extraction. Une perceuse verticale multiple équipée de têtes de perçage de quarante millimètres de diamètre, se déplaçant sur rail, réalisait, côte à côte, des trous empiétant les uns sur les autres, sans cloisonnement. Nous obtenions une tranchée sur tout le pourtour du bloc selon le même principe que celle réalisée avec le marteau piqueur. Cependant, après des essais infructueux, tenant compte de la fragilité du mécanisme, de l’usure très rapide des têtes de perçage et du prix de revient exorbitant de l'entretien et du remplacement fréquent des pièces de coupe, ce système de découpe des blocs dut être abandonné. C'est alors que le découpage des blocs se fit dans les carrières de Castillon avec des haveuses à chaîne. Les machines se déplaçaient elles aussi sur des rails. Elles étaient pourvues d'un grand bras sur lequel tournait une chaîne de coupe équipée de pastilles de carbure de tungstène. Une saignée de 3,5 cm de large était pratiquée à la profondeur voulue. Elles étaient tractées par un treuil à une vitesse variable. Si cette dernière technique pouvait être utilisée non sans de fréquentes pannes et un coûteux entretien dans la pierre de Castillon, elle ne pouvait l'être dans la pierre de Vers beaucoup plus ferme et plus abrasive.

Quelques mois après la création de l'entreprise, je décidais cependant pour remplacer la coupe au marteau piqueur, travail lent et très pénible, de tenter l'utilisation du découpage à la scie à chaîne dans la pierre de Vers. La technique de sciage des blocs par haveuse à chaîne avait beaucoup évolué. Des progrès importants avaient été réalisés dans ce domaine. Malgré cela, les premières coupes révélèrent les faiblesses de la chaîne de sciage : usure beaucoup plus rapide que pour les autres pierres et détachement de pastilles de tungstène causé par les silex et les durs coquillages contenus dans la pierre de Vers. Plusieurs essais furent nécessaires avant de trouver des pastilles de tungstène plus résistantes à l'usure et solidement fixées sur la chaîne. Lorsqu'ils se révélèrent concluants, dans un premier temps, par prudence, j'utilisais une seule machine pour la découpe verticale du bloc. Pour le détacher de la masse à la base, la perforatrice électrique fut toujours utilisée.

Ouverture de la carrière du Garachol

Après quelques années d'exploitation, la carrière du Roc Plan donnant en profondeur une pierre de médiocre qualité, il me fallut envisager d'ouvrir une autre carrière. À 200 mètres des ateliers, au lieu-dit "Garachol", se trouvait une masse rocheuse laissant supposer un bon gisement. Après avoir prélevé un échantillon satisfaisant je décidais d'y ouvrir une carrière. Elle devint la carrière la plus importante de l'entreprise. Vu l'augmentation des ventes elle s'agrandit rapidement

Lorsque les premiers résultats de la découpe des blocs verticalement à la haveuse à chaîne s'avérèrent satisfaisants, je décidais de faire construire une machine qui découperait horizontalement le bloc à la base. Ces systèmes n'existaient dans aucune carrière de Vers ni de Castillon. Les premiers essais furent franchement décevants. Les brisures de pierre provenant du sciage ne pouvaient s'évacuer correctement, elles s'amoncelaient au sortir de la coupe, il était difficile de les évacuer manuellement. De ce fait la machine avançait difficilement et elle repoussait les rails. Pour dégager au fur et à mesure de la coupe cette sciure de pierre à la sortie de la chaîne, je fis des essais de soufflerie par ventilation. La puissance de souffle d’un simple ventilateur s’avéra insuffisante et je dus utiliser la soufflerie d'un compresseur de forte puissance pour arriver à un résultat satisfaisant. Une autre difficulté se présenta : l'avancée de la machine étant actionnée par la traction d’un câble tiré par un treuil, la mise au point pour obtenir de celui-ci une avancée adaptée à la puissance de coupe de la machine fut laborieuse. Mais après de nombreuses modifications la machine donna des résultats satisfaisants et les blocs extraits furent correctement équarris sur toutes leurs faces. J'avais réalisé le un gain de temps de main-d’œuvre et de pénibilité appréciable. L’économie de matière réalisée par la réduction de la largeur de la coupe, comparée à l'irrégularité obtenue au décollage avec des coins, fut-elle aussi non négligeable. Aussi décidais-je d'acquérir une troisième machine pour découper verticalement afin d'avoir une synchronisation parfaite dans l'extraction entre le découpage vertical et le découpage horizontal. La production de l’extraction de la pierre s’en trouva fortement augmentée et le prix de revient diminué. Cette production permit l'approvisionnement suivi des besoins de l'atelier, la vente de blocs en l'état plus présentable et la perte de matière réduite. Cette augmentation de la production en carrière fut néanmoins accompagnée d'importants frais d'entretien des machines causées par les réparations fréquentes d'avaries mécaniques, l'affûtage des chaînes, et l'usure rapide des pastilles de tungstène ainsi que de celui de la lame guide. Mais, bien que j’aie été dans l'obligation d'embaucher une deuxième personne pour la maintenance du matériel, le gain et les coûts de production moindre obtenus améliorèrent d'une façon spectaculaire les résultats financiers de l'exploitation de la carrière.

Tribulations judiciaires avec mon ex employeur

Pendant ces quatre années de création et d’extension de l'entreprise, tout en assurant ma tâche de créateur et de gestionnaire, je dus faire face à l’acharnement juridique dont mon ex employeur de Vers fit preuve pour tenter de briser ce que j’avais construit. Acharnement qui ne fut pas sans péripéties et ne fit que surcharger mon emploi du temps.

En 1966 et au début de 1967, plusieurs confrontations avec mon ancien employeur eurent lieu devant le juge d’instruction. Ses arguments d'accusation n’avaient rien à voir avec la réalité car il m'accusait, alors que j'étais chez lui, d’avoir fait des travaux de découverte de carrière à mon profit, et d'avoir, avec la commune comme complice, bénéficié d'un bail de carrière portant sur des parcelles dont il était locataire ; il m’accusait également de concurrence déloyale pour des travaux que j'aurais réalisés à son insu alors que j’étais à son service, de surestimation des salaires du personnel, de facturation illicite des travaux effectués avec le camion grue et de divers griefs inventés de toutes pièces assortis de dates erronées destinées à tromper les juges. Les conclusions qu'il déposa pour prouver ma culpabilité ainsi que ses dires n’étaient qu'un tissu de mensonges et de calomnies. L’instruction terminée, intervinrent les procédures. Malgré leurs successions, il n'arriva pas à ses fins. Ce furent six ans de tribulations judiciaires, de 1965 à 1971. Je n'entrerai pas dans le détail tant elles furent complexes et tant son avocat, maître en la matière, s'employa avec forces vilenies et arguments fallacieux à me mettre à terre.

Le 19 janvier 1967, je comparus devant un tribunal correctionnel qui rendit un arrêt de relaxe à mon profit.

Le 15 janvier 1968, suite à un appel interjeté par mon adversaire, la cour rendit elle aussi un arrêt de relaxe à mon profit. Il déposa alors un pourvoi en cassation pour faire casser le jugement.

Le 18 novembre 1969, la Cour de Cassation, pour une contradiction dans l'énoncé du jugement rendu par la cour d'appel, prit acte de son pourvoi, cassa ce jugement et renvoya l'affaire devant le tribunal d'Aix-en-Provence.

Mon avocat, ne pouvant se déplacer, confia ma défense à un de ses confrères ayant son cabinet dans cette ville, ce qui m’obligea à me rendre sur place pour reprendre avec lui l’affaire depuis l’origine. Le dossier étant assez complexe, les conclusions qu’il en ressortit et sa plaidoirie ne furent pas convaincantes en comparaison de celles de son confrère adverse qui était celui qui avait plaidé devant les tribunaux de Nîmes. Circonstance qui plaida plutôt en sa faveur, par amitié pour son client, mon ex employeur, il se présenta à l'audience immobilisé dans un fauteuil roulant, ce qui ne lui enleva en rien de l'habileté de sa harangue habituelle. J’en sortis fort déçu n'attendant rien de bon de l’arrêt du tribunal.

Mes craintes étaient justifiées, le 6 mai 1970, la cour d'appel d'Aix-en-Provence ne retint pas les principales accusations de mon adversaire, mais estima qu'il avait subi un préjudice à propos des travaux de découverte et me condamna à lui régler, au titre de dommages et intérêts, une somme qui j’estimais dérisoire vu la chance qu'il m'avait donné de pouvoir créer ma propre entreprise et des résultats financiers bénéficiaires que j’en retirais.
Les 9 mai 1970, bien que la peine qui m'était infligée pouvait être jugée négligeable, pour le principe, mon avocat étant confiant, je déposais un pourvoi en cassation pour tenter de casser l'arrêt de la cour d'Aix-en-Provence. Malgré les conclusions judicieuses de l’avocat auprès de la cour, ce pouvoir fut rejeté.

En conclusion : un trait était enfin tiré sur cette affaire. J'en éprouvais un grand soulagement. Avec le recul, je pense sincèrement que, lors de notre rupture, sans notre désaccord final, je n'aurais jamais osé me lancer dans l'aventure de la création de mon entreprise. Le temps passé en rédaction d'argumentaire et de mémoire pour ma défense ne facilita pas le travail que représentait la gestion de la progression de celle-ci. Mais au final, il ne parvint pas à son but qui était de m’éloigner de la région. J'étais enfin libre de pouvoir me consacrer entièrement à la réalisation de mes projets.

Mais je n'en ressortis pas indemne. Mon ancien employeur, pour se justifier ne se priva pas d'user de la calomnie à mon égard. Entre autres, en m'accusant de travaux que j'aurais soi-disant fait réaliser à mon profit dans mes terrains et dont il aurait payé les factures ; j’aurais vendu de la pierre et fait réaliser par son personnel des travaux de taille de pierre dont j'aurais conservé par devers moi les sommes reçues ! Sans retenue, il me couvrit d'opprobre ce qui me valut d'être déshonoré dans son entourage et aux yeux de tierces personnes lorsque l'occasion s'en présentait à lui. Mais l’amertume la plus marquante que j’en ressentis, fut la rupture avec le compagnonnage qu’il ne manqua pas d’orchestrer tambour battant.

Fort heureusement, ma réputation d'homme franc, honnête et sérieux dans son travail avait dépassé largement les limites de son entreprise. Les professionnels n'étaient pas dupes et bon nombre d’entre eux, sans que j'aie agi dans ce sens, bien au contraire, devinrent mes clients. Quant au compagnonnage, si les principaux dirigeants se laissèrent convaincre par ses incriminations et ses calomnies sur mon compte, tous les jeunes compagnons qui avaient travaillé dans l'entreprise lorsque je la dirigeais, me gardèrent toute leur estime et s’employèrent même à faire en sorte que ma réputation ne soit pas salie par l’attitude ignoble de mon ancien employeur. Certains même avaient créé leur propre entreprise et devinrent mes clients.

Chapitre 4

1970 ET 1980 –INCIDENT DE PARCOURS FINANCIEREMENT PENALISANT
MAIS DECENNIES FAVORABLES

1971 - Incident de parcours, chantage d’un dessinateur mécontent.

Cette progression ne fut pas sans me causer certaines mésaventures. L’une d’elle coûta fort cher à l’entreprise. Elle provint d’un chantage dont je fus victime. Pour situer l'une d'elle, il faut préciser que du fait de notre métier de carriers, produisant nous-mêmes notre matière première, fiscalement aucun contrôle sérieux ne pouvait être fait sur nos réels prix de revient. Profitant fréquemment de cet avantage, pour réduire les prix de vente des travaux fournis aux particuliers et du même coup minimiser les revenus déclarés, tous les professionnels locaux ne délivraient pas toujours de facture et, à la grande satisfaction des clients, dans ces cas-là, n'encaissaient pas la TVA. C’était une pratique courante. Celui d'entre nous qui n'acceptait pas de traiter ainsi avec les particuliers perdait son client lequel allait se servir chez un confrère.

Je dois l'avouer, je ne le pratiquais pas d'emblée, mais si je voulais conserver ma clientèle, lorsque le client le demandait, je ne pouvais faire autrement que de ne pas encaisser la TVA. À ma décharge je dois dire que le bénéfice récolté était distribué en totalité sous forme de primes au personnel.

En juillet 1970, le dessinateur embauché depuis plus d'un an me donna sa démission. Il prétexta que son épouse, institutrice, était nommée pour la rentrée prochaine dans sa région d'origine. Lors de son engagement il avait postulé pour le poste de dessinateur et attaché commercial. Il avait pour mission d'effectuer des travaux de dessin et calepinage et, en cas de besoin, de renseignement technique à fournir, de prendre charge les clients qui se présentaient au bureau de réception. Satisfait de ses qualités de dessinateur je l'avais embauché, mais, chose à laquelle je n'avais pas prêté attention, elle avait cependant son importance vis-à-vis de la clientèle, il était handicapé par un léger bégaiement lequel ne favorisait pas son contact avec le client. De ce fait, je l'avais principalement affecté aux travaux de dessins et calepinage, la secrétaire chargée de la réception ne faisant appel à lui que dans des cas extrêmes de renseignements techniques qu’elle ne pouvait donner. Je compris, mais un peu tard, le reproche qu'il me faisait de ne pas lui avoir donné le poste de commercial qu'il espérait.

Avant son départ, il se présenta à la réception pour toucher le solde de son salaire. Il avait sollicité une entrevue avec moi et je donnai suite à sa demande. Mais lorsqu'il vint dans mon bureau je fus très étonné de son comportement. Il était manifestement ivre et seule son ivresse lui avait donné le courage de venir me trouver pour, à mon grand étonnement, me faire le chantage suivant : "vous me donnez immédiatement deux millions de francs sinon je vous dénonce au procureur de la république comme ayant encaissé des commandes sans déclarer de facture et sans en payer la TVA". Pour confirmer sa déclaration, il me présenta la copie d'une lettre adressée par un architecte qui sollicitait par écrit de régler la facture sans payer de TVA. Il ajouta : "et j'en ai d'autres en ma possession, suffisamment pour vous faire aller en prison". Je compris le chantage. Animé d'une grande colère, je lui aurais cassé la figure, si le comptable et la secrétaire n'étaient venus m'en empêcher ! Sans plus de discussions je le flanquai à la porte.

1972 - Les déboires fiscaux qui en découlèrent

Ce chantage me donna à réfléchir. La haine qu’il avait manifestée envers moi pouvait laisser supposer que le refus de sa demande allait l'amener à mettre sa menace à exécution. Sans attendre, je pris la décision de faire évacuer du bureau ou ils étaient archivés, tous les documents se rapportant aux travaux exécutés sans facture.

En parfait organisateur, j'avais mis en place un double système de prise et de traitement des commandes avec ou sans facture. Pour chacune, un bon était rédigé en trois exemplaires dupliqués sur deux manifolds. L'un réservé aux commandes déclarées, l’autre pour celles dont la TVA n'avait pas été acquittée par le client et non déclarée au bilan. De la prise de commande à la livraison, leur traitement était réalisé sous un code différent. Le classement et l'archivage étaient établis distinctement. Des trois exemplaires rédigés, l'un était destiné au client, le second à l’exécution et au suivi de la commande. Le troisième demeurait comme souche dans le manifold et classé aux archives. Par précaution, je fis transporter tous les documents des commandes sans facture en lieu sûr hors de l’entreprise. Etant rassuré sur les risques d'un contrôle éventuel de la comptabilité, je passais sur l'incident.

Les conséquences qui découlèrent du profond ressentiment qu'avait manifesté le dessinateur à mon égard commencèrent à se manifester quelques mois plus tard. Un matin en arrivant au travail, alors que je garais ma voiture sur le parking, trois hommes qui étaient là s’avancèrent vers moi et me demandèrent si j’étais Monsieur Ferrua. Comme je répondais par l’affirmative, ils sollicitèrent une entrevue dans mon bureau. Là, ils se présentèrent : "police judiciaire" ! Et sans ambages me déclarèrent qu'ils étaient envoyés par le procureur de la république qui avait été informé par une lettre anonyme que je ne déclarais pas toutes les commandes qui étaient livrées et que par conséquent je ne remboursais pas la TVA ni n’était redevable des impôts correspondants à ces revenus. Ils m’exposèrent qu'en vertu de la loi du… ils avaient mandat pour contrôler la comptabilité. Surpris par cette déclaration, je leur demandais de m'accorder la possibilité de téléphoner à mon expert-comptable pour savoir si je devais accepter leur démarche. Ce qu'ils m'accordèrent. Informations prises, je ne pouvais m'opposer à leur demande. Ils me demandèrent de faire venir dans mon bureau la secrétaire et le comptable. Une fois réunis, ils nous demandèrent de vider nos poches, de leurs remettre notre portefeuille et à la secrétaire de leur confier son sac à main. Le tout fut minutieusement fouillé pour une éventuelle découverte de documents évoquant la livraison des commandes qui n'avaient pas été portées en comptabilité. N'ayant rien trouvé qui corresponde à leur démarche, ils nous invitèrent à ne nous déplacer sous aucun prétexte et fouillèrent de fond en comble mon bureau, celui du comptable et celui de secrétaire. N'ayant toujours rien trouvé qui puisse confirmer les dires de la lettre anonyme, ils se rendirent dans le bureau de dessin où était archivée la comptabilité. Ayant préalablement pris la précaution de faire disparaître tous les documents qui auraient pu être compromettants concernant les commandes incriminées, je n'étais pas inquiet outre mesure. C'était sans compter sur le hasard qui parfois nous réserve bien des surprises. En fouillant le bureau de fond en comble ils mirent la main sur un carton qui attira leur intérêt. Lorsque j'avais fait évacuer tous les dossiers qui pouvaient être compromettants, un seul avait été omis. Le sort ne pouvait m'être plus défavorable. Dans ce carton se trouvaient tous les manifolds contenant les souches de toutes les commandes non déclarées, chiffrées pour la plupart, sur lesquelles nous n'avions pas encaissé la TVA. Un interrogatoire serré s'en suivit au cours duquel je tentais de nier l'évidence. Bien mal m’en pris, car le seul indice susceptible de leur indiquer que la facturation de ces commandes n'avait pas été déclarée, était le code que j'avais naïvement employé pour le référencer : ND. Ils l’interprétèrent naturellement comme "Non Déclaré". Satisfaits de leur découverte, ils n’en dirent pas davantage et partirent en emportant le précieux carton, me déclarant simplement que je serais bientôt informé de la suite qui serait donnée à cette affaire.

Cette intervention de la police judiciaire : fouille, perquisition et interrogatoire s'était déroulée sans interruption de 8.00 heures du matin jusqu'à 17.00 heures de l'après-midi. Nous fûmes alors enfin libérés, consternés par la dimension que pourrait prendre cette découverte de fraude fiscale. En effet, sans en avoir tenu une comptabilité exacte, le montant des commandes dont ils avaient en mains les manifolds pouvait être estimé à près de 1 500 000 francs. Dans un tel cas, tout compte rapidement fait : estimation des impôts résultants, bénéfices non comptabilisés multipliés par trois, TVA due, remboursement au double de son montant, plus l'amende qui pouvait en découler ; si les services fiscaux avaient la possibilité de chiffrer ces livraisons non déclarées, c'était la ruine de l'entreprise. Elle ne pourrait faire face à un tel financement. Par chance, les bons de commande ne portaient pas toujours leurs montants.

Ne sachant quelles perspectives d'avenir seraient réservées à l'entreprise, inutile de préciser que notre fin de journée, pour le comptable, la secrétaire et moi-même, fut des plus perturbée. Au cours de la nuit je ne parvins pas à trouver le sommeil. Mais c'est après avoir mûrement réfléchi, bien que je sois dans l’incertitude du prix à payer pour cette infraction, que je décidais de tenter de ne pas baisser les bras. Vu les résultats financiers de l’entreprise, l'installation de nouvelles machines et l'embauche de personnel supplémentaire, l’augmentation du chiffre d’affaire et du résultat bénéficiaire en résultant me permettrait peut-être d’y faire face et de conserver l’entreprise que j’avais créée. Dès le lendemain, malgré l’incertitude du sort qui m’était réservé, sans attendre, je pris la décision de prendre les dispositions nécessaires pour augmenter mon chiffre d'affaire dans les meilleurs délais, pour me donner les moyens de m’acquitter des sommes que j'aurais à payer. Cependant, devant l'énormité du montant de la fraude, mon avocat et mon expert-comptable me dissuadèrent de continuer l'activité de la société car je ne je pourrais jamais assurer le paiement de la somme à débourser. Un dépôt de bilan était la seule opération qui me permettrait de conserver mon entreprise. Je ne tins aucun compte de leurs conseils et décidais de poursuivre et développer dans les plus brefs délais mon activité sans me préoccuper de ce que l’avenir me réservait.

Quelques jours après j'eus la visite d'un agent des services fiscaux. Il m'interrogea sur les dires de la lettre anonyme pour savoir si les manifolds saisis par la police judiciaire correspondaient bien aux livraisons non déclarées. Sans répondre de façon précise sur l'importance de l'infraction, je plaidais ma cause en toute bonne foi en lui disant que vu la position des bureaux et des ateliers défavorables vis-à-vis de la concurrence, et dans la mesure où celle-ci ne se privait pas de réaliser la plus grande partie de ses commandes sans encaisser la TVA, lorsqu'un client en faisait la demande et me déclarait que dans le cas contraire il s'adresserait à la concurrence, je n'avais pas d'autre choix que de céder à sa demande. D'autre part, je lui précisais que je ne faisais aucun profit personnel de la non-déclaration du montant de ces commandes. C’étaient mes employés qui en étaient les bénéficiaires par les primes, les salaires élevés et les frais de déplacements non obligatoires qui leur étaient octroyés. Un contrôle à ce sujet prouverait sans aucun doute que c’était la vérité. D'autre part, je déclarais qu’un bilan de mon patrimoine et de mes capitaux démontrerait aisément qu'ils n'étaient pas à la hauteur de ceux de mes confrères. J'ai cru percevoir que l’auditeur prêtait attention aux dires que j'avançais pour plaider ma cause. Cette entrevue se termina d'une façon très correcte et me laissa entrevoir que l’issue de cette mésaventure pourrait être moins pénalisante que ce que l’on aurait pu craindre.

Peu de temps après, les services fiscaux ayant eu la confirmation que ces commandes n’avaient pas été déclarées, me convoquèrent à Nîmes pour me faire savoir que des poursuites seraient engagées contre moi pour fraude fiscale. J'eus affaire à la même personne qui était venue en dernier lieu. Il sembla que notre précédente entrevue n'avait pas été négative. Le montant des sommes retenues fut moindre que ce que je prévoyais. Mais, sous réserve de condamnation pénale, la somme estimée que j'aurais à rembourser au titre de bénéfice et pénalités se situerait dans une fourchette de 800 à 900 000 francs. Il me fut déclaré que si je pouvais, dans l'immédiat, régler une partie de cette somme, l'étalement du solde resterait à définir et je pourrais disposer du délai nécessaire pour me permettre de m'en acquitter sans mettre en danger financièrement la vie de l’entreprise.

Ayant dans le même temps bénéficié d'un permis de construire pour la construction de ma nouvelle habitation dans le terrain où se trouvait déjà le bâtiment des écuries, la banque m'avait accordé une somme de 250 000 francs pour sa réalisation, je sollicitais auprès d'elle l'autorisation de changer l'affectation de cette somme pour en faire l'avance aux services fiscaux. La banque ayant donné son accord, je versais sans attendre cette somme au titre d'acompte, le solde à payer étant étalé sur huit ans. Je ne pouvais espérer une meilleure conclusion de cette affaire.

Cependant cette infraction me fit comparaître devant le tribunal correctionnel. La somme à payer fut confirmée, mais il y fut ajouté une peine de deux ans de prison avec sursis et l’obligation de faire imprimer une affiche en double exemplaire dans laquelle, sur un fond jaune cru, était énoncée ma condamnation et ses causes. Elles devaient être apposées bien en vue pendant deux mois, l’une sur la porte du bureau de réception de la clientèle, l’autre à l’intérieur. Cet affichage était régulièrement contrôlé par les gendarmes. Les clients étaient ainsi prévenus qu’il était inutile de nous demander l’exécution d’une commande sans encaissement de TVA. Les deux mois écoulés, nous conservâmes une affiche dans un sous-main sur la banque de réception et la présentions aux clients qui ne souhaitaient pas de facturation de façon à ne pas avoir à leur faire de plus amples commentaires sur notre refus de ne pas répondre à leur demande.

À quelque chose malheur est bon, cette fâcheuse affaire m'avait poussé à poursuivre la marche en avant de l'entreprise. Je n'en eus aucun regret, tout au contraire, je n'aurais certainement pas fait ce bond en avant sans la détermination que créa en moi cette cruelle expérience. Mais un nouvel obstacle devait être franchi. En effet, il était hors de question dans ces conditions de livrer des commandes sans les déclarer. J'avais été prévenu que si je persistais dans ce domaine aucune grâce ne me serait accordée et que ma peine serait aggravée. Dans ce contexte, la concurrence s’avéra difficile avec mes confrères locaux qui eux ne se privaient pas de servir la clientèle sans faire payer de TVA. Sur le plan commercial, gestion de l’entreprise et augmentation de la production, je devais me remettre en question. Une nouvelle ère allait commencer. Elle serait bénéfique car pour honorer ma dette fiscale elle susciterait encore davantage la progression de l'entreprise.

Installation de nouveau matériel de production

Le carnet de commandes allant de pair avec l'augmentation de la production et la progression des résultats financiers, je poursuivais mon programme d'expansion de l'entreprise. En ce qui concernait le sciage, avec les deux machines installées, la production était suffisante pour pourvoir à nos besoins. Pour le débitage et le façonnage, du matériel supplémentaire était nécessaire. Pour y pourvoir, j'installais deux nouvelles machines. Ayant déjà mis au point un système de mouluration commandé manuellement avec le disque sur la débiteuse déjà installée, mais celle-ci n'ayant pas la souplesse d'emploi pour ce travail, j'entrai en relation avec un nouveau fabricant pour réaliser une nouvelle machine offrant plus de souplesse dans le travail par un mouvement hydraulique semi-automatique commandé à distance, en hauteur et en inclinaison de la poutre, sur laquelle se déplaçait le charriot de support du disque, permettant un déplacement en hauteur et une inclinaison du disque lui-même. La mise au point de cette machine fut laborieuse mais le résultat obtenu fut à la hauteur de mes espérances. Ce système offrait un emploi d'une grande souplesse et une réduction notable du façonnage manuel de finition. Outre le débitage des pierres, il permettait la réalisation de moulures et de formes qui habituellement étaient faites manuellement par les tailleurs de pierre hautement qualifiés. Son rendement allait bien au-delà de celui que l'on pouvait attendre du façonnage à la main. Tel était le résultat obtenu : un travail réalisé par un ouvrier de qualification inférieure, une production décuplée à un coût bien moindre que celui de l'exécution manuelle. Par le travail en série qu'elle permettait d’accomplir, cette avancée de la technique, allait dans le sens de la recherche d'offrir aux clients une variété de produits ouvrés normalisés à des prix de vente très concurrentiels que nous n'aurions pu pratiquer auparavant.

La deuxième machine fut réalisée selon les mêmes systèmes mécaniques, équipée d'un disque d'un diamètre plus grand : un mètre cinquante au lieu de zéro mètre quatre-vingt. Elle avait la capacité de débiter des tranches de quarante centimètres de haut au lieu de trente, maximums obtenus avec les disques de quatre-vingt centimètres. Nous pouvions alors débiter des blocs de plus grandes dimensions, réduisant d'autant l'intervention manuelle des tailleurs de pierre et permettant d’obtenir un prix de revient bien inférieur.

Conjointement, pour augmenter nos possibilités de répondre aux demandes de nos clients, en supplément de notre offre de façonnage de la pierre de Vers, j'ajoutais un choix de différentes qualités de pierres. Je fis l'acquisition de blocs de pierre blanche et d’autres d’une pierre grise beige. Toutes deux provenaient du massif du Lubéron. Elles étaient d’une dureté identique à notre pierre, mais beaucoup moins abrasive. J’y ajoutais une pierre demi dur de couleur blanc cassé rosé : la pierre de Brouzet-Lès-Alès.

Ainsi équipés de nos trois débiteuses et de nos deux châssis de sciage nous disposions d'un choix plus large dans quatre matériaux différents et pouvions mieux répondre à la demande. Cette offre fut favorable à l'augmentation du carnet de commandes. L'entreprise réputée pour la qualité de son travail, disposant en plus d'un large choix de matériaux trouva de nouveaux clients.

Cependant, le flux de travail généré ne fut pas sans nous poser rapidement des problèmes de manutention. Le pont roulant en place n'était pas en mesure d'approvisionner toutes les machines en temps voulu, créant ainsi des temps d'attente préjudiciables. Beaucoup plus rapidement que je ne l'avais prévu, nous dûmes nous équiper d'un deuxième pont roulant. Je choisis d'installer un mono poutre d'une capacité de trois tonnes pour l'approvisionnement des trois débiteuses. Le pont roulant de dix tonnes déjà installé assurant la manutention des blocs de huit tonnes nécessaires aux deux châssis et le stockage des tranches à la sortie du sciage.

Avec tout ce matériel installé, un carnet de commandes bien garni et un excellent résultat financier, en à peine quatre ans de travail, j'étais allé bien au-delà de ce que je pouvais espérer. L’entreprise comptait une vingtaine de personnes. C’était la plus grande entreprise locale de carrière et de taille de pierre. Elle était renommée pour la qualité de ses prestations.

Cependant il y avait le revers de la médaille. Les forts salaires et nombreux avantages sociaux dont bénéficiait mon personnel dérangeaient mes confrères. Cette situation créait une certaine animosité à mon égard. Pour me concurrencer, ils améliorèrent la qualité de leur travail, réduisirent leurs prix, augmentèrent les salaires de leur personnel qualifié et débauchèrent ainsi plusieurs des bons ouvriers que j'avais formés. Avoir travaillé chez Ferrua était devenu une référence !

Nouveaux investissements, salons et foires expositions régionales

Cette condamnation créait pour moi un nouveau défi à surmonter. Aux clients qui ne souhaitaient pas payer la TVA et passaient commande chez les confrères, venait s'ajouter ma position géographique commercialement défavorable. Pour des raisons de stratégie économique et de réduction des coûts, j'avais installé les bureaux et ateliers sur les lieux d'exploitation de la carrière, et de ce fait, ils se trouvaient hors des routes d'accès aux carrières locales. A l’inverse, les ateliers et bureaux de mes confrères étaient placés en bordure de ces routes et ce, bien avant le chemin qui conduisait à mon atelier, j’étais de ce fait défavorisé vis-à-vis d'eux. Je me trouvais donc dans l'obligation de concevoir une nouvelle politique de vente pour me démarquer de cette pénalisante concurrence.

Je décidais donc, et c'était une première dans le commerce de la pierre, de participer aux foires expositions de la région. Pour y être plus attractif, profitant du caractère décoratif de la pierre de Vers, j'élargis la gamme proposée pour le décor de la maison et du jardin en créant des articles pour des aménagements intérieurs : revêtements de faible épaisseur, bars, bibliothèques, tables et luminaires. Pour les rendre plus attrayants, j'y inclus des éléments de bois, de métal et de verre. Je donnais ainsi de la valeur ajoutée à la pierre et augmentais mon chiffre d’affaire.

Mes premiers pas se firent au salon des arts à Nîmes. J’y exposai des luminaires et des éléments de décors intérieurs. La diversité de la gamme proposée surprit. Je n’obtins pas un résultat à la hauteur de l’effort réalisé mais cette exposition me donna confiance dans le potentiel que pouvaient représenter de telles manifestations. Je poursuivis cette démarche en participant aux foires expositions de Nîmes, d'Avignon et de Montpellier. J’obtins un véritable succès. Mais il ne profita pas qu'à moi. Dans une certaine mesure, ce fut une contre-performance.

Du fait de l'emplacement de leurs ateliers et bureaux en bordure de la route d'accès aux carrières, cette publicité faite à la qualité décorative de la pierre de Vers à mes frais, profita à mes confrères autant qu'à moi-même. A plusieurs reprises, je constatais un véritable détournement de clientèle. Les clients avec lesquels j'avais eus des contacts sur les foires s'arrêtaient chez mes concurrents et ceux-ci, copiant mes produits, en mon nom (Il faut préciser qu'ils n'affichaient pas d'enseigne sur la porte de leur atelier) les servaient sans vergogne. Je l'appris par plusieurs clients détournés, lesquels, nous téléphonant pour demander des nouvelles de leur commande, étaient déçus d'apprendre qu'ils avaient été trompés. Un jour, j'attendis pendant plus d'une heure un client qui, au préalable, avait pris rendez-vous en fin de journée. Le lendemain quelle ne fut pas ma surprise lorsqu'il me téléphona pour me faire part de son mécontentement ! La veille, il avait patienté en vain pendant plus d'une heure. Le personnel présent lui ayant déclaré que je ne reviendrais certainement pas, on pouvait très bien le renseigner et donner suite à sa demande. Il s'était simplement arrêté chez un de mes aimables confrères auquel il avait passé commande.

La situation devint intenable. De plus, mes confrères ayant copié mes modèles, ils exposèrent eux aussi aux foires régionales. La concurrence déjà existante se fit plus sévère. Malgré cela, grâce à la réputation de travail de qualité réalisé par l’entreprise, je conservais la demande de professionnels et de particuliers. De plus, par la publicité et les mailings massifs adressés sur le plan national, ayant élargi ma clientèle bien au-delà des limites de la région, je n'eus pas en souffrir. Le carnet de commandes dépassant rapidement nos capacités de production, je décidai de cesser ma participation aux expositions de la région et mis à exécution mon projet de compléter notre équipement.

Je construisis un nouvel atelier dans lequel furent installées deux débiteuses supplémentaires. Une pour le débit du placage de faible épaisseur et une deuxième sur le modèle des dernières installées avec des perfectionnements complémentaires, pour la dédier à réaliser uniquement des travaux de profilage et de mouluration. Disposant de peu de place dans l'atelier de taille, afin de mettre à la disposition de chaque tailleur de pierre un espace de travail plus rationnel, prolongeant la toiture du nouvel atelier, je construisis un auvent suffisamment profond, cloisonné en box pour chacun d’eux, plein sud et protégé du mistral, leur permettant de travailler en plein air à l’abri des intempéries.

Un autre pas devait être franchi concernant la manutention des pierres ouvrées en atelier, leur stockage et les chargements sur camions. Jusque-là, pour la manutention en atelier les pierres étaient chargées manuellement sur des palettes qui étaient déplacées sur le lieu de stockage à l’aide de l’auto grue munie d’une fourche adaptée. Les clients venant eux-mêmes prendre livraison de leur commande, nous chargions manuellement directement les pierres sur le plateau des camions en intercalant entre elles du frison de bois pour éviter des dégradations au cours du transport. Compte tenu de la normalisation de nos produits et du volume de pierre travaillé, il était devenu nécessaire d’y adapter nos méthodes de manutention et d’emballage. Dès la sortie de fabrication toutes les pièces composant une commande furent soigneusement empilées sur les palettes et maintenues par un film de plastique rétractable. L’acquisition d’un élévateur nous permit de faciliter la manutention en atelier, le stockage et le chargement sur camions.

Une augmentation de la production en carrière s'avérant nécessaire je fis l'acquisition de deux nouvelles haveuses, ce qui porta à cinq le nombre de machines, quatre découpant verticalement, et une horizontalement. Un seul ouvrier pouvait assurer la marche de deux haveuses verticales. En incluant le conducteur de la machine horizontale et celui du camion grue, c'est avec quatre ouvriers seulement que la production de carrière était suffisante pour assurer l'approvisionnement de l'atelier et la vente des blocs bruts. Compte tenu du prix élevé de la vente de ces derniers et du faible prix de revient, j'obtenais une marge de trésorerie très appréciable. Tout ce nouvel équipement réalisé dans les meilleurs délais, j'embauchais du personnel supplémentaire ce qui, dans un premier temps, porta l'effectif de vingt à trente personnes. L'augmentation importante de production permit de faire grimper rapidement le chiffre d'affaires. Il doubla en quelques mois ; il fut alors envisageable de pouvoir faire face, sans difficulté, aux débours qui découlaient des pénalités fiscales en cours.

1973 – Création de la SA

La situation économique vint conforter les résultats obtenus avec les dispositions prises pour assurer une trésorerie suffisante à l’entreprise. Le choc pétrolier de 1973 avait eu des conséquences heureuses pour nous. Le marché de la cheminée s'était considérablement développé. La pierre de Vers, de par sa qualité décorative, étant le matériau le plus employé dans ce domaine, les fabricants représentaient un potentiel de clients important. C'est donc vers eux que je dirigeais ma prospection commerciale. Étant bien mieux équipé que mes confrères locaux, je ne craignais pas grande concurrence de leur part dans ce domaine. J'embauchais un commercial qui avait pour mission de prospecter tous les fabricants de cheminée du territoire national, gros fabricants ou artisans, et je publiais mensuellement une page entière de publicité dans la revue la plus importante de la profession. Les résultats obtenus dépassèrent mes espérances et les outils de production dont je disposais s'avérèrent bientôt insuffisants. Pour faire face à la demande, de nouvelles dispositions durent être prises dans l’évolution de la structure de l’entreprise, et l'installation de nouvelles machines.

En premier lieu, une importante modification intervint sur le plan du statut juridique. Jusqu’en 1973, l’entreprise était déclarée en nom personnel. De ce fait les résultats positifs importants réalisés généraient de lourds impôts sur le revenu. Les bénéfices étant réinvestis, ma position de chef d’entreprise ne me réservait pas les avantages dont pouvait bénéficier un salarié, notamment pour la constitution d’une retraite et des garanties sur le plan santé. M’étant entouré, pour la gestion générale, de conseillers juridiques et fiscaux, il fut décidé de partager l’entreprise en deux entités. D’une part l’exploitation des carrières demeurerait toujours en nom personnel, d’autre part une société anonyme serait créée pour l’activité de transformation et de commercialisation des pierres. Elle deviendrait de ce fait cliente pour l’achat des blocs à mon entité personnelle, la carrière. J’en retirais l’avantage de redevenir salarié-cadre, Président directeur de la société avec un salaire et les avantages sociaux qui en résultaient. Après quelques années de pratique de ces nouvelles structures juridiques, force fut de constater que, bien que bénéficiant des avantages d’un salarié et malgré que la pierre soit cédée à la société à des conditions avantageuses, les bénéfices réalisés et mon salaire n’avaient pas fait diminuer l’impôt sur le revenu auquel j’étais astreint, bien au contraire ! Une nouvelle modification fut apportée au statut des deux entités. Je cessais la fonction de carrier pour devenir loueur de fonds au bénéfice de la société qui devint directement exploitante de la carrière. La situation s’en trouva mieux équilibrée entre les deux entités au bénéfice de la société.

En second lieu, j'installais deux machines supplémentaires, une débiteuse équipée d'un grand disque de 1 mètre 50 de diamètre et un nouveau châssis multi lames. Celui que j'avais installé à l'origine ne pouvait être équipé que de cinq lames, alors que celui que j'installais en complément pouvais en supporter vingt. Pour ce dernier je dus faire construire un hangar supplémentaire et prolonger le chemin de roulement des ponts de cinquante mètres. L'espace de stockage extérieur s'étant agrandi d'autant, pour faire face à la manutention supplémentaire créée par ces nouvelles machines, j'installais un troisième pont roulant d'une capacité de levage de douze tonnes. Ainsi équipé, nous pouvions augmenter la capacité de production de façon importante.

Recherche et création

Conjointement au développement de l'entreprise en général, comme je l'ai évoqué précédemment, dès le début de ma fonction de chef d'entreprise j'ai toujours recherché de nouvelles méthodes de commercialisation, de façonnage, et de mise en valeur de la pierre tant pour la décoration intérieure qu'extérieur. Je le fis d'une part pour prendre le pas sur mes concurrents et d'autre part pour réaliser un travail qui me passionnait. Je dois préciser que la recherche et la création furent l'un des principaux moteurs de mon activité. De plus, vu la concurrence très vive existant sur le plan local et même national ce fut ma préoccupation majeure, d’où ma quête permanente de nouveaux modèles, et du mariage de la pierre avec d'autres matériaux. Je passais de nombreuses heures et parfois fort tard dans la nuit, penché sur ma table à dessin, réalisant croquis sur croquis pour trouver de nouvelles formes toujours plus décoratives et attrayantes tout en demeurant fonctionnelles. Entre autres, c'est dans cet esprit que je créais ma ligne de cheminées contemporaines ; elle gratifia mes revendeurs de modèles exclusifs bénéficiant d'un certain succès, lesquels dépassèrent largement les limites de nos frontières.

En ce qui concerne le façonnage ce ne fut pas toujours facile et bien souvent le peu d'intervention que nous pouvions faire avec les machines, réservait une grande place à la réalisation manuelle. Ce fut surtout le cas pour les cheminées contemporaines dont les formes galbées nécessitaient une taille et un appareillage assez compliqué dont on ne pouvait juger de l'importance après finition. Cette recherche constante pour me différencier de la concurrence fit de moi un précurseur difficilement imitable. Il ne fut de même pour les barbecues en pierre ; inventeur en la matière, je fus rapidement imité, non seulement en France, mais aussi dans les pays voisins.

C'est muni de ce bagage que je me hasardais à étendre chaque jour davantage la commercialisation de notre gamme de produits sur le plan national et international.

Participation aux salons et foires expositions nationales

En sus de la vente de pierre ouvrée aux artisans et fabricants de cheminée, ayant enrichi ma collection de nouveaux modèles pour le jardin et la décoration d’intérieur, notamment avec des produits-phares comme mes cheminées de forme contemporaine, les barbecues, le mobilier de jardin, les luminaires et les décors d’intérieur, nanti de cette large gamme de produits, je décidais de les présenter dans des expositions à Paris. En premier, ce fut le salon international annuel du luminaire où j'exposais deux années de suite. Les résultats très concluants m'obligèrent à créer un atelier dédié uniquement à la fabrication de luminaires intérieurs et extérieurs. Pour les luminaires intérieurs, je dessinais moi-même les abat-jours que je faisais réaliser par un fabricant spécialisé. Pour ceux de l'extérieur, je sous-traitais des boules en matière plastique étanches pour protéger les sources d’éclairage. Pour ces seuls produits, tenant compte de la valeur ajoutée que j'apportais à la pierre, ils représentèrent de vingt à trente pour cent de mon chiffre d'affaires. Voyant les bons résultats obtenus, tenant compte de la part de créativité que représentaient ces produits, je décidais d'exposer la totalité de mes créations, tant pour l’intérieur que l’extérieur de la maison et pour le jardin, au salon annuel des ateliers d'art toujours à Paris. Là aussi ce fut convaincant et je poursuivis mes expositions pendant trois années de suite.

Lors de ces expositions, un revendeur séduit par ma collection de barbecues, meubles de jardins et de luminaires d’extérieur me suggéra d’exposer au salon du jardin à la foire de Paris. Fort du succès obtenu, notamment en matière de barbecues, livrés avec équipements de cuisson inclus, de meubles de jardin et d'éclairages extérieurs, l’idée me parut pertinente. J’abandonnais la présentation de ces produits aux ateliers d'art au profit de la foire exposition de Paris. Étant donné que cette dernière était beaucoup plus importante par les surfaces d’exposition disponibles et les coûts de location moindres, vu le nombre d’exposants et de visiteurs, je pouvais me permettre d’y exposer la totalité de mes produits destinés au décor du jardin et à l’environnement de la maison.

Les manifestations précédentes m'avaient permis, par expérience, d'améliorer et d'étoffer la production. D'autre part, ma collaboration avec un fabricant de matériel de cuisson pour les barbecues m'avait incité à élargir la gamme proposée pour ces derniers. Elle allait de petits barbecues relativement bons marchés comportant comme entrée de gamme des foyers de 50 cm de largeur intérieure, pour offrir ensuite des largeurs de foyers plus importantes, de 70 cm, 1 m, 1,20 m et 1,50 m de large. Ces derniers permettant la cuisson d'un mouton entier à la broche. Ces barbecues étaient dotés d'équipements de cuisson mécaniquement très élaborés sous-traités au fabriquant avec lequel j’avais collaboré pour leur mise au point.

Avant de rencontrer ce fabricant, l’équipement de cuisson était composé d’un simple grill qui, grâce à des rainures prévues dans les montants en pierre, pouvait être placé à des hauteurs différentes C’est donc une toute nouvelle gamme de barbecues bien plus étoffés que je proposais sur mon stand. Le succès rencontré lors de la première exposition alla bien au-delà de ce que je pouvais attendre. Les produits tout à fait nouveaux que je présentais, attirèrent en effet une très nombreuse clientèle à tel point que le stand n’était pas assez grand pour recevoir tous les intéressés qui s’y bousculaient pour obtenir des informations. Beaucoup concrétisèrent leur visite par l’achat d’un de mes barbecues et de meubles de jardin. Je fus même agréablement surpris, car ayant présenté le plus grand modèle avec un foyer d’un mètre cinquante permettant de cuire un mouton entier, vendu 11 000 Francs de l’époque, j’en vendis onze pendant les quinze jours d’exposition. Le chiffre d’affaire réalisé dépassa mes espérances et fut bien supérieur à ce que j’aurais pu imaginer. Il s’éleva à plus d’un million de francs. Cette exposition à Paris nous valut une renommée nationale. Ces résultats inespérés m’incitèrent à continuer à participer à cette manifestation les années suivantes.

Instruit par le succès obtenu au salon du jardin, je décidais de louer un autre stand dans l'emplacement réservé à la cheminée pour y présenter notre production. Pour ma première participation, j'y installais deux modèles seulement : un premier selon mon concept de cheminées contemporaines, imposant par son assise à la base, inattendu par ses formes galbées sans arête vive. Un deuxième, une cheminée monumentale de style classique d'inspiration renaissance, de quatre mètres soixante-quinze de longueur et un mètre de profondeur. Elle était composée de trois parties, au centre un foyer d’un mètre cinquante de large avec les équipements de cuisson permettant de rôtir un mouton. À gauche de ce foyer, un autre de soixante-dix centimètres de large faisait office de barbecue et recevait les équipements de cuisson correspondants, la partie inférieure étant aménagée en placard de rangement. À droite se trouvait un four à pain d'une largeur intérieure de soixante-dix centimètres. Comme pour le barbecue, j’avais aménagé une niche avec des étagères. L'entablement mouluré qui couronnait l'ensemble était placé à hauteur d'homme de façon à pouvoir accéder aux unités de cuisson sans difficulté. Cette cheminée, représentant plusieurs tonnes de pierre, était imposante et l'espace de circulation autour de ces deux modèles permettait d'avoir suffisamment de recul pour apprécier leur singularité. Le succès fut au rendez-vous et les visiteurs se pressaient sur le stand. Récompense ultime, la médaille d'or du salon de la cheminée me fut accordée pour leur présentation.

Au stand du jardin, l'effort que nous avions fait pour l’aménager d'une façon originale, fut récompensé par une médaille de bronze. Pour les deux stands, les ventes qui s'en suivirent furent à la mesure de nos réalisations. De plus, le succès obtenu au salon de la cheminée nous valut de nombreuses demandes de la part d'artisans revendeurs de cheminée pour la distribution de nos produits. Cette exposition fut le point de départ de la nouvelle aventure que fut la création d'un réseau de revendeurs sur l'ensemble du territoire national et une ouverture sur l'export par les nombreux visiteurs étrangers qui furent intéressés par notre production.

Création d’un réseau de revendeurs

Le succès rencontré lors de cette exposition m’incita à mettre en place une nouvelle stratégie commerciale. Concernant la cheminée, qui représentait une grande part de notre production, je résolus de n'être plus seulement un fournisseur de pierre pour des fabricants vendeurs de cheminée. Je décidais de créer moi-même des modèles et de les vendre soit en direct, soit par l'intermédiaire de revendeurs spécialisés. Ce fut le début d'une nouvelle aventure. Non seulement je réalisais des modèles classiques, mais pour me démarquer je créais une nouvelle ligne de cheminées de forme contemporaine sans concurrence sur le marché. Au début, l’accueil réservé à ces modèles hors du commun ne fut pas ce que j’attendais. Leurs concepts forts différents des cheminées habituelles, l’élégance inattendue des formes courbes et galbées avec des arrondis généreux, surprirent. Je devais à présent diffuser ces modèles avec ma gamme de cheminée classique. En 1971, j’avais déposé mes modèles, créés et déposé ma propre marque de cheminées sous le nom de “Pierre FERRUA”. Le commercial embauché précédemment pour la prospection d'une nouvelle clientèle et la visite des clients existants, eut à charge de mettre en place des points de ventes dans des magasins spécialisés susceptibles de revendre nos modèles. Très rapidement le succès fut au rendez-vous. L’originalité de la gamme séduisit des revendeurs qui acceptèrent de représenter la marque, vendre et poser nos cheminées.

Publicité et documentation – le photographe

Compte tenu de l’évolution commerciale de nos produits obtenue depuis nos expositions aux salons et la mise en place du réseau de revendeurs, une autre tâche avait du être menée à bien pour la présentation de nos différentes gammes : créer une documentation couleur attractive qui puisse être distribuée en grand nombre. Dès la création de l’entreprise j’avais compris, chose qui n’existait pas alors dans le métier de la pierre, que je devais créer une documentation représentative des produits que je vendais. Mais ne disposant pas des moyens de faire mieux, j’avais dessiné les produits que je commercialisais alors sur des planches de format A4 que je faisais reproduire en noir et blanc. Mais pour la gamme que j’avais créée, luminaires, meubles de jardin, barbecues et cheminées, ces documents n’étaient pas assez vendeurs. J’en avais fait l’expérience dès le premier salon où, ne disposant pas d’une documentation représentative, les ventes se bornèrent à celles faite aux visiteurs.

La création du réseau de revendeurs avait considérablement élargi notre clientèle. Il était indispensable que je dispose de documents en couleur attrayants présentant nos produits en situation, et en nombre suffisant pour être distribués sans compter. Pour ce faire je fis appel à une agence de publicité pour la conception de la documentation et à un photographe pour réaliser les photos nécessaires. J’aménageais chez moi un studio dans une grande salle de soixante-dix mètres carrés pour faire les prises de vue de cheminées avec décors et ameublement. Pour les barbecues, meubles et produits de décoration d'extérieur je créais des emplacements dallés entourés de verdures dans le gazon de mon jardin. En sus des prises de vues, le photographe se chargea de fournir meubles et décors pour les mises en situation. Je travaillais étroitement avec l’agence et le photographe pour les cadrages et éclairages de chaque prise de vue, et la réalisation des documents nécessaires pour l’impression.

L’agence de publicité, située en région parisienne, entretenait des contacts suivis avec la presse. Elle fit paraître dans les magazines spécialisés des pages de publicité sur le savoir-faire et la valeur traditionnelle de notre travail. Aidé d’une attachée de presse, nous bénéficiâmes de reportages mettant en avant l’originalité de nos cheminées et la qualité de notre travail. Le tout nous valut une réputation de marque nationale et nous plaça au rang des principaux fabricants spécialistes de la cheminée. Pour faire encore valoir davantage les plus que nous pouvions offrir par rapport à nos confrères, l’agence de publicité me demanda de lui fournir des éléments pour éditer une brochure sur la cheminée. Enthousiasmé par ce projet, profitant d’un séjour en cure thermale, je rédigeais un texte qui mettait en valeur les avantages de l’entreprise : propriétaires de nos propres carrières, exploitant nous-mêmes notre matériau et œuvrant dans le respect des traditions du métier de la pierre. J’y présentais le compagnon tailleur de pierre que j’étais, rédigeais une histoire de la cheminée à travers les siècles passés, je donnais des conseils techniques de choix et de mise en place d’une cheminée et présentais la gamme de tous les produits que nous offrions. Une soixantaine de page furent nécessaires pour développer ce que je pouvais dire sur la cheminée. Je les rédigeais spontanément d’un seul trait non sans un certain plaisir. Je fis dactylographier le texte et l’adressais à l’agence de publicité en lui laissant le soin d’en tirer parti à sa convenance. La réponse fut rapide, le responsable qui nous était attaché me téléphona pour me dire qu’il leur était difficile de reprendre mon texte sans risquer d’en perdre la spontanéité et qu’il serait souhaitable qu’il soit publié à la lettre. C’est ainsi que, de mon texte et de photos l’illustrant, fut édité le « petit livre de la cheminée ». Il rencontra un véritable succès auprès de nos revendeurs ; il leur permit de disposer d’un excellent outil de vente. L’impact produit se fit rapidement sentir et la renommée de la marque nous fut profitable sur le plan commercial. Elle nous valut un véritable bon en avant.

Cependant, tant pour l’agence de publicité que pour le photographe, les frais engendrés pesaient sur le budget de l’entreprise. C'est alors que je décidais de ne plus avoir recours à eux et de faire moi-même le travail de réalisation de la documentation.

En 1948, alors dirigeant de l’exploitation de carrières de taille de pierre de mon ex employeur, j'avais fait l'acquisition d'un appareil photo. En amateur peu éclairé je réalisais alors quelques films sans avoir aucune notion de base de la photographie.

C’est grâce au photographe professionnel qui venait faire les prises de vues à l'entrprise que je vins à la pratique de la photo. Je lui apportais mon aide dans son travail et lui donnais mon avis sur le cadrage, la mise en situation, les éclairages en studio et les angles de prise de vue en fonction de la lumière en extérieur. Voyant mes facilités à trouver le bon cadrage et le bon éclairage, le photographe me suggéra de faire de la photographie en amateur et de me faire un laboratoire où je travaillerais moi-même mes photos en noir et blanc me proposant de développer mes films couleurs pour me faciliter la tâche.

C’est en 1981 qu’intervint le déclic qui me fit suivre le conseil du photographe professionnel. Lors d'un voyage au Mexique, ayant emporté mon appareil photo, je fis de nombreuses diapositives. Au retour, leur projection fut une véritable révélation qui m'encouragea à aller plus avant dans la pratique de la photographie. Suivant le conseil de mon photographe, je fis de la photo en noir et blanc. J'installais un laboratoire, et pendant quelques mois, je pratiquais ce que j'apprenais dans les livres. Cela devint une véritable passion, prise de vue développement de films et tirages de photos sur papier, j'y passais tout mon temps libre. Mais je compris rapidement que seul, je ne maîtriserais pas comme je le souhaiterais la technique de la pratique photographique et de laboratoire.

À partir de 1983, j’entamai alors une succession de stages photo dont certains furent animés par des grands maîtres photographes de renommée internationale.

Très rapidement, ayant acquis les connaissances techniques de base suffisantes, je considérais que les prises de vues réalisées par le professionnel de la photographie pour les catalogues de l'entreprise laissaient à désirer. Aussi, après un stage de photographie publicitaire en studio, je décidais de réaliser moi-même toutes les prises de vues de ma production en situation. Ayant travaillé successivement avec plusieurs agences de publicité et ayant retiré un certain savoir-faire dans ce domaine, je pris la décision de m’en libérer, ne serait-ce que pour une question de coût pour l’entreprise. Avec l’expérience acquise je décidais, partant de mes résultats en photographie, de faire moi-même la conception et la réalisation des documents publicitaires et des catalogues. Je fis l’acquisition du matériel photographique nécessaire. Aidé d’une employée de l’entreprise j’empruntai des meubles et décors pour les mises en situation. Le budget nécessaire s’en trouva réduit de façon considérable. De plus, je pus faire ce travail en toute liberté sans la contrainte du photographe qui n’intervenait que pour des journées entières à des dates qui n’étaient pas toujours à ma convenance ; ce qui m'obligeait à mettre en place le maximum de cheminées à photographier. Les prises de vues en extérieur s’en trouvèrent de même grandement facilitées, ne pouvant se faire que par beau temps ensoleillé, l'intervention du photographe ne coïncidait pas toujours à des dates compatibles avec mon emploi du temps.

Pour la réalisation des documents à imprimer, profitant du savoir-faire acquis en travaillant avec l’agence, je composais tous les projets de documentation et, lorsque nécessaire, engageais un graphiste pour la mise au propre des croquis que j’avais dessinés et la mise en page des textes que j'avais composés ainsi que des photos résultant de mes prises de vues. Je passais donc directement de la photogravure à l’impression de tous les documents publicitaires. L’économie réalisée par l’entreprise ne fut pas négligeable. Elle me permit de me doter du matériel de prise de vue et des éclairages de studio les plus performants. En ce qui concerne les parutions dans la presse nationale, je mis à profit l’expérience acquise auprès d’une attachée de presse lorsque je travaillais avec l’agence de publicité. C’est ainsi que je conçus moi-même les dossiers de presse. Leurs réalisations et les expéditions aux journaux spécialisées furent exécutées par du personnel de l’entreprise. Ce furent deux tâches de plus qui vinrent s’ajouter à mes occupations quotidiennes, celles de photographe et de publicitaire.

Ce travail de créateur passionné ne se limita pas à l'entreprise. J’avais fait installer dans ce qui était auparavant mes écuries, de nouveaux laboratoires équipés d'un matériel plus performant pour réaliser les tirages de l’entreprise et mon travail personnel. Dans ce domaine, de la prise de vue au tirage sur papier, l'impression et la mise sous cadre, j’exécutais tout moi-même. Je fis des expositions de mes tirages et participai à un concours organisé par la fédération nationale de photographie. Le premier prix de la photographie de paysages et un accessit dans la même catégorie me furent accordés. Mais je n'en délaissais pas pour autant mes responsabilités de chef d'entreprise car je réalisais tout ce travail le soir après-dîner, très tard dans la nuit, et pendant mes week-ends. Mes voyages et sorties avaient pris un tout autre sens ; la passion de la photographie en était toujours la dominante.

Au cours des années 80, cette nouvelle occupation m'incita à entreprendre quelques voyages dans des pays d'une autre culture que la nôtre. Après mon voyage au Mexique et au Guatemala qui m'avait révélé la richesse de la photographie, ce fut l'Égypte, le Yémen, les Indes où je me rendis à trois reprises, la Chine, la Grèce, la Turquie et bien sûr, un pays plus proche et où je retrouvais mes racines : l'Italie, riche de son patrimoine architectural et artistique ainsi que de ses paysages, parcourue de long en large à l'occasion des longs week-ends. Je rapportais de ces voyages des centaines de films d'où je tirais de nombreux clichés.

Certains lieux de France et notre région, largement pourvue en matière d'architecture de paysage, me donnèrent aussi l'occasion de satisfaire cette passion. Ce fut notamment le cas pour le village de Beauduc en Camargue composé de cars immobilisés sur le sable et transformés en résidences secondaires, de caravanes et de cabanes faites de tôle, de bric et de broc, où je me rendais fréquemment. Lieu de démesure de sable et d'eau qui s'en allait à l'infini de l'horizon nous donnant le sens de l'éternité des temps. Il en fut de même pour le site minier de la Grand combe avant son démantèlement. Pendant près de deux ans chaque dimanche je m'y suis rendu pour faire des images saisissantes de ce cadre qui n'était pas sans me rappeler le séjour que j'avais fait dans les mines pendant mon adolescence pour échapper à la déportation en Allemagne. Certaines de ces images ne furent pas sans attirer l'attention des grands photographes avec lesquels je fis des stages. Ils m'en félicitèrent. Mon plaisir pour la photographie ne me quitta point et allait occuper une grande partie de mon temps dans les années à venir.

Fruits et obligations de la nouvelle politique commerciale

Conjointement, au cours des décennies 70 et 80, au fur et à mesure de la mise en place de nouveaux revendeurs nos ventes se décuplèrent. Outre une nouvelle évolution de notre outil de production, il s'ensuivit l’augmentation de l’effectif de l’entreprise et la création d’un service administratif et commercial répondant à la gestion de notre progression. Après l’embauche de deux dessinateurs supplémentaires et d'un aide comptable, l’appentis dont nous disposions à usage de bureau derrière les ateliers ne correspondait plus à nos besoins ni à l’image que nous devions donner de l’entreprise. De même, un hall d'accueil bien plus grand et avenant pour la réception devenait une nécessité pour accueillir à la hauteur de notre réputation la nombreuse clientèle régionale et nationale générée par nos actions commerciales.

La construction de nouveaux bureaux s’avéra donc nécessaire. Dans l'espace vert que j'avais aménagé en contrebas des ateliers, je fis construire un pavillon, murs en pierre apparente donnant l’exemple de ce qu’il était possible de réaliser avec nos matériaux. Il était suffisamment grand pour abriter un vaste hall de réception, un bureau d'étude pour les trois dessinateurs, un local pour le service administratif et un bureau de direction. Le bâtiment, construit en pierre avec un porche extérieur d'accès à la réception, donnait un exemple d'emploi de notre matériau dans le bâtiment. Je fis réaménager le jardin d'accueil afin de mieux y présenter la gamme de nos produits.

Pour augmenter la production du débitage en atelier, je fis installer deux débiteuses supplémentaires. Une première, animée des mêmes mouvements hydrauliques que les précédentes, équipée d'un disque de 1,60 m diamètre d'une capacité de coupe de 45 cm de haut offrant ainsi plus de possibilités que les débiteuses existantes. La deuxième débiteuse, équipée d'un disque de 80 cm, était entièrement automatique et programmable. Contrairement aux précédentes dont les poutres étaient fixes, sur celle-ci le charriot équipé du disque était animé d'un va-et-vient de sciage dans les deux sens, aller et retour. La poutre le supportant se déplaçait à volonté sur des rails posés sur des murets à chacune de ses extrémités. Elle était de ce fait munie de deux mouvements : le déplacement du disque pour le sciage et le déplacement de la poutre pour les coupes suivant des largeurs données et programmées. Elle exécutait les découpes d’épaisseurs différentes sur la même tranche posée sur la table, automatiquement, sans intervention manuelle. Equipée de deux tables de travail tournantes, il était possible de débarrasser et recharger l'une pendant que le travail se faisait sans intervention manuelle sur l'autre. Il n'y avait aucun temps mort et le gain de production était considérable par rapport aux autres débiteuses à poutre fixe. Pour faciliter la manutention de l'important volume de pierre travaillée, un pont roulant fut installé dans l'atelier pour la desservir. Nous avions ainsi six débiteuses qui tournaient à plein temps.

Evolution du travail en carrière

En carrière il fallait améliorer l'équipement et les méthodes de production. La carrière du Garachol qui avait été ouverte après celle du roc plan était maintenant en cours d'exploitation et fournissait toute la pierre nécessaire à l’alimentation des ateliers. Les cinq haveuses à chaîne de première génération qui assuraient l'extraction, avaient peine à suivre les besoins en bloc. Il existait alors de nouvelles machines mécaniquement beaucoup plus élaborées et d'un rendement bien supérieur à celle que nous possédions. Cependant leur coût était bien plus élevé et elles étaient employées dans les calcaires tendres et demi durs qui n’étaient pas abrasifs comme la pierre de Vers. La précision mécanique de la lame guide et de la chaîne pouvait laisser craindre une usure rapide et préjudiciable pour la coupe de notre pierre. Le fabricant se montra très intéressé par l'attention que je portais à ses machines. En ayant équipé l’une d'une lame guide et d'une chaîne en acier plus résistante à l’abrasion, il accepta que nous fassions un essai pour juger de sa capacité de coupe et de sa résistance à l'abrasion. Cette première dans la pierre de Vers lui donnait en effet l'espoir d'équiper de ces machines, les sept carrières en exploitation sur le gisement. Les essais réalisés furent très spectaculaires. Non seulement elle résistait mieux à l'abrasion de la pierre que les machines de première génération que nous possédions mais la vitesse d'avance de la coupe était beaucoup plus rapide. D’un mètre cinquante à deux mètres à l'heure de coupe obtenu avec nos haveuses, la nouvelle machine réalisait quinze à vingt mètres. C'était un résultat inespéré. L'investissement important que son achat représentait laissait présager une très bonne rentabilité. Mis à part l'affûtage de la chaîne qui exigeait un équipement spécial, la robustesse de la machine requérait un minimum de maintenance sans commune mesure avec celle que nous possédions. Sur ma demande, le fabricant accepta de concevoir la machine de façon qu'elle puisse faire des sciages verticaux et horizontaux. J'en passais commande pensant qu'elle viendrait en complément des machines existantes. Mais, après quelques mois de travail, compte tenu du rendement obtenu et du peu d'entretien qu'elle exigeait, le fabricant, devant le succès obtenu réalisa une machine plus simple, pour sciage vertical d'un coût bien inférieur. Je passais commande de cette nouvelle haveuse. Sa vitesse de coupe étant aussi rapide que la précédente, les deux machines suffirent à obtenir un rendement nettement supérieur (pratiquement cinq fois) pour des coûts bien inférieurs à nos cinq haveuses de première génération. Nous avions franchi là un grand pas en avant dans l'extraction de la pierre. Mes confrères ne manquèrent pas de profiter de mon expérience, ils s'équipèrent de machines identiques.

Une deuxième innovation vint encore rentabiliser davantage et rendre plus humain le travail de carrière. Ce fut l'appareil de levage. L'antique camion grue fut avantageusement remplacé par un élévateur d'une capacité de douze tonnes, lequel, sans manutention manuelle, soulevait les blocs directement sur le lieu d'extraction pour approvisionner les ateliers ou les transporter au parc de stockage. La production obtenue avec trois hommes seulement pour l'extraction et le transport des blocs dépassait largement nos besoins et nous pouvions prendre du temps pour faire des travaux de découverte sans retarder l'approvisionnement de l'atelier et la livraison des clients en blocs bruts.

Stockage emballage et livraisons

Cependant, outre la construction de nouveaux bureaux et les nouveaux équipements destinés à faire face à la demande, tant en carrière que dans les ateliers, une remise en question complète dut être faite dans un autre domaine, celui de la manutention, de l'emballage et du transport chez les clients. Avant nos participations aux salons et foires expositions nationales, alors que notre clientèle était régionale et ponctuellement nationale, l'emballage des produits et leurs transport ne représentait pas un problème majeur car les clients venaient prendre livraison de leur commande sur place à l'entreprise et nous n'avions pas à nous préoccuper du problème de transport. Or, l'exposition de nos produits dans les salons et foires nationales, et la mise en place d'un réseau de revendeurs pour les cheminées, nous obligea à revoir nos tarifs et établir des prix incluant le transport. D'autre part, vu la multiplicité de notre clientèle de particuliers qui ne prenaient qu'un seul produit, barbecue, cheminée où décor de la maison et de son environnement, nous furent dans l'obligation, pour bénéficier d'un prix de transport minimum, de faire nos livraisons par groupage. En plus de cette tâche supplémentaire d’ordonnancement du transport et ce, au moindre coût, toute une organisation et des aménagements dans nos méthodes de travail s'en suivirent. Il était hors de question de réaliser la majeure partie des produits que nous commercialisions à l'unité. La fabrication dut se faire en série. Nous devions disposer d'une surface importante pour mener à bien toutes les opérations qui en découlaient.

  • Premièrement : disposer de suffisamment de place pour le stockage des pierres qui étaient réalisées en série.
  • Deuxièmement : les produits que nous commercialisions étant livrés en kit ils comprenaient souvent une partie sous-traitée importante : équipements de cuisson pour les barbecues, pièces métalliques ou en béton réfractaire pour les cheminées et diverses pièces et accessoires pour les autres produits ; nous devions les stocker à l'abri des intempéries en quantité suffisante pour éviter les ruptures de stocks.
  • Troisièmement : la préparation des commandes, en partant des pièces ainsi réalisées et stockées, ne pouvait plus se faire en atelier faute d'emplacement suffisant.
  • Quatrièmement : vu le volume de commandes, nous devions disposer de suffisamment de surface pour entreposer les palettes de produits terminés dans l'attente de groupage pour le chargement de camions complets pour les livraisons.
  • Cinquièmement : l'emplacement réservé pour le travail des tailleurs de pierre s'avérait trop étroit. Il avait été prévu pour quatre ouvriers alors que pour faire face à la demande il en fallait huit.
Disposant d'une parcelle de deux hectares, mitoyenne des ateliers, pour répondre à nos besoins, je fis aménager des surfaces soigneusement nivelées, suffisantes pour le stockage extérieur. D’autre part je fis construire un nouvel atelier pouvant recevoir huit tailleurs de pierre ainsi qu'un hangar de 1500 m² destinés à stocker les produits finis en pierre façonnée en série et ceux provenant de la sous-traitance. Y furent installés plusieurs rangées de racks (de grandes étagères métalliques) sur quatre étages de rangement pour y recevoir les palettes chargées de pièces en stock pour la préparation des commandes. Un emplacement couvert était réservé à la composition et l'emballage des produits. Pour permettre le déplacement et le rangement des palettes sur les racks, nous dûmes nous équiper d'un élévateur à traction électrique spécialement conçu pour ce travail. De même deux autres élévateurs supplémentaires furent nécessaires pour assurer la manutention occasionnée entre l'atelier, les différents postes de travail et le chargement des camions.

Nos cheminées étant livrées en kit, prêtes à poser, avec tout l’équipement intérieur : foyer réfractaire, avaloirs (ce qui coiffe le foyer et dirige la fumée de combustion vers le conduit d'évacuation) et tout l’équipement complémentaire, un nouveau poste de production dut être créé pour répondre au développement du marché et de notre réseau de revendeurs. Ce fut l’atelier de préfabrication des éléments en brique et en béton réfractaire ; indispensable pour assurer ce travail qui représentait une partie importante de notre chiffre d’affaire.

Chapitre 5

EVOLUTION DU MARCHE, EFFECTIF, DEBOIRES
ET INGRATITUDE DU PERSONNEL

Evolution du marché

Vu le développement important du marché au cours des années soixante-dix, la cheminée passa rapidement de la réalisation artisanale à la fabrication industrielle. Du fait de la demande et du développement du chauffage au bois, les fabricants de poêle en fonte adaptèrent des foyers avec une vitre en façade pour les intégrer dans les cheminées en pierre. Aux cheminées à feu ouvert vinrent s'ajouter les cheminées à foyer fermé. Ce fut un un nouveau marché qui se développa rapidement. Bien que pénalisées sur le plan esthétique, les cheminées ainsi équipées offraient l'avantage de permettre une économie de bois sensible et, pour la plupart, étant équipée d'un système de ventilation de l'air chaud, le chauffage obtenu était bien supérieur. Je tentais d'intégrer ces foyers dans quelques-uns de nos modèles. Mais les fabricants de ces foyers, ayant fondé leur propre marque de cheminées, vendaient les foyers seuls à des prix prohibitifs, ou alors ils pratiquaient des prix compétitifs pour des commandes importantes. Il était trop hasardeux pour moi de constituer un stock que je n’étais pas certain de pouvoir écouler. Nous avions de ce fait de la difficulté à faire face à la concurrence.

J'adaptais une autre politique. J’entrepris la commercialisation d'habillages en pierre dans lesquels pouvaient s'adapter les foyers des différentes marques. Dans un premier temps, les fabricants de foyer furent intéressés et passèrent commande de mes habillages. Mais, rapidement ils s'équipèrent pour les fabriquer eux-mêmes. Nos revendeurs se trouvaient mal placés face à cette concurrence.

Cette nouvelle évolution d'une part importante du marché de la cheminée m'amena à reconsidérer ma politique de conception des produits. Face à tous nos concurrents qui s'étaient équipés de leur propre foyer en fonte, je décidais de faire de même. Profitant des derniers perfectionnements apportés, je me mis en rapport avec une fonderie pour réaliser spécialement pour nous deux modèles de foyer en fonte suivant les plus récentes techniques et dont la façade se distinguait de celle des foyers que l’on pouvait trouver sur le marché. Esthétiquement, des lignes épurées et une porte avec un cadre réduit au minimum de largeur afin de laisser le maximum de visibilité de l'intérieur du foyer, apportaient un plus indéniable par rapport aux foyers existant sur le marché. De plus, nous avons exécuté une série de tests pour obtenir le meilleur des rendements avec une consommation minimum de combustible. Les essais terminés nous disposions de deux modèles de foyer de grandeurs différentes présentant d'indéniables avantages. La qualité et l'épaisseur de la fonte représentant un atout supplémentaire appréciable. Ainsi équipées, nos cheminées n'avaient rien à envier à celles de tous nos confrères. Le seul inconvénient de ce nouveau produit résidait dans la quantité minimum que nous devions commander pour ne pas être en rupture de stock, cinquante pièces par modèle, ce qui représentait un investissement assez conséquent. La qualité de nos foyers fut rapidement reconnue et les résultats obtenus en nombre de foyers vendus dépassèrent largement nos prévisions. De ce fait, nous pûmes en négocier la fabrication au moindre coût. Nos revendeurs disposèrent ainsi, ajouté à leurs modèles de cheminées contemporaines uniques sur le marché, d'une large gamme équipée de foyers performants et de haute qualité.

Page Effectif et encadrement

L’augmentation des ventes des produits bruts aux produits finis à valeur ajoutée et l’augmentation des gammes tant pour le bâtiment que la décoration, avait exigé des investissements importants sur le plan logistique et matériel ainsi qu'une augmentation notable des effectifs (l’entreprise employa au cours des années 80 jusqu’à quatre-vingt dix personnes). Je dus m’entourer d’une équipe de cadres très spécialisés :

  • Une secrétaire de direction chargée du courrier et de la relation courante avec les commerciaux et la clientèle.
  • Une adjointe de direction chargée de l’administration du service des ventes, secondée par trois secrétaires chargées de la réception et validation des commandes, du relationnel et de l’approvisionnement en publicité de nos clients et du service facturation.
  • Un directeur de gestion chargé des relations avec le personnel.
  • Un chef comptable secondé par un aide comptable et une informaticienne.
  • Un directeur commercial dirigeant trois commerciaux répartis sur la France.
  • Un directeur de production dirigeant les postes de fabrication, la manutention, le conditionnement des produits finis et leur chargement.
  • Un adjoint chargé des recherches pour améliorer la production, la mise au point en relation avec les fournisseurs des meilleurs techniques de fabrication et des composants de qualité de tous les nouveaux produits que je créais en fonction d’une politique de marketing qui réponde à l’attente de tous nos clients. Il était en outre responsable de l'organisation du conditionnement et du transport
Nous chargions chaque jour cinq à six camions remorques de vingt à trente tonnes. Nos produits étant rendus franco de port, la gestion des transports était traitée avec la SERNAM qui en avait l’exclusivité. D’autre part, la création d’un bureau d’études avait été nécessaire pour gérer l’ensemble de notre production, de la fabrication au commercial. Il était chargé entre autres de l’étude des devis pour les clients et d’une collaboration étroite avec moi pour l’étude de la fabrication de nos nouvelles créations. La création de cet encadrement avait été nécessaire pour gérer les différents postes de travail que j’avais créés pour mener à bien l’évolution de la chaîne de production. Il y avait plusieurs postes bien distincts :
  • L’extraction de la pierre.
  • Le sciage, le débitage des blocs et les moulurations mécaniques.
  • Le débitage et façonnage des moellons.
  • La taille de pierre et le tournage.
  • La préfabrication du briquetage et des produits moulés en béton décoratif.
  • Le conditionnement et le chargement des camions.
  • L’entretien et la maintenance du matériel.
Hormis l’extraction de la pierre que je dirigeais personnellement, chaque poste était dirigé par un contremaître.

C’était mon adjoint technique de recherches qui était chargé de superviser la maintenance et assurer les relations avec nos sous-traitants des produits complémentaires à la pierre.

De mon côté, en sus de mes responsabilités de président-directeur général de la société, et la direction de l’exploitation de la carrière, j’assurais le contrôle de la bonne fabrication de notre production et la synchronisation de la chaîne de travail du produit brut aux produits finis correctement conditionnés. D’autre part, supervisant le commercial, j’étais l’interlocuteur privilégié pour les transactions avec nos plus gros clients ainsi qu’à l’export. Nous avions un revendeur exclusif dans chacun des pays voisins : Suisse, Belgique, Allemagne, Espagne, Grande Bretagne et même les États-Unis où il nous arrivait d’expédier des containers de nos produits.

Pour coordonner les relations entre les postes pour le bon suivi de la chaîne de fabrication et la gestion du personnel, chaque lundi soir, après la journée de travail, nous nous réunissions : adjointe de direction, secrétaire, responsable administratif et chefs de poste. Nous faisions le point sur l'activité de chaque service et nous entretenions de la stratégie de l’entreprise. Ce n’était pas toujours facile pour moi, la politique marketing exigeait que nous mettions sur le marché des produits de pointe pour évincer la concurrence. À cet effet, pour chaque nouvelle création, je déposais une enveloppe « solo » qui attestait de la création du modèle pour éviter sa reproduction par la concurrence. Je déposais de même des brevets à chaque création de nouvelles techniques de fabrication, de pose de nos produits et de conditionnement. Cette fuite en avant, pour demeurer toujours les premiers sur le marché, n’était pas toujours bien acceptée par les responsables de poste qui devaient se remettre constamment en question. Ils se voyaient fréquemment dans l’obligation de modifier leur fabrication pour tenir compte de ces changements dans notre production. Je devais faire preuve de force raisonnement pour leur faire comprendre que cette recherche permanente d’amélioration de la qualité de nos produits était indispensable pour maintenir notre position sur le marché. Cela leur demandait parfois de modifier leur production, ce qui n'était pas toujours sans demander un certain effort de leur part. N'ayant pas toujours conscience de la nécessité du changement à apporter dans le fonctionnement de leur service, ils acceptaient difficilement et souvent en manifestant une mauvaise humeur, l'accomplissement des projets que je présentais. Parfois ces réunions se déroulaient dans un climat pour le moins désagréable.

Au cours de celles-ci, chaque chef de poste portait son jugement sur le personnel qu’il avait sous ses ordres, lequel jugement était discuté par tous et avait une importance primordiale sur le montant des salaires mensuels de chacun. J’avais institué un système de notation du personnel reposant sur trois critères : la qualification, le rendement et les relations humaines. Pour chacune des notes accordées à l’un de ces critères, un coefficient était appliqué. Le plus élevé ne tenait compte ni de la qualification, ni de rendement, mais se basait sur la relation humaine. J’estimais – à juste titre je pense – que plus les relations entre la maîtrise et le personnel étaient facilitées, plus le résultat que l’on pourrait en obtenir dans tous les domaines, au bénéfice de tous, ne pouvait être que positif quel que soit le niveau de qualification ou l’habileté de la personne concernée. C’est dire l’importance que j’apportais à ces réunions : elles étaient pour moi indispensables pour assurer la bonne coordination entre les services et une rentabilité de l’entreprise satisfaisante dans l'intérêt de tous. J’avoue que je faisais plus confiance au personnel qui, dans l’entreprise, était composé d’hommes d’action et de terrain, qu’aux commerciaux dont l’outil de travail était uniquement vocal avec la légèreté et le peu d’engagements concrets que cela pouvait comporter dans la mesure où il était difficile d’opérer un contrôle sérieux sur leur travail. Fort heureusement, avec ces derniers, nous avions des réunions mensuelles au siège et les statistiques que je présentais concernant leurs prestations sur leur secteur, les obligeaient malgré tout à demeurer des employés aussi fidèles que possible ; de fait, ils étaient intéressés par obligation à garnir suffisamment le carnet de commandes et donner toute satisfaction à nos clients par les conseils techniques et de ventes qu’ils devaient leur prodiguer.

Le travail de ces commerciaux était primordial pour assurer un chiffre d'affaire suffisant permettant d'assurer le plein emploi du personnel et de l’outil de production. Outre le directeur commercial, trois commerciaux se partageaient le territoire. Du fait de leur situation hors du siège de la société, un contrôle suivi sur leur travail effectif et leur efficacité auprès de la clientèle ne pouvait être assuré. Aussi, leur accordais-je une confiance limitée. Bien que leurs frais de déplacement soient entièrement pris en charge par l’entreprise et qu’ils bénéficient d’un salaire décent, ils auraient dû être suffisamment motivés pour consacrer tout leur temps à leur mission, afin de l’accomplir au mieux de leurs possibilités. Il n’en était rien, je le sus après leur départ de l’entreprise. La nature humaine est ainsi faite ; ils profitaient de leur relative liberté pour consacrer une partie de leur temps à des actions commerciales qui n’avaient aucun rapport avec leur mission. L’un, dont le beau père était producteur exploitant d’un vin renommé provenant des coteaux du mont Ventoux, profitait de ses déplacements pour écouler une partie de sa récolte. L’autre, dont le père marbrier sculpteur réalisait des livres et de exvotos en marbre pour les tombes, profitait de même de ses déplacements pour les écouler auprès des magasins de pompes funèbres qui se trouvaient sur son passage. L’autre, plus sérieux se contentait de faire le travail pour lequel il avait été engagé, mais il le faisait sans grande conviction. Quant au directeur commercial, qui aurait dû m’informer de l’efficacité de nos commerciaux, il ne m’en a jamais dit mot. Etait-il complice ? Je n’ai pu le savoir.

Un autre commercial ne fut pas dévoué davantage à l’entreprise. Après quelque temps de présence, devant son inefficacité, je fis un contrôle sérieux de ses frais et de ses déplacements. Je constatais alors, que, comptabilisant ses temps de transport personnel et effectuant apparemment de longues journées de travail, il cumulait ses heures et, estimant qu’il avait accompli sa semaine de travail, il rentrait chez lui le jeudi soir. Il ne put nier les faits. Inutile de préciser que je lui donnais son congé séance tenante.

L’esprit des commerciaux en général n’a jamais eu mon estime. C’est pour cette raison que je préférais le contact avec mon personnel de production dont le comportement était plus sain et plus franc.

La méfiance que j’éprouvais vis-à-vis des commerciaux était partagée avec celle que je ressentais envers mes cadres qui n’étaient pas toujours très « francs de collier ». À titre d’exemple, je citerais un incident intervenu avec un directeur commercial et un contrôleur de gestion. De mon téléphone, je pouvais écouter les conversations et les appels téléphoniques du personnel de l’entreprise. Un jour, par hasard, sans que ces écoutes ne me soient coutumières ni que j’en fasse un impératif, j’entendis une conversation téléphonique entre eux (c’étaient deux « jeunes loups » ambitieux) Ils étudiaient tout simplement, vu ma prétendue tyrannie et incapacité, par quel moyen ils pourraient m’écarter de la direction de l’entreprise. A l’écoute de la conversation, je compris que l’idée venait du directeur commercial, lequel jusqu’alors s’était cependant montré très efficace dans l’accomplissement de sa mission. Dès le lendemain, je lui signifiais son congé. Cette regrettable anecdote en est une parmi bien d’autres que j’eus à déplorer avec le personnel.

Dans cet environnement de cadres, administratifs, commerciaux et personnels de production, j’éprouvais cependant une grande satisfaction grâce à l’accomplissement de certaines tâches. Mon réel plaisir et les heureux moments vécus dans l’entreprise, je les trouvais non pas dans les paroles mais dans les actes et la satisfaction de créer, d’avancer sans cesse vers un faire toujours mieux, et d'en donner l’exemple autour de moi quoi qu’il arrive. En revanche, les chiffres ne m’étaient pas indifférents, car dans toute leur abstraction se trouvait le reflet de la réalité. Avec l’informaticienne que j’avais employée, par les logiciels spécifiques que nous avions mis au point après analyse, il était possible de jongler avec les chiffres. Ils permettaient d’aboutir à une traduction de la réalité tant sur le plan commercial, pour juger de notre place sur le marché, de nos forces et faiblesses que sur le plan de la production. L’analyse en temps réel des temps passés et des coûts de revient permettait d’intervenir sans attendre pour garantir la rentabilité de la production. D’autre part, nous pouvions en retirer des bilans concrets sur les résultats de nos points de vente et les en informer, ce qui nous permettait d’exister réellement par rapport à nos concurrents et de poursuivre notre marche en avant.

Les résultats donnés par ces chiffres n’étaient pas les seules satisfactions que je pouvais trouver dans la vie de l’entreprise. Mon réel plaisir se trouvait d’une part dans la faculté de créer qui m’était donnée par la recherche sans cesse de nouveaux modèles et de nouvelles techniques de travail, et d’autre part, la satisfaction de passer une grande partie de mon temps sur le chantier avec mes ouvriers. En carrière, où nous obtenions une production d’une excellente rentabilité, pour qu’ils soient fiers d’y avoir participé sans contrainte, sans que la tâche des carriers soit surchargée. Dans les ateliers de transformation de la pierre, lors de mes visites, qui se répétaient lorsque j’en avais la possibilité, plusieurs fois dans la journée, j’étais fier et heureux du travail accompli par chacun avec la satisfaction qu’il soit bien fait comme je le souhaitais. C’est surtout auprès des tailleurs de pierre que j’éprouvais les plus fortes sensations. Le travail manuel réalisé avec cette roche rebelle me comblait d’une heureuse harmonie, surtout lorsque naissait de leurs mains, en grandeur réelle dans cette belle matière, le modèle pour lequel, penché sur ma table à dessin, j’avais travaillé des heures et des heures tentant d’atteindre la perfection. Je pense que l’ensemble du personnel était fier de l’œuvre accomplie au sein de l’entreprise. Tous respectaient mes exigences sachant qu’il ne me répugnait pas de faire le même travail qu’eux et que, quoi qu’ils fassent, j’étais capable de le faire. Que les remarques ou reproches que je pouvais leur signifier étaient justifiées par un savoir-faire qui me permettait de réaliser moi-même ce que j’exigeais d’eux. Pour mon plus grand plaisir, parfois je passais quelques instants, ciseau et massette en main, pour retoucher et terminer en donnant au mieux à la pierre la forme de ma dernière création. C’est vraiment sur le chantier, parmi mes ouvriers, que j’éprouvais les plus grands plaisirs. Cependant, le travail commercial, la comptabilité, la préparation des tâches du secrétariat, les réunions plus ou moins agréables avec les délégués du personnel, parfois agressifs, ne me répugnaient pas. C’était pour moi le passage obligé pour aboutir au résultat final d’avoir construit une œuvre qui tende à la perfection.

La liberté de créer une œuvre concrète façonnée dans une matière vierge grâce à l’esprit et à la main de l’homme valait tous les plus beaux discours ou paroles éphémères ! J’ai acquis la conviction que la personne humaine peut se rendre maîtresse de son destin ; celui-ci n’est pas écrit car la volonté de chacun est déterminante pour parvenir à le transformer.

Ce passage de mon autobiographie devait être écrit car il démontre combien un travail de chef d’entreprise, sans qu’à aucun moment il ne soit entaché par une recherche de profit, peut nous éclairer sur la conception de notre présence ici-bas qui nous fait rechercher sans cesse le chemin de la perfection.

Incontestablement, les décennies soixante-dix et quatre-vingt avaient été marquées par une avance fulgurante dans l'évolution de l'entreprise. Avec le recul, je ne puis qu’en déduire que les déboires fiscaux subis n’étaient pas étrangers à cette progression. Ils avaient eu pour effet de nous obliger à repartir vers de nouvelles perspectives, lesquelles, au fil du temps, s'avérèrent profitables à l'entreprise.

Néanmoins, si ce constat était positif, il ne l'avait pas été d’une part au sujet de l’installation de nouvelles machines, d’autre part, par la suite, en raison d’une attitude regrettable et injustifiée de la part du personnel, source d’une manifestation de mécontentement passagère.

Déboires causés par une chaîne de fabrication.

Sur le marché de la pierre, l’entreprise avait la réputation d’un fournisseur sérieux et soucieux de la qualité des produits qu’il proposait. Outre la clientèle de professionnels amenée par les publicités insérées dans les magazines de la profession et par les points de ventes que nous mettions en place, le marché de la cheminée nous avait apporté une nouvelle clientèle. La majorité des cheminées commercialisées était en pierre de Vers, prédominante sur les autres pierres pour sa qualité décorative et son ton chaud. Aussi, les fabricants de cheminées, intéressés par la qualité du matériau fourni et de notre travail, furent nombreux à s’approvisionner chez nous. De ce fait, la plupart nous passaient des commandes importantes de pièces identiques. Ayant peine à répondre à la demande, je décidais d’installer une chaîne de machines destinées à la fabrication d'éléments de cheminée et de décoration en séries avec le minimum de manutention. Cette installation devait nous placer les premiers sur le marché en innovation technique, en capacité et en coût de production. C'était un investissement important, près de 700.000 Francs.
Un imprévu préjudiciable survint avec un premier fournisseur, celui avec lequel nous avions mis au point les débiteuses à traction hydraulique. Le connaissant depuis de nombreuses années, je lui fis toute confiance et lui versais un acompte de confirmation de commande de 20 000 francs. Mais il ne m'avait pas informé des difficultés financières que connaissait son entreprise Quelques temps après, alors que nous faisions l'étude de l'installation, il dut déposer son bilan. Je perdis l'acompte versé et fus dans l'obligation de rechercher un autre fournisseur.

Je me tournais vers celui qui nous avait fourni les châssis de sciage. Fournisseur sérieux, il jouissait d'une bonne réputation sur le marché. Je lui passais commande après qu'il m'eut présenté un projet d'installation qui correspondait parfaitement à mon attente. Bien qu'un délai de livraison ait été convenu, il ne le respecta pas. Après plus d'un an de retard de livraison, la première machine installée, qui était un élément essentiel de la chaîne de production, ne fonctionna pas correctement. Le fabricant se trouva dans l'impossibilité de la réparer et de livrer les autres machines composant la chaîne de fabrication. Il en résulta une action en justice intentée de ma part et une suite d’expertises, s'en suivit un blocage de l'outil de travail pendant quatre ans : machine installée et équipements annexes.

Ce furent quatre années de procédures. Elles se soldèrent par un piètre résultat : l'obtention du remboursement de la valeur du matériel et la mise à la casse de la machine installée.

Ce temps perdu fut lourd de conséquences pour l'entreprise. Les confrères fabricants de cheminées (nos clients en puissance) suivant mon exemple, mais instruits par mes déboires, s’adressèrent à des fabricants plus sérieux pour faire installer leurs propres chaînes de production dans de meilleures conditions. De ce fait, les nouvelles parts de marché sur lesquelles je comptais m'échappèrent. L'indemnité obtenue remboursa certes les frais du procès mais elle fut bien insignifiante par rapport au manque à gagner incalculable subi. Elle ne contribua pas à combler le retard pris par rapport à la concurrence, et les capitaux de l'entreprise n’en furent pas épargnés. A l'issue du procès, dès le démontage de la machine litigieuse, il fut nécessaire d'investir dans du matériel fiable et de faire des efforts publicitaires et commerciaux pour trouver de nouveaux marchés. La taille de l'entreprise et ses frais de gestion nécessitaient en effet un maintien du chiffre d'affaire.

De déboires survenus au cours de déplacements.

Parmi les déboires d'ordre automobile que je subis, il en fut deux particulièrement marquants : l'un au cours de mes déplacements à but commercial, l'autre sans aucun lien avec mon travail dans l’entreprise. Quel qu'en soit l'ordre chronologique, ils méritent d’être contés car les résultats en furent similaires.

Aimant la conduite automobile je disposais pour mes voyages et déplacements d’un véhicule très puissant et de forte cylindrée, d’un caractère plutôt sportif.

Le premier incident survint au cours d’un de mes déplacements en Suisse. J’étais parti pour une semaine prévoyant de visiter tous les revendeurs que nous avions dans ce pays et profiter de ce séjour pour lui donner un caractère touristique. Pour cela, je m’étais muni de tout mon matériel photo. J’avais prévu de visiter tous les revendeurs que nous avions dans ce pays ainsi que l'importateur. Le premier arrêt était à Genève, le suivant à Lausanne puis je poursuivais vers le lac de Neubourg, à Yverdon chez notre importateur, et de là pour agrémenter mon voyage, j’avais prévu de remonter au nord du lac pour redescendre en visitant les sites intéressants et m'arrêter à Montreux au magasin qui revendait nos produits. Pour terminer mon voyage je reviendrais par Martigny, Chamonix et Annecy.

C’est au cours de ce périple, à son tout début, que survint une première péripétie. Bien qu'elle ne soit pas d’ordre automobile, je pense devoir la mentionner ne serait-ce que pour le souvenir particulier que j’en ai conservé. Ce furent les conséquences d’un repas gastronomique beaucoup apprécié que m'offrit au déjeuner le revendeur de Genève. Il nous fut servi une délicieuse omelette aux champignons. N’ayant jamais eu à souffrir d’une allergie quelconque d'ordre mycologique, je ne m’en étais pas privé. Mal m’en prit ! À la sortie du restaurant, je ressentis subitement un mal d’estomac très douloureux. Le bienveillant revendeur me ramena à son magasin pour tenter de me donner un réconfortant qui amoindrirait ce mal. Il n’en fut rien ; ayant un rendez-vous en fin d’après-midi à Lausanne, pour ne pas décevoir le client qui m’y attendait, malgré mon indisposition, je décidais de partir, pensant qu’en cours de route cette douleur s’amoindrirait. Tout au contraire elle ne fit qu’empirer et je me souviens parfaitement qu’entre Genève et Lausanne il y a quatre parkings. Ce fut pour moi l’occasion bienvenue de m’arrêter quatre fois par nécessité absolue, tant j’avais besoin de me soulager des coliques qui me tenaillaient. J’arrivais à l’hôtel environ une demi-heure avant le rendez-vous prévu. Je tentais donc de soulager ma souffrance et demandais que l’on me monte une infusion dans ma chambre. C’est avec grand plaisir que je bus celle-ci, mais brusquement, sans attendre, il me fallut aller dans ma salle de bain où il y avait une cuvette WC pour y éjecter sous forte pression par devant et par derrière tout ce que j’avais dans les intestins. Inutile de préciser que la pièce était dans un piteux état. Je dus demander de l’aide au personnel de l’hôtel, car seul il ne m'était impossible de remédier aux conséquences de mon inattendue réaction, pour me rendre à mon rendez-vous à l'heure prévue.

Tant bien que mal, me sentant soulagé, je retrouvais mon client sur la terrasse de l’hôtel. Nous commençâmes à discuter affaires. C’était sans compter sur ces atroces coliques qui me reprirent à tel point que mon client apitoyé ne trouva d’autre solution que de me conduire à l’hôpital où je fus immédiatement admis. Après un certain temps, allongé dans mon lit, je me sentis un peu mieux. Je demandais alors la permission de retourner à mon hôtel, ce qui me fut refusé. Avec mon client, lequel était obligeamment demeuré en ma compagnie, nous décidâmes que je ne pouvais pas passer la nuit dans cet hôpital ; d’autant que le lendemain matin je devais reprendre la route pour me rendre chez notre importateur, à Yverdon, où se trouvaient ses locaux et magasins. Rapidement donc je me rhabillais et accompagné de ce bienveillant client je retournais à l’hôtel avec l’espoir qu’une nuit de sommeil me permettrait de repartir d’un bon pied le lendemain matin.

Il en fut ainsi et je repris le volant pour me rendre à mon rendez-vous en fin de matinée à Yverdon. Notre rencontre se déroula dans de très bonnes conditions. L’accueil reçu fut extrêmement chaleureux. Après avoir été gratifié d’un savoureux mais léger repas, et dormi dans l’hôtel le plus luxueux de la ville, j'y demeurais jusqu’au lendemain. Fort heureusement pour moi toute trace de colique avait disparu. Je repris donc la route pour la poursuivre autour du lac par une balade touristique et prendre de nombreuses photos avant de me rendre à Montreux, pour y terminer ma tournée chez le dernier revendeur que je devais visiter. Ce rendez-vous ayant eu lieu dans la matinée je disposais de tout mon après-midi pour poursuivre ma route de retour par Martigny, Chamonix et continuer par l’autoroute jusqu’à la maison en passant par Annecy. Arrivé à Chamonix, le temps se mit à l’orage et une forte pluie se mit à tomber. La chaussée ruisselant d’eau, je ralentis ma vitesse pour la réduire de 100 à 110 kilomètres heure afin de ne pas risquer de dérapage.

Brusquement, sans que j’aie eu le temps de réagir, je perdis le contrôle de ma voiture. Celle-ci fit de l'aquaplaning, le volant et le frein ne me furent plus d’aucune utilité. La sensation éprouvée fut des plus inattendues, je fus soudain pris au dépourvu sans réaction possible, je ne pouvais que laisser faire. À plusieurs reprises je percutai fortement la barrière de sécurité centrale sur une trentaine de mètres. Puis brusquement ma voiture se mit en travers et sans que je puisse intervenir en aucune manière, elle traversa la chaussée, passa par-dessus un fossé en béton sur le bas-côté et grimpa un talus de deux à trois mètres de hauteur. Sur sa lancée, elle s'envola littéralement pour passer au-dessus du grillage qui clôturait l’autoroute. Elle "atterrit" et s’immobilisa, moteur calé à cheval sur un ruisseau d’un mètre de large environ dans lequel courait un torrent d’eaux. Mon envol se termina là. J'étais demeuré parfaitement conscient du dérapage sur la chaussée, des chocs répétés contre la barrière de sécurité, de mon "envol" et de mon "atterrissage". N'étant plus maître de mon véhicule, cette suite de chocs, de zigzags et de bonds avait été si rapide que je n'avais pas eu le temps d'en être effrayé et c'est en possession de tous mes moyens que je m'employais à m'extraire de ma voiture. La portière avant gauche était bloquée et je dus sortir par la portière droite. Ce qui fut une manœuvre des plus ardues car la voiture s’était enfoncée dans la terre au bord du ruisseau au niveau de la partie basse des portières et l'eau ruisselait à flot tout autour de moi. Lorsque j'eus mis le pied à l'extérieur, à la vue du grillage clôturant l’autoroute enfoncé et plié sur toute la partie supérieure, je réalisai vraiment que ma voiture avait bel et bien fait un vol plané ! Dans ma malchance, j'eus la consolation de constater que mes bagages et mon matériel photo n'avaient subi aucun dommage.

Que pouvais-je faire ? J’étais en bras de chemise et il pleuvait à torrents. Prenant mon courage à deux mains, muni de mon parapluie, je passais tant bien que mal par-dessus le grillage pour descendre sur le bas-côté de l’autoroute et tenter d'arrêter un automobiliste de passage. Pendant quelques instants je le fis en vain, car ma voiture n’étant pas visible, les automobilistes devaient se demander ce que faisait cet hurluberlu en bras de chemise avec son parapluie sous une pluie battante sur le bas-côté de l'autoroute. Arriva enfin une voiture remplie de jeunes gens qui s’enquirent de ce que je désirais. Je leur expliquai ma situation, mais n’ayant pas de place pour me prendre en charge ils me promirent d’avertir le poste de secours du péage d’Annecy Nord qui n’était qu’à quelques kilomètres. J'attendis un moment, toujours sous une pluie battante, quand un automobiliste s'arrêta pour s'inquiéter de ce que je faisais sur le bas-côté de l'autoroute par ce mauvais temps. Je lui fis part de ma situation ; il m'offrit alors de m'emmener jusqu'au péage. Sans penser aux secours qui pouvaient arriver d'un moment à l'autre, je montais dans sa voiture.

Au péage, on me dit que la police était partie à mon secours mais qu’aucune trace de ma présence n’était visible sur les bas cotés. Et pour cause, puisque j'étais moi-même au péage et que ma voiture enfoncée dans le fossé était invisible de l'autoroute ! La police prévenue par téléphone vint me chercher pour retourner sur le lieu d'accident. Ce n'est que grâce aux dégâts causés à la barrière de sécurité centrale et au grillage que nous pûmes le repérer. Aimablement aidé des policiers, je ne pus rien faire d'autre que de vider ma voiture de tout ce qu'elle contenait (et Dieu sait quelle était chargée) pour le transporter dans le fourgon de police. Ce fut plutôt difficile car il fallait faire passer mes bagages par-dessus le grillage et descendre ensuite le talus pour les charger dans leur véhicule.

Je ne souffrais en aucune manière de mon accident et jugeais donc inutile de prévenir ma famille. Une fois à Annecy, suivant ma demande, les policiers me déposèrent dans une agence de location où je louai un véhicule pour poursuivre ma route et terminer ce voyage mémorable.

Je n'étais pas au bout de mes surprises. Le garage qui avait pris ma voiture en charge me téléphona pour m'informer que l'expert était passé, qu'il avait fixé le montant des réparations, lesquelles étaient très importantes et qu'il était souhaitable que je me rende Annecy pour prendre une décision au sujet de ma voiture ; j'avais le choix entre sa réparation ou sa cession comme épave à l'assurance qui me la rembourserait au prix de l'argus. Je repris la route sans attendre. En arrivant au garage j’aperçus une voiture en surélévation sur un pont dont la partie inférieure jusqu'au niveau des portières, de même que la partie avant, la partie arrière et le flanc du coté conducteur, étaient complètement broyés ou déchiquetés. Au mécanicien qui m'accompagnait je fis part de mon sentiment : vu l'état de ce véhicule, il avait dû être l'objet d'un grave accident ! Tout étonné il me répondit qu'il s'agissait de ma voiture. J'en fus tout abasourdi, tant j’eus de la peine à imaginer comment j’avais pu sortir indemne de l'accident qui avait mis mon véhicule dans un tel état.

Vu la teneur des réparations, je doutais de la fiabilité à venir de mon véhicule. Sans hésitation je déclinais l'offre de réparation et optais pour sa cession comme épave à l'assurance en échange de son remboursement au taux de l'argus.

Le deuxième incident d'ordre automobile survint au retour d'une cure thermale que j'avais effectuée au Mont Dore. Je me déplaçais dans un véhicule en tout point semblable à celui avec lequel j'avais eu un accident à mon retour de Suisse. C'était d'ailleurs celui qui l'avait remplacé. Comme toujours, surtout dans ces cas-là, où mes séjours duraient trois semaines, j'étais surchargé de bagages. De plus, mon vélo de route et mon VTT, que j'emmenais toujours à cette occasion, étaient fixés sur un support arrière. Jusqu'à la ville d'Issoire le retour se fit sans encombre. Alors que je venais d’emprunter l'autoroute où la circulation était très dense, il se produisit soudain un ralentissement dans la file de voitures qui me précédait, suivi d'un arrêt brutal. Bien que roulant à une allure raisonnable comme les voitures qui me précédaient, certainement suite à quelques secondes d'inattention, ma puissante voiture heurta violemment la Clio qui était devant moi, je fus à mon tour percuté par la voiture qui me suivait et mon véhicule fit une embardée qui se termina par un choc violent qui l'immobilisa contre une barrière de sécurité protégeant une pile de pont sur le côté droit de la chaussée. Je ne fus pas le seul à subir les fâcheuses conséquences de cet accident. La carrosserie de la Clio qui me précédait fut carrément fendue en son milieu et celle qui me suivait se mit en travers de la chaussée et heurtée par la suivante. Ce fut donc trois véhicules de plus que nous dûmes déplacer tant bien que mal pour dégager la circulation en les poussant sur le bas-côté. Fort heureusement tous les passagers sortirent indemnes de cet accident. La police intervint et nous fûmes conduits au poste de police pour y être interrogés. Entre-temps les deux voitures hors d'état de rouler furent véhiculées dans un garage d'Issoire. En fin de matinée, l'interrogatoire terminé, je me rendis au garage où se trouvait ma voiture pour vérifier son état et celui de ce que je transportais. Elle était passablement endommagée à l'avant et à l'arrière et n'était plus en état de rouler. Par chance, matériel photo, bagages et vélos n'avaient souffert d’aucun dommage. Ces derniers étant surélevés par rapport au bas de caisse, ils n'avaient pas subi le choc de la voiture tamponneuse arrière. Il me restait à présent à savoir comment j'allais pouvoir rentrer chez moi.

Rapidement mes décisions furent prises, je téléphonais au garage de Clermont-Ferrand de la marque de mon véhicule pour demander sa prise en charge pour une éventuelle réparation. Je pris un taxi pour me rendre dans une agence de location et revins à Issoire avec un véhicule loué. Je fis le transbordement de mes bagages et du matériel photo, et parvins tant bien que mal à y arrimer mon support de vélo sur lequel je fixais ces derniers. Sans plus de retard, je pris la route pour être de retour à la maison à la nuit tombée. Quelques jours après, je fus informé par le garage de l’avis formel de l'expert : mon véhicule était irréparable.

En conclusion de ce récit de mes deux accidents, je dois tout d’abord avouer que n'ayant rien perdu de mon plaisir de conduire, je remplaçai ma voiture par un véhicule sport de plus forte puissance. Mais mal m'en prit car deux ans après son acquisition, je fus victime d'un nouvel accident spectaculaire (que je décris en détail dans la deuxième partie de cette autobiographie), dont je ressortis indemne mais non sans dégâts sur ma voiture. J'eus la chance cette fois-ci qu'elle fut réparable. Mais après la réparation, ayant bien compris que la conduite d'une voiture automobile exigeait patience et prudence, ce qui n'était pas très compatible avec la conduite d'une voiture de sport, je la revendis pour la remplacer par une autre de bien moindre cylindrée. Elle ne fut plus pour moi, à l'opposé d'une Formule 1, qu'un moyen de locomotion ordinaire dont je fis mon contentement.

De l'ingratitude du personnel

Un autre déboire survint auquel je ne m’attendais nullement. Depuis la création de l’entreprise, je n’avais jamais eu à faire face à une contestation revendicative quelle qu'elle soit de la part du personnel. Les salaires accordés étaient supérieurs à ceux pratiqué par les confrères et l’ensemble du personnel bénéficiait d'avantages non négligeables. D'une part, une mutuelle santé complémentaire était entièrement prise en charge par l’entreprise et ce, avec d’excellentes conditions de remboursement, d'autre part, (ce qui n'était pas coutumier à l'époque), une attribution de cotisation de retraite complémentaire était de même accordée. De plus, en fonction du kilométrage parcouru, des frais de déplacement étaient alloués couvrant les coûts du véhicule : amortissement, entretien et carburant, ceci pour deux allers retours au domicile par journée de travail. Pour ceux qui prenaient leur repas sur place, un réfectoire avait été aménagé et une indemnité de panier leur était accordée.

Malgré cela, un ouvrier nouvellement embauché, syndicaliste forcené et communiste affiché, suscita au sein du personnel un mécontentement sur les qualifications données et la soi-disant disparité du montant des salaires attribués. Il se fit déléguer par le personnel et sollicita une entrevue pour me faire part de ce mécontentement, me menaçant de faire appel au syndicat si je ne donnais pas suite à leurs revendications. Fort des avantages accordés qui allaient bien au-delà du barème des salaires officiels, et sachant que les qualifications données à chacun correspondaient parfaitement à leur catégorie salariale, je ne donnais pas suite à sa demande. Son militantisme et les promesses faites à ses collègues impliquaient qu'il ne puisse pas accepter mon refus. Il fit donc appel au syndicat. Des représentants, dirigeants syndicalistes de la CGT, extérieurs à l'entreprise, demandèrent à me rencontrer. Au cours de l'entrevue qui suivit, chiffres à l'appui, je leur fis la démonstration que les salaires distribués allaient bien au-delà de ceux imposés par loi, et que, de plus les avantages sociaux accordés ne justifiaient pas les revendications présentées. Quant aux qualifications données, nous étions seuls juges, les cadres et moi, de faire en sorte qu'elles correspondent à la réalité. Ils en furent convaincus et me prière de les excuser de m'avoir dérangé. L'incident fut clos. L'initiateur de ce mouvement de mécontentement, abstraction faite de son militantisme, était un garçon sympathique et compréhensif. Après ce regrettable incident, il vint me faire part de son regret d'avoir perturbé la vie de l'entreprise et de l'obligation dans laquelle il se trouvait de devoir quitter son emploi. Ce mouvement de mécontentement du personnel n'en laissa pas moins un certain climat revendicatif qui allait être exploité par un nouvel employé et ne serait pas favorable à l'esprit régnant dans l'entreprise et à sa trésorerie.

Ce nouvel employé, soi-disant aide comptable, fut affecté au bureau des contremaîtres pour la gestion des horaires du personnel, le décompte des matériaux employés et le service des achats. La mission qui lui avait été confiée ne devait pas le satisfaire car peu de temps après il se montra syndicaliste bon teint, plutôt agressif. Il vint me trouver en m'indiquant que l'entreprise ne respectait pas le code du travail et qu'il n'était pas normal qu'il n'y ait pas de délégués du personnel dans l'entreprise, et que celle-ci, ayant plus de cinquante salariés, devait avoir un comité d'entreprise ainsi qu'un comité d'hygiène et de sécurité. Il me somma de mettre ces postes en place faute de quoi il en informerait l'inspecteur de travail. Conjointement, il effectuait un travail de sape auprès du personnel faisant valoir que je ne respectais pas le code du travail, que les salaires accordés n'étaient pas ce qu'ils auraient dû être ou tout au moins mal répartis, que la gestion de l'entreprise était désastreuse et que je ne respectais pas le droit des ouvriers. Il créa une section syndicale au sein de l'entreprise faisant valoir que c'était le seul moyen de faire respecter le droit de chacun. Il s'ensuivit bien sûr un mécontentement du personnel et je dus, sous leur menace de faire intervenir l'inspecteur du travail, mettre en place une gestion du personnel qui ne fut pas favorable à l'ambiance dans l'entreprise et présenta une lourde charge. L'organisation des élections des représentants du personnel, le temps passé en réunions périodiques qui en résultait pour chaque entité (délégué du personnel, comité d'entreprise et comité d'hygiène et de sécurité) et les journées de soi-disant représentativité et de formation accordées, et non travaillées payées aux représentants élus, correspondaient à la valeur d’environ un mois de salaire d'un ouvrier hautement qualifié. Il faut ajouter que cette charge financière, la perte de production correspondante et le climat revendicatif qui régna dans l'entreprise ne fut pas sans influence sur la trésorerie. De plus, des aménagements et des investissements s’imposèrent : mettre des locaux à la disposition du comité d'entreprise et apporter bon nombre de modifications et d'équipements pour mettre les bâtiments et le matériel aux normes. Il est certain que le personnel devait avoir le droit de s'exprimer et que certaines dispositions devaient être prises pour sécuriser le travail. Cependant, le temps passé en palabres au cours de réunions bien souvent inutiles et les journées non travaillées et payées accordées aux délégués, passées le plus souvent à la maison ou pour un emploi du temps n’ayant aucun rapport avec le but recherché, n'étaient d'aucun profit, bien au contraire. Hélas ! Il en fut ainsi et l'entreprise dut prendre un rythme différent. Une ambiance de travail plutôt défavorable se mit à régner, tant pour le personnel que pour l'entreprise.

Chapitre 6

Déconvenues, évolution et nouveaux marchés

Regrettables déconvenues

Malgré les déboires survenus au cours des années 70, le bilan s'avéra plutôt positif. Cependant, ils avaient eu un effet négatif sur les finances de l'entreprise. C'est dans ces conditions, pour le moins acceptables, que les années qui suivirent évoluèrent plutôt favorablement.

Au préalable, avant de poursuivre le récit des événements qui survinrent pendant ces décennies, je voudrais revenir sur deux déconvenues méritant d'être contées. L'une se produisit après engagement avec un partenaire commercial, l'autre fut causée par un proche collaborateur.

Un partenaire commercial peu scrupuleux

L'aventure se déroula à partir des premières expositions à la foire de Paris et se termina au début des années 80. Elle commença sous de bons augures mais se termina par une profonde déception pour moi. De plus, elle me valut, à mon détriment, d’avoir largement contribué à mettre en place un sérieux concurrent.

Au cours de la première exposition que je fis à la foire de Paris au salon du jardin, des visiteurs sollicitèrent une entrevue. Ils avaient été conquis par les produits que j'exposais et étaient informés des modèles de cheminée que je commercialisais sous ma marque. Ils me déclarèrent être fabricants de produits en béton moulé, très introduits auprès des négoces en matériaux, ils souhaitaient étendre leur activité à la vente de cheminée. Ils avaient apprécié mes modèles et la qualité de la finition et envisageaient, si j'étais d'accord, une collaboration entre nous pour la distribution de mes cheminées chez de nouveaux revendeurs. Cependant, ils précisèrent que n'ayant aucune connaissance de la technique de la cheminée et de sa commercialisation, en cas d'entente entre nous, ils comptaient sur moi pour assurer la formation de leurs techniciens et de leurs commerciaux. Leur établissement se trouvait en région parisienne. Ils me proposèrent que la France soit divisée en deux secteurs, nord et sud, eux assurant la commercialisation des cheminées dans la zone nord, et moi dans la zone sud. À l'époque, le réseau de revendeurs de cheminées que j'avais mis en place étant à l'état embryonnaire, je ne négligeais pas leur proposition. Néanmoins, j'exigeais, en cas d'accord, de poursuivre la vente de cheminées aux points de vente de la zone nord qui étaient alors en place. Ils ne virent aucun inconvénient à cela, déclarant que leur projet était avant tout de créer des points de ventes chez les négociants de matériaux, étant entendu qu'ils me laissaient le soin de démarcher les ceux de la zone sud. La proposition était plutôt intéressante. Ne disposant alors pas d’une équipe commerciale pour visiter tous nos points de ventes en place et ceux à venir, et étant assuré de continuer à fournir des cheminées sur tout le territoire national, nous répartissant Sud et Nord, ce partenariat ne pourrait être que profitable. Je donnais donc mon accord pour la délimitation des deux secteurs et un programme de séance de formation de leur personnel.

Pendant plusieurs mois, un jour par semaine, je me rendais au siège de la société partenaire à Paris pour y faire une journée de formation de leurs agents techniques et commerciaux. J’effectuais l’aller et le retour en avion dans la journée. Le partenariat se fit dans d'excellentes conditions, j'obtins une économie appréciable sur le plan commercial et, progressivement, l'augmentation de la fourniture de cheminée pour la zone Nord.

Bien que disposant d'un stand, sous sa marque, sur le salon de Batimat pour ses produits préfabriqués, principalement des fosses septiques et des matériaux en béton pour la voirie, notre partenaire participait au financement et à la tenue du stand cheminée où ses commerciaux étaient présents pour accueillir la clientèle de la région les concernant.

Durant la deuxième année de notre participation en commun à ce salon, mon directeur de production qui s'y était rendu, vint me trouver à son retour, pour me déclarer, assez contrarié, que notre partenaire avait exposé, contrairement à nos accords, des cheminées sur son stand. Dans la mesure où nous étions censés être les fabricants de ces cheminées je ne m'en offusquais pas outre mesure. La présence de ses commerciaux sur notre stand pendant toute la durée du salon m'avait en effet rendu confiant dans la poursuite de notre collaboration. Cependant, quelques jours après, le directeur général partenaire me pria de bien vouloir me rendre au siège de sa société à Paris pour le rencontrer. Rendu confiant par les bons résultats du salon, je donnais suite à sa demande. Mais, à ma grande stupéfaction, sur un ton des plus cordiaux, il me fit part de sa décision de mettre fin à notre partenariat. Il invoqua la spécialisation de ses points de vente, chez des négociants en matériaux, pour me déclarer que notre collection de cheminées était bien trop haut de gamme pour ses clients. Il se devait de leur offrir une collection appropriée composée de modèles plus simples. Il se voyait ainsi dans l'obligation de créer et de commercialiser ses propres modèles qui correspondraient mieux à la demande de ses points de vente. En contrepartie, il me laissait la liberté de reprendre la commercialisation en zone Nord, m'abandonnant les points de vente non négociants mis en place sur ce territoire. Quant à la fourniture des cheminées qu'il allait commercialiser, il me fit comprendre que nous n'étions pas très bien placés en ce qui concernait les prix et qu'il se voyait dans l'obligation de changer de fournisseur. Je compris alors, mais un peu tard, que cette opération avait été mûrement préparée à mon insu et que l'on avait tout simplement abusé de moi. Croyant à la parole des hommes et à un certain sens de l'honneur qu'ils ne semblaient pas partager, il va sans dire que je sortis complétement sonné de cette entrevue, maudissant le sort de m'avoir doté d'une telle naïveté. Le comble de l’histoire étant que le fournisseur des pierres pour ces cheminées n'était autre qu'un de mes anciens collaborateurs qui s'était installé à son compte en faisant montre d'une perfidie que je vais décrire par la suite. Avec mon enthousiasme habituel, j'avais délivré, à mes dépens, mon savoir-faire à une société bien en place qui devenait de ce fait un redoutable concurrent.

Il en fut d’ailleurs ainsi à plusieurs reprises avec, soit de petits fabricants qui étaient mes clients pour leur matière première brute ou façonnée, soit avec des revendeurs importants de mes produits. Naïvement je leur enseignais mon savoir-faire dans leurs commercialisations, et lorsqu'ils en avaient suffisamment appris, ils me fermaient leur porte pour monter leur propre affaire en achetant la matière première chez des concurrents qui, heureux de l'aubaine, leur accordaient un rabais substantiel. Ma confiance naïve en la probité des autres me faisait perdre une clientèle parfois importante et contribuait à mettre sur le marché de nouveaux concurrents. Mais j'étais ainsi, pleinement présent là où je me trouvais et regardant toujours devant moi, sans arrière-pensées autres que celles de créer et d'exister pleinement, je ne pouvais imaginer qu'il y eut sur terre d'aussi ignobles individus. L'expérience aurait dû m'avertir du peu de confiance que nous devions accorder à certains d'entre eux, mais j'étais incorrigible sur ce sujet et je pensais que ma boulimie de vivre ne serait jamais guérie de ce défaut.

Un perfide collaborateur

L'augmentation du volume de commande, tant pour le bâtiment que pour la cheminée, le jardin et la décoration créait un flux de travail important pour l'établissement des calepins, la réalisation des épures et la préparation de l'exécution pour les ateliers ; si l’on ajoute à cela les études et la réalisation des plans pour la création des nouveaux produits, nous disposions de peu de temps pour l'étude des devis des travaux pour le bâtiment et les ouvrages spéciaux. Il en résultait que nous perdions une partie de notre clientèle en ne satisfaisant pas les demandes en temps utile. Le bâtiment représentant une part importante de notre chiffre d'affaire, les retards dans l'établissement des devis nous étaient préjudiciables.
Je décidais d'embaucher un collaborateur auquel je pourrais confier l'étude des prix de revient, des tarifs et le suivi régulier des devis. Parmi les candidats qui avaient répondu à mon annonce, il s'en trouvait un qui correspondait à ma recherche. Il avait une trentaine d'années, avait fait son apprentissage dans une école de taille de pierre dès l'âge de quatorze ans, puis avait progressé pour devenir appareilleur dans une grande entreprise de bâtiment ; qualification qu'il avait complétée par une formation de métreur. De plus, il était sympathique et d'une certaine jovialité. Je l'embauchais au titre de principal collaborateur pour la mission prévue.

Dès l'embauche, il fit montre de ses capacités. Elles correspondaient parfaitement à ce que j'attendais de lui. Aussi je lui accordais rapidement toute ma confiance, lui laissant le soin de s'entretenir directement avec les entrepreneurs et architectes pour les besoins de son travail. Mal m'en prit car, comme toute médaille, elle eut son revers.

Je fus sollicité par un architecte pour la construction d'un bâtiment de plusieurs étages dans le style des immeubles d'époque existants, entièrement en pierre, bordant la place aux Herbes à Uzès. C'était un chantier important et de plus intéressant à réaliser. Son exécution serait une excellente référence pour l'entreprise. Bien qu'il s'agisse d'un appel d'offre, je ne doutais pas d'avoir le chantier, j'étais en très bons termes avec l'architecte et nous étions les mieux placés pour les prix et la qualité du travail à fournir. Je confiais donc l'étude à mon collaborateur, lui laissant le soin de joindre l'architecte pour obtenir les plans de l'immeuble et le cahier des charges pour établir son devis. Ce fut un travail d'étude conséquent car il y avait des centaines de mètres cubes de pierre à fournir. Sa tâche terminée, mon collaborateur remit le devis à l'architecte. J'étais confiant sur l'issue favorable de l'adjudication. Cependant, le résultat tardant à nous parvenir, je demandais à mon collaborateur de se renseigner auprès du bureau de l'architecte. Il lui fut répondu, me dit-il, que l'adjudicataire n'avait pas encore été désigné. Sur ces entrefaites, le collaborateur en question me donna son congé, m'informant que, par convenance familiale il retournait dans sa région d'origine. Il me demanda la faveur de ne pas lui faire accomplir son préavis car son futur employeur le pressait. Je ne pouvais que la lui accorder et c’est avec regret que je dus m'en séparer, car il était parfaitement qualifié et avait fait montre d'un savoir-faire et d'un enthousiasme évident pour l'étude particulièrement complexe de l'immeuble d'Uzès.

C'est alors à ma grande stupeur et colère que se dévoila la machination dont j'avais été victime. Peu de temps après son départ j'appris tout simplement qu'il avait créé un atelier de taille de pierre à Uzès et le comble ! Que c'était lui l'adjudicataire de l'immeuble pour lequel nous avions fait une étude si importante. Il avait largement abusé de ma confiance, non seulement il bénéficiait d'une commande dont l'étude avait été faite à mes frais, mais de plus, et pour cause, connaissant le montant de notre devis, il avait fait une offre inférieure et, de connivence avec l'architecte, avait bénéficié de ces commandes qui représentaient plusieurs mois de travail. Non content de cet abus de confiance caractérisé, il démarcha nos clients, dont certains séduits par les prix inférieurs aux nôtres qu'il pratiquait, se servirent chez lui. En peu de temps, sans prospection commerciale particulière ; il fonda une entreprise qui compta dans la région. Il avait agi avec une telle perfidie que je ne pus jamais lui pardonner. Dans la mesure où il m'avait trompé et que l'étude du devis avait été financée par l'entreprise, j'aurais pu en saisir la justice pour abus de confiance et concurrence déloyale. Mais je ne souhaitais pas m'engager dans une telle procédure. Cela m’aurait coûté du temps et des frais de justice pour un résultat improbable. Je tirais un trait sur cette affaire, et ne repris pas un autre collaborateur. Je recrutais un simple dessinateur et assurais personnellement l'étude des prix de revient, des tarifs et des devis en collaboration avec le personnel existant.

Publicité, documentation et politique commerciale

Fort heureusement, malgré le temps perdu et la concurrence déloyale qui en résultat, ces déboires ne portèrent pas atteinte à l'expansion de l'entreprise. Le réseau de concessionnaires revendeurs des cheminées de la marque Pierre Ferrua s'était étoffé. Ce n'est pas moins de cent-dix points de vente que nous avions mis en place sur le territoire national. Aussi un important effort devait être fait pour fournir les dépliants et catalogues présentant notre gamme de produits et publier régulièrement des annonces publicitaires dans la presse spécialisée.

De plus, profitant de l'expérience acquise lors du travail réalisé avec l'agence de publicité, je me mis directement en relation avec les rédactions des revues spécialisée et leur adressais régulièrement des dossiers de presse donnant toutes informations pouvant les intéresser sur notre production et les nouveautés dans les collections. Les résultats obtenus s'avérèrent satisfaisants et la marque fut placée au niveau des grands fabricants de cheminées sur le plan national. Cependant le travail exigé était important et venait s'ajouter à mes nombreuses occupations : direction de la carrière, surveillance de la qualité du travail réalisé dans les ateliers, recherche de nouveaux modèles, conception des stands de présentation aux salons et commercialement, présence sur le terrain. Aussi, ne devais-je pas compter mon temps. Mes journées de travail atteignirent des sommets, m'absorbant de douze à quinze heures par jour sans discontinuer.

Les congrès des concessionnaires.

Pour dynamiser encore davantage les concessionnaires, être en prise directe avec eux, leur donner le sentiment qu'ils faisaient partie d'un groupe solidaire, leur faire mieux connaître l'entreprise et leur présenter moi-même les produits que nous mettions à leur disposition j'organisais deux fois par an des séminaires de deux à quatre jours. Je présentais un exposé sur les résultats obtenus, les statistiques de vente, les nouveaux produits et l'orientation commerciale à venir de la société ; chacun pouvait intervenir à tout moment pour donner son point de vue, faire part de son expérience, de ses attentes et de son sentiment sur la politique commerciale à venir. Ces séminaires étaient très animés et se déroulaient dans la cordialité. Il en résulta un bilan positif à la grande satisfaction de tous. Ils avaient lieu, l’un en février pour préparer la campagne de barbecue et de produits et jardin, l'autre en juillet pour lancer dès le mois d'août la campagne de cheminée.

La préparation de ces séminaires représentait un travail important : établissement d'un programme précis pour qu'ils se déroulent dans les meilleures conditions possibles, et profitables sur le plan commercial, séances de travail retenant l'attention de tous les participants et leurs participations lors des débats, temps de pose et des repas pour qu’ils se déroulent dans la plus grande cordialité et le plaisir de chacun.

En préalable, une lettre d'information suffisamment motivante pour les inciter à y participer était adressée à chaque revendeur. Au programme détaillé de son déroulement était joint un bulletin d'inscription afin que nous puissions préparer le séminaire en fonction du nombre de participants.

Ceci défini, un travail important intervenait sur le plan logistique : planifier l'hébergement des participants dans les hôtels les plus proches. Les repas étant pris en commun, nous devions trouver l'établissement disponible le mieux adapté et établir les menus avec le restaurateur. D'un séminaire à l'autre, nous nous efforcions de varier le lieu des repas. Suivant le nombre de participants, il était nécessaire de prévoir la location de l'emplacement des séances de travail avec le matériel adéquat, et de mettre en place une exposition des nouveaux produits qui seraient présentés au cours du séminaire. Le tout, sauf en ce qui concerne l’hébergement, sans bourse délier pour tous.

D'autre part je préparais avec précision et minutie les séances de travail afin que les participants y trouvent un réel intérêt. Pour ce faire, pour chacun des participants, je réalisais un fascicule de plusieurs pages donnant les statistiques des ventes de la saison écoulée, source d'enseignements pour la saison suivante ; je fournissais les informations sur la politique de production de la saison qui allait commencer ainsi que des informations sur les nouveaux modèles qui allaient être commercialisés. Pour mes besoins personnels, en tant qu'orateur et animateur pendant toutes les séances de travail, je rédigeais mes exposés. Ce n'était pas une mince affaire, car comme chacun pouvait intervenir à tout moment pour exposer son point de vue personnel, faire une critique ou une proposition, je me devais d'être toujours à même de disposer de l'argument qui ne soit pas défavorable à la politique commercialement prévue. Tout au contraire, le but de ces séminaires était de faire un travail constructif qui donne à tous les participants foi en nos produits. Les intervenants étaient nombreux et les séances très animées. Il me fallait parfois faire preuve d'ingéniosité pour donner une réponse qui satisfasse à la fois mon interlocuteur et l'assemblée.

Je dois avouer que ces séminaires représentaient une lourde charge pour moi, mais je l'assumais avec le plus grand enthousiasme car il en résultait toujours un résultat positif et la satisfaction personnelle du travail accompli.

Il en fut un qui réunit et anima agréablement les cent dix participants. La santé financière de l'entreprise étant très satisfaisante cette année-là, j'avais décidé d'en faire plus qu'un séminaire de travail, j'y adjoignis une partie pratique et de détente. Il se déroula sur quatre jours. Du jeudi au dimanche inclus. Le jeudi et le vendredi furent consacrés aux séances de travail habituel. Elles se déroulèrent dans une ambiance favorable, motivante pour les revendeurs confiants dans le succès de la campagne à venir

Le samedi fut une journée de travail manuel. Elle fut consacrée à un concours de montage de cheminée. Bien souvent, sur le terrain, ce travail n'était pas réalisé d'une façon satisfaisante. La plupart des poseurs n'étaient pas à la hauteur de leurs tâches. Nos cheminées contemporaines comportaient des hotte galbées, formes n'existant chez aucun de nos concurrents, et nécessitaient une technique particulière de montage. Pour juger de la capacité de nos revendeurs, j'avais décidé de faire réaliser le montage d'une cheminée à ceux de nos revendeurs qui souhaitaient participer à ce concours, celui-ci étant couronné par une truelle d'or, petite truelle métallique que j'avais fait fabriquer par un ami ferronnier. Elle était dorée et fixée sur un petit socle en pierre.

Ce concours nécessitait un travail important de préparation. En premier lieu, je dus louer une salle suffisamment grande pour y monter douze cheminées. Il faut préciser que nos revendeurs avaient été informés de ce concours au préalable, et que les participants intéressés devaient se faire inscrire avant le séminaire. Ils furent donc douze à participer. Certains revendeurs firent le montage eux-mêmes, d'autres s'étaient faits accompagner par leurs poseurs.

Comme expliqué sur la note de montage qui était jointe à la cheminée à monter, la fabrication de gabarits spéciaux était indispensable pour effectuer la construction de la hotte. Ces gabarits furent fournis et joint aux pierres et matériaux nécessaires pour le montage des cheminées, l'ensemble ayant été transporté sur place avant le séminaire.

Le samedi à huit heures, les concurrents se mirent à l'œuvre ; ils avaient jusqu'au soir pour présenter leur travail. Pour permettre au jury, composé de cinq personnes, qui avait été nommé par l'ensemble des participants, de juger du travail réalisé et d'attribuer le premier prix, le montage des cheminées cessa à dix-huit heures. L'appréciation du jury devait se faire avant tout sur la réalisation de la hotte. À l'heure dite, le jury examina longuement les douze cheminées dont certaines, sauf la hotte, n'étaient pas terminées. À dix-huit heures trente, le jury rendit son verdict et remit cérémonieusement la truelle d'or au gagnant qui était le poseur d'un des participants. Ce fut une journée bien remplie, de travail pour les uns, de détente pour les autres ; le tout dans la bonne humeur.

Le dimanche qui clôtura ce séminaire se fit suivant un programme un peu inattendu, alliant détente à une compétition qui se déroula dans ma propriété. J'avais inclus dans le programme une matinée consacrée à la cuisson au barbecue. Pour les dames, j'avais prévu un concours de cuisson, au choix, d'un lapin, d'un poulet ou d'une pièce de viande à rôtir. Elles devaient l’accommoder à leur manière de façon qu'elles produisent une démonstration de leurs savoir-faire en matière de cuisson dans ce domaine. La gagnante, qui allait être désignée par un jury d'hommes choisis parmi les participants, serait gratifiée du laurier d'or. Comme pour la truelle d'or du concours de montage des cheminées, j'avais fait réaliser par mon ami ferronnier un brin de feuille de laurier doré fixé sur un petit socle en pierre. Pour les hommes, lesquels étaient hors concours, j'avais prévu la cuisson d'un mouton entier et d'un cochon de lait à la broche

La préparation de ce concours avait été assez laborieuse. Disposant de grands espaces, j'y avais fait monter, pour le concours du laurier d'or, une vingtaine de barbecues adéquats. Les hommes quant à eux disposaient, pour la cuisson du mouton d'un système de mécanismes de ma conception, et d'un grand barbecue pour la cuisson du cochon de lait. D'autre part, pour la détente et le repas de midi, disposant sur mon terrain d'une grande partie arborée, j'y avais fait installer des tables et des chaises sur des dallages à l’ombre des frondaisons.

Inutile de préciser que cette matinée se déroula dans la plus grande cordialité et la bonne humeur. Elle permit aussi aux participants de mieux faire connaissance, discuter entre eux et échanger sur leurs méthodes de travail. Il n'y eut aucun temps mort et mes invités ne s'ennuyèrent point. Le concours de cuisson de ces dames terminé, le jury désigna la gagnante qui ne fut pas peu fière d'exhiber son laurier d'or. Vint l'heure du repas que l'on pourrait presque qualifier de pantagruélique : hors-d'œuvre, viande à volonté, salade et desserts. C'est rassasiés et satisfaits de ces quatre jours passés, que les participants, en fin d'après-midi, clôturèrent ce séminaire mémorable dans la joie et le plaisir d'avoir donné l'occasion à tous les participants l'occasion de faire connaissance de tous les revendeurs de nos produits dans des conditions agréables.

L'export

Malgré les déboires survenus au cours des années 70, le bilan s'avéra plutôt positif. Cependant, ils avaient eu un effet négatif sur les finances de l'entreprise. C'est dans ces conditions, pour le moins acceptables, que les années qui suivirent évoluèrent plutôt favorablement.

Instruit par le succès obtenu à la foire de Paris, Je décidais de porter mes efforts sur la présentation de nos produits dans des salons spécialisés à l’export dans les pays voisins. Soit directement par nos soins, comme je le fis au salon du jardin à Cologne en Allemagne, soit par l’intermédiaire de nos importateurs en Belgique, Grande-Bretagne, Suisse et en Espagne. Je dus constater que la vente à l’export ne représentait pas que des avantages.

La première exposition au salon du jardin à Cologne tourna plutôt à l’échec pur et simple. Les Allemands se montrèrent très exigeants en matière de normes. Il se trouva que les moteurs de tournebroche de nos barbecues ne respectaient pas celles imposées pour la protection et le câblage d’un point de vue électrique. Je me vis donc gratifié pour chaque barbecue d’une étiquette de généreuses dimensions comportant la mention « VERBOTEN » très visible. Inutile de préciser que cette « publicité » ne fut pas propice à attirer les acheteurs. La leçon porta ses fruits et l’année suivante, comme j’avais fait mettre les moteurs aux normes, on me dispensa de « l’infâme » mention, ce qui me permit de rendre positive ma participation sur ce salon. En ce qui concerne la cheminée, un importateur s’était présenté, très intéressé par nos modèles contemporains. Il passa commande d’un camion complet. Je n’eus aucune suite à cet envoi. J'en conclus qu’il avait fait cette commande pour exécuter la copie et la vente de mes modèles par ses propres moyens.

Les salons en Suisse, à Genève et Lausanne furent des succès et nos ventes en Suisse décuplèrent. Les mauvais résultats d’un premier importateur, piètre gestionnaire qui fit faillite en nous laissant une ardoise conséquente, furent compensés par l’importateur suivant. Celui-ci accomplit un excellent travail et nos livraisons devinrent très importantes. En revanche, mes modèles de cheminées contemporaines furent reproduits sans retenue par la concurrence, parfois même ils le furent en marbre. Les clients suisses se payaient le luxe de les acquérir exécutées dans ce matériau dont le coût, tenant compte de la main d’œuvre pour la taille et le polissage manuel, était naturellement prohibitif pour le marché de la cheminée tel que nous le concevions en France.

En Espagne, tant à Barcelone qu’à Madrid, les quelques salons réalisés furent aussi des succès. Mais j’eus à déplorer une sérieuse déconvenue avec un des revendeurs. Depuis un certain temps, j’étais sans nouvelles commandes de celui de Barcelone, habituellement excellent client. Lors d’un passage dans cette ville, un samedi après-midi, sans avoir prévenu, je me rendis dans son magasin. J’eus la surprise d’arriver alors que se déroulait une exposition de présentation de nos modèles devant un nombreux public. Manifestation dont notre importateur ne nous avait pas informés. Et pour cause ! Je fus reçu assez froidement et je ne pus que constater que les foyers équipant les cheminées étaient d’une marque concurrente et que de plus, les habillages en pierre, étaient de réalisation locale, copie conforme de mes modèles contemporains. D’autre part, j’eus par la suite en main des catalogues d’autres fabricants espagnols qui présentaient des modèles de cheminées absolument identiques aux miens, en différentes qualités de pierres espagnoles. Cette visite et la découverte des documentations publicitaires de plusieurs fabricants y représentant mes modèles traits pour traits, me fit comprendre que l’Espagne représentait peu d’avenir pour notre production.

Décidément, le marché à l’export ne se révélait pas aussi profitable que j’aurais pu l’espérer. C’est seulement en Belgique et en Grande-Bretagne que les exportations se déroulèrent régulièrement dans de bonnes conditions relationnelles avec nos importateurs. Malgré tout, cette présence dans les foires expositions et salons avait largement contribué à garnir convenablement notre carnet de commande.

La grande distribution

Au cours de la décennie 80 la concurrence allait devenir plus agressive avec l'arrivée sur le marché de la cheminée et du barbecue dans les magasins de bricolage de la grande distribution. Ce nouveau créneau de commercialisation n’était pas pour m’enchanter. Il allait bouleverser nos méthodes de travail tant sur le plan production, qu'administratif et commercial et ne pouvait se faire qu’au détriment des revendeurs traditionnels. Tenant compte de mes moyens sur le plan commercial, cette nouvelle clientèle ne m'intéressait pas particulièrement. Avec un service commercial attaché à l'entreprise qui n’était pas toujours efficace, il me serait difficile d'assurer convenablement l'animation d'un réseau supplémentaire. J'avais suffisamment à faire pour motiver mes commerciaux et satisfaire celui des revendeurs existants et des autres clients. D'autre part, je souhaitais conserver l'image de notre marque concernant la qualité de nos produits et le professionnalisme de nos revendeurs. Je n’envisageais pas la commercialisation par le canal de la grande distribution. Elle présentait le risque de dévaloriser notre production et de concurrencer nos clients. Mais c'était sans compter sur l'opiniâtreté des acheteurs de Castorama. Bien malgré moi je fus pris dans l'engrenage de la vente en grande distribution.

À plusieurs reprises, un acheteur de la chaîne de magasin de bricolage Castorama me téléphona pour que je me rende au siège de la direction commerciale présenter mes produits. Chaque fois, je déclinais cette offre. Mais un beau jour, l'acheteur que j'avais habituellement en ligne me téléphona pour solliciter un rendez-vous. Je ne pus refuser. Le jour et à l'heure prévue trois messieurs se présentèrent. Il s’agissait d'acheteurs de la centrale d'achat du groupe. Jusqu'à présent, Castorama n'avait pas commercialisé de cheminées. Mais son principal concurrent l'ayant devancé, il souhaitait trouver un fabricant susceptible de leur en fournir. Ayant eu connaissance de l'originalité et de la qualité de nos produits ils s’adressaient à moi. J'avoue que je n'étais pas très partisan de les satisfaire car ce serait mettre sur le marché un sérieux concurrent de notre réseau de revendeurs. D'autant que ces derniers m'en tiendraient certainement rigueur. Je leur proposais donc d'accéder à leur demande mais sous réserve que je leur fournisse des modèles spécifiques qui seraient commercialisés sous une autre marque. Ils n’y virent pas d'inconvénient. Ils se montrèrent aussi vivement intéressés par notre production de barbecues. C'est à cette occasion que je lançais la marque "Centurion" destinée à commercialiser des produits de moyen et bas de gamme. Ce nouveau créneau de clientèle nécessitait un investissement en outil de production encore plus performant. C'était donc un marché important qui venait s'ajouter à notre production habituelle.

Pierre reconstituée et création d'une société filiale.

Les premières commandes et livraisons intervinrent pour la campagne "barbecue". Dans ce domaine, pour mieux lutter contre la concurrence, élargir ma clientèle et me placer favorablement sur le marché de la grande distribution, trahissant mon honneur de tailleur de pierre, j'avais fait des recherches sur la fabrication de barbecues en béton décoratif pour obtenir par là des prix bien inférieurs. Je décidais d’en lancer la production. Mais ne disposant pas de suffisamment de place pour cela dans l’entreprise, je louais un local à une société fabriquant du béton moulé, installée à proximité du village. Pour différencier le travail de la pierre de celui du béton décoratif et augmenter le personnel sans surcharger la gestion de celui existant, et conserver la notoriété obtenue par notre travail de la pierre, je créais une société filiale qui produirait et commercialiserait les produits en béton décoratif. Ce fut la société HELIOROC. Dans un premier temps, ne disposant pas du matériel nécessaire pour cette fabrication, je la sous-traitais à la société qui nous louait le local. Le cout des moules représentant un investissement onéreux, je dessinais de nouveaux modèles de barbecues permettant, avec le minimum de pièce, de composer différents modèles. Non sans une certaine appréhension, je les fis fabriquer pour réaliser les différentes pièces sous les presses à béton de notre loueur. Je dis avec une certaine appréhension, car le travail effectué sous presse, tel que je l’avais constaté, ne me donnait pas satisfaction du point de vue de la finition : état de surface médiocre et arêtes ébréchées. Ce ne fut qu’au bout de quelques semaines que nous arrivâmes enfin à obtenir un résultat satisfaisant, ceci, sans penser que la mise au point que j’avais réalisé chez le propriétaire des lieux lui permettrait par la suite, grâce à l’apprentissage de la finition du béton dont il avait profité, de me concurrencer dans le domaine du béton moulé décoratif.

Nanti de ce nouveau savoir-faire, en novembre 1983, je décidais de participer au salon du jardin "le cisèle" qui se tenait tous les ans à Paris, pour y présenter la gamme de barbecues en béton moulé décoratif que j’avais conçue et dont le prix de vente était nettement inférieur à celui des barbecues en pierre. La particularité de ces barbecues était qu’avec un minimum de pièces différentes, il était possible de réaliser un grand nombre de combinaisons : barbecues simples avec ou sans pare vent, avec ou sans plans de travail accolés, avec ou sans hotte d’évacuation des fumées. Ces systèmes modulables composés, au plus, d’une dizaine de pièces nous facilitaient le stockage et réduisaient le nombre de moules.

Les acheteurs de Castorama séduits par l'esthétique et les prix attractifs de nos produits, passèrent commande de plusieurs modèles à exposer dans tous les magasins lors de la saison suivante. Les livraisons devaient avoir lieu en février et mars. Ce fut un véritable succès. Entre les barbecues exposés en magasin et ceux vendus en clientèle, ce furent plusieurs centaines de barbecues qui furent livrés. Quantité qui me permit de passer des commandes de séries de pièces importantes à mon fournisseur d’accessoires de cuisson et d’obtenir ainsi des prix extrêmement compétitifs. Partant de ce succès, les acheteurs de Castorama se montrèrent alors intéressés par les barbecues en pierre qu’ils me commandèrent les années suivantes.

Satisfaits des ventes de barbecue ils me demandèrent de leur proposer des modèles de cheminées pour la saison qui se déroulait de juillet à décembre. Avant saison, nous présentâmes nos modèles pour des livraisons en juillet-août. Pour ne pas concurrencer les revendeurs traditionnels, je créais des modèles différents de la gamme de la marque "FERRUA" et les commercialisais sous la nouvelle marque : "les cheminées du CENTURION". Comme pour les barbecues ce fut un succès. Un nouveau pas venait d'être franchi dans l'évolution de l'entreprise. En effet, du fait du nombre de produits vendus, nos méthodes de travail allaient changer. Nous allions devoir travailler certaines pièces en grandes séries et maintenir un stock permanent pour livrer rapidement. À Castorama vinrent rapidement s'ajouter d'autres centrales d'achat. Il en fut de même pour nos foyers en fonte, ils furent vendus en grand nombre dans les magasins de bricolage.

Le succès rencontré par nos produits tant auprès des professionnels que de la grande distribution m'obligea à revoir entièrement la gestion de production et de commercialisation. L'extraction et le façonnage de la pierre, la préfabrication des foyers, des produits en matière moulée pour la cheminée et les barbecues. Le stockage, l'emballage de tous les produits et leurs livraisons, y compris les foyers en fonte, m'obligea à faire agrandir les surfaces de travail et construire un hangar de 1000 m² pour emballer et stocker certaines pièces qui ne pouvaient être fait à l'extérieur.

Très rapidement, je dus embaucher du personnel supplémentaire dans tous les domaines. Dans le service commercial, le directeur, et les trois agents représentants durent faire un effort car ils eurent un regain de travail pour animer le réseau de revendeurs, la grande distribution et poursuivre la prospection de nouveaux clients. Pour les rendre plus efficaces je mis en place un contrôle sérieux de leur emploi du temps et de leurs frais dont ils devaient faire un rapport détaillé lors des réunions mensuelles au siège.

La bonne cohésion de tous ces services s'en trouva difficile à gérer et coûteuse pour l'entreprise. Malgré l'augmentation importante de nos ventes, il m'était difficile de le faire avec les moyens dont nous disposions. Je devais à tout prix produire plus tout en réduisant cette charge de personnel. Ce fut fait en améliorant d'une façon très sensible notre outil de production existant avec les moyens dont nous disposions sans faire d'investissements importants et en perfectionnant la gestion informatique là où nous le pouvions : production, stocks, administration des ventes et comptabilité. Progressivement nous y arrivâmes et l'effectif de l'entreprise fut ramené à une cinquantaine de personnes. De fait, le marché avec la grande distribution, qui représentait une grande partie de notre chiffre d'affaire, était saisonnier et les commandes intervenaient à des périodes bien précises : fin d'année et début de l'année suivante pour les barbecues et les fournitures pour le jardin, mois de juillet, août et septembre pour la cheminée. Profitant de ces commandes périodiques, pour répondre au surcroît temporaire de travail représenté et compenser la réduction de main d’œuvre permanente, je fis appel à des intérimaires pour renforcer les équipes de production. Un autre pas en avant fut franchi avec une gestion efficace des stocks et un effort des responsables de poste pour éliminer les temps morts et gérer efficacement le personnel dont ils avaient la charge.

Imprévus du marché financièrement pénalisants pour l'entreprise

Cependant, les premières années de la décennie 90 s'avérèrent défavorables pour la trésorerie de l'entreprise. Un évènement imprévisible se produisit : la perte d'un gros client. Une grande marque nationale de cheminée rompit abusivement le contrat passé entre nous. Il représentait trente pour cent de notre chiffre d'affaires avec une prévision bien supérieure pour 1990. Les marges confortables représentées laissaient présager un mieux pour notre trésorerie. Non seulement elle rompit le contrat, mais elle laissa une ardoise impayée de 700 000 Francs. J'engageais un procès pour rupture abusive de contrat. Mais un malheur n'arrive jamais seul. La part importante de marché prise par les grands fabricants de cheminée et la grande distribution des magasins de bricolage mit les petits fabricants dans des situations difficiles. Leur fabrication artisanale ne put leur permettre de s'aligner sur les prix pratiqués sur le marché. Aussi, les faillites s'enchaînèrent ; la plupart d'entre eux étant nos clients, elles aggravèrent encore davantage notre situation financière.

Ces défaillances cumulées amputèrent notre trésorerie de plus de deux millions de Francs. L'augmentation de nos ventes en grande distribution vint heureusement combler la perte du chiffre d'affaire mais ne stoppa pas la baisse des fonds propres causée par les impayés, ni n'améliora les problèmes de trésorerie qui en résultèrent. Bien que l'entreprise dégageât une très bonne rentabilité, les marges furent insuffisantes pour améliorer sensiblement notre trésorerie. Il devint nécessaire de la reconstituer dans les meilleurs délais. Nous devions trouver des capitaux pour poursuivre notre activité et produire plus avec de bonnes marges. C'étaient les seuls moyens qui nous permettraient de rétablir une trésorerie confortable.

Dans une certaine mesure, notre effort commercial et les restructurations opérées portèrent leurs fruits. En 1991 le résultat bénéficiaire de l’exercice stabilisa en partie nos finances, mais il fut insuffisant pour rétablir notre trésorerie mise à mal par les faillites successives.

Ces déboires marquèrent le début d'une descente aux enfers. Le directeur commercial avait démissionné, certainement influencé par la situation financière difficile de l'entreprise; je ne le remplaçais pas. Je pris en charge la direction commerciale. Inutile de préciser que cette tâche supplémentaire représenta pour moi un surcroît de travail important. Jusque-là, je n’avais aucune notion des méfaits du stress et des incidents de santé qu’il pouvait causer. Il me fallait cependant prendre des dispositions pour tenter de rétablir les fonds propres de l'entreprise.

Appuyé par mes conseils et la Chambre de Commerce, je sollicitais une aide auprès de deux établissements financiers : banques à capital à risque dépendants de la région et dont la vocation est de participer au capital des entreprises pour soutenir leur développement, améliorer leurs fonds propres et permettre ainsi la création d'emploi. C'était justement notre cas.

Trois millions de francs étaient nécessaires pour investir et redonner du souffle à l'entreprise. Séduits par mes projets, les organismes prêteurs donnèrent leur accord de principe, pour faire un apport de un million cinq cent mille francs en augmentation de capital, l'entreprise finançant le reste. Mes conseils jugèrent que c'était raisonnable. Ils me soutinrent dans ma démarche. De mon côté, je lançais les investissements destinés à répondre au marché. Cependant, et bien que suite à la promesse de participation ces investissements aient été engagés, quelques jours avant la signature de l'acte d'apport, me fut signifié un refus de participation au capital. Raison invoquée : l'entreprise ne pourra pas rembourser les actions dans cinq ans comme le prévoient les accords. Pourquoi ce refus tardif ? Une ténébreuse affaire de suppression de l'agence du département, les ordres donnés à présent au niveau de la région, les quotas du département soi-disant épuisés… Bref ! Malgré leurs engagements, les banques se désistèrent avec la plus totale indifférence. Aucune aide à espérer, un mur se dressait devant moi !

Je tentais de plaider ma cause, faisant valoir le profit économique pour la communauté, la création d’emploi. Mes interventions auprès de la Chambre de Commerce, du Président du Conseil Général, du Président du Conseil Régional, du député, furent vaines. Tous me répondent qu'ils n'avaient aucun pouvoir pour m'aider. En dernier recours, j'adressais un courrier à madame la ministre concernée, (C'était Mme Cresson) laquelle eut l'amabilité de répondre laconiquement qu'elle comprenait les difficultés des PME et qu'elle faisait le maximum pour les aider. Les portes se fermèrent les unes après les autres devant moi. L'entreprise fut laissée à son triste sort. Elle dut se débrouiller pour financer par ses propres moyens la totalité des investissements en cours. Mais une nouvelle faillite vint aggraver la situation, celle de notre importateur suisse. Les débouchés importants représentés par ce pays nous laissèrent une ardoise supplémentaire de 800 000 Francs.

À la perte d'un client important, aux faillites en cascades doublées de l'impayé suisse, vint s'ajouter l'autofinancement non prévu de la part de capital que devaient nous apporter les banques à capital risque. Le tout représentait une somme de plus de 4 000 000 de Francs que devait financer l'entreprise. Malgré un résultat d'exploitation en très nette progression et une amélioration de la rentabilité de l'entreprise, nos fonds propres furent réduits à néant. Les années 90, 91 et 92 marquèrent un tournant difficile. Très surmené, déçu et touché moralement, mon état de santé en fut profondément affecté.

Je dus réduire les investissements au strict minimum, mais ceux qui étaient en cours représentaient une somme non négligeable. J'intensifiai au maximum de mes capacités l'action commerciale et publicitaire. Dans le même temps, pour disposer de trésorerie et compenser les délais de règlements que nous accordions à nos clients, surtout la grande distribution qui exigeait des paiements de facture à quatre-vingt-dix jours, j'eus recours à une société d'affacturation qui nous avança les sommes dès l'émission de la facture sans frais importants. Je négociai un moratoire d'étalement de nos échéances avec mes fournisseurs. Ces dispositions nous permirent de disposer de capitaux pour faire face à nos échéances.

Cession de l'entreprise

Malgré mes efforts pour tenter de reconstituer une trésorerie positive, je me fis peu d'illusions sur les chances que j'avais de reconstituer les fonds propres de l'entreprise sans apports de capitaux extérieurs.

Au cours de l’année 1984 j’avais eu deux propositions de rachat de l’entreprise. Mais à l’époque elle n’était pas en difficulté financière et j’envisageais difficilement de cesser mon activité. J’avais opposé un refus

Cependant, dès 1990, bien que les résultats soient positifs, devant la trésorerie insuffisante de la société, j'avais engagé des démarches pour tenter de trouver un repreneur. Au cours des années 91 et 92 j'eus de nombreux contacts mais ils demeurèrent sans suite.

En avril 1993 un acquéreur potentiel très intéressé se présenta. Il proposa la reprise de l'ensemble du groupe. - Les terrains de carrière et les baux communaux. - Le fonds de commerce de carrière et travaux de bâtiments. - La société anonyme qui extrait la pierre, la transforme et la commercialise. - La société Civile Immobilière propriétaire des terrains et ateliers de transformation.

Des négociations s'engagèrent. Une proposition de reprise fut faite par l'acquéreur intéressé. Bien qu'elle soit très inférieure à la valeur de l'entreprise, je l'acceptais. Mais ce dernier ne donnait pas de garanties suffisantes pour qu'une suite puisse être accordée à son offre. Ces négociations se poursuivirent jusqu'en février 1994. Le repreneur déclara alors ne pas disposer de capitaux nécessaires pour acquérir le groupe.

Un nouveau repreneur se présenta. Il offrit des garanties suffisantes pour la reprise du groupe dans de bonnes conditions. Des pourparlers de reprise s'engagèrent avec lui.

Au cours de ces négociations, le premier repreneur reprit contact. Il prétendit disposer des fonds et des garanties suffisantes, et fit une offre plus intéressante. Le choix se porta donc sur lui et en septembre 1994 une promesse de vente fut signée fixant la reprise pour fin octobre.

À l'échéance prévue, il déclara une fois de plus de ne pas disposer des capitaux nécessaires pour reprendre la société. Nous devions lui accorder un délai supplémentaire. Il fut alors évident que son offre avait été faite dans le but d'écarter un concurrent sérieux.

En novembre 1994, il fit une nouvelle proposition. Elle portait sur une partie du groupe seulement : l'entreprise en nom personnel et la société anonyme. Il ne reprenait pas la S.C.I. propriétaire de terrains et bâtiments. Il en poursuivrait la location.

N'ayant aucun autre acquéreur en vue, mon état de santé s'étant dégradé et la situation financière de la société ne s'étant pas améliorée, je n'eus pas d'autre choix que de traiter avec lui. Un protocole prévoyant la signature de l'acte de cession le 15 janvier 1995 fut signé. À cette date, nouveau recul du repreneur qui demanda un délai supplémentaire.

En l'absence d'autre possibilité, ce délai lui fut accordé. La signature de l'acte de cession eut enfin lieu le 22 mai 1995. Mais ce ne fut là qu'une étape car les évènements qui suivirent me réservèrent de sérieuses mésaventures.

Chapitre 7

En conclusion

Une page de mon existence est tournée

C'était le résultat de trente années de travail acharné que je venais de céder pour une bouchée de pain. Ce furent aussi, bien de riches heures vécues que je ne retrouverai certainement jamais. Mais je n'avais pas le choix et ne pouvais qu'accepter la proposition offerte avec l'espoir que les promesses faites se confirment : le solde du montant de la cession et la poursuite de mon activité au sein de la société. Je devais me rendre à l'évidence, je ne pouvais poursuivre mon activité de chef d'entreprise telle qu'elle se déroulait depuis 1990 du fait des incidents de santé qui survenaient régulièrement. Les difficultés financières subies par l'entreprise depuis la fin des années 80 et amplifiées à partir de 1990 avaient eu raison de ma résistance physique. Le surmenage et certainement aussi le stress, étaient les causes de l'hypertension et des malaises qui bien souvent me mirent en difficulté tant à l'entreprise, que chez les clients ou dans les aéroports. Dans ces derniers, à plusieurs reprises, ces incidents obligèrent à faire appel au SAMU pour m'hospitaliser. La plupart du temps ce n'était que des crises passagères qui ne m’immobilisaient pas. Cependant au cours d'une réunion à Bordeaux chez Castorama je fus pris d'un malaise sévère pour lequel je dus être hospitalisé pour une longue journée. Une autre fois, ce fut chez notre fournisseur de poêle en fonte à Laval où, victime d'un incident, je dus faire appel à un médecin. Celui-ci me prescrivit un médicament qui me permit de me trouver en meilleure forme pour assister à une réunion d'acheteur de Castorama qui avait lieu en fin d'après-midi à Rennes. C'est non sans peine que je pus prendre l'avion pour mon retour à l'aéroport d'Avignon.

Ce sont ces incidents de santé et les difficultés financières rencontrées par l'entreprise qui m'obligèrent accepter la cession de la société dans les conditions qui m'étaient proposées. En échange, je pensais qu'une étroite collaboration avec les repreneurs, qui avaient promis de rétablir les fonds propres de l'entreprise me permettrait, tout en améliorant ma forme physique, de poursuivre une activité positive pour la société.

Une page de mon existence, la plus importante sans doute, venait de se tourner. Non sans un pincement au cœur, c'est sans me poser la question de ce que serait le lendemain que je remis entre les mains de mes successeurs le fruit de trente années de travail qui laissaient en moi, malgré les déboires rencontrés et cette douloureuse fin, une certaine satisfaction sur le chemin accompli. Il est évident que je ne terminais pas ma carrière de chef d'entreprise comme je l'aurais souhaité. Pour moi la notion de retraite n'avait aucune signification, et la satisfaction du travail accompli et à accomplir m'importait avant tout. Ma plus grande déception ne fut pas de perdre sur la valeur de l'entreprise, l'argent importait peu pour moi, ce fut de ne pas pouvoir poursuivre l'œuvre que j'avais commencée.

Complément de récit plus réconfortant que cette regrettable cession

Malgré les obstacles, les chausse-trappes que je dus franchir, et hormis le désastre financier final et les poursuites judiciaires qui en découlèrent, je ne puis conclure ce chapitre sur la création et la vie de l'entreprise sans mentionner l'aide précieuse que m'apportèrent deux de mes cadres dans sa gestion. Si je n'avais pas été secondé par eux (ne parlons pas du chef comptable qui lui, saborda carrément la société) je n'aurais certainement pas pu vivre cette merveilleuse aventure dans les mêmes conditions.

Il y eut ma première secrétaire que je nommais par la suite adjointe de direction. C'était une femme dynamique, inventive, débrouillarde, passionnée par son travail et peu avare de son temps. Sans elle, je n'aurais certainement pas eu la possibilité de participer aux salons. Si personnellement au siège de la société je m'occupais de la conception des stands, de leur décor et de tout le matériel nécessaire pour leurs montages, de son côté, sur les lieux du stand, elle s'occupait de toutes les tâches administratives. Etant donné que je n‘avais pas le temps disponible nécessaire pour diriger le montage sur place, elle se chargeait avec une équipe de trois ouvriers de le faire en participant elle-même au montage du stand, lequel ne demandait pas moins d'une semaine de travail : cloisons, décor et produits exposés, ceci avec une minutie exemplaire. Je ne me rendais au salon que le week-end, le samedi et le dimanche et ne pouvais que constater la qualité de son travail. Pendant toute la durée du salon, c'est elle avec l'aide d'une hôtesse qu'elle recrutait sur place qui recevait la clientèle et enregistrait les commandes pendant les quinze jours d'ouverture. Pour notre première présence au salon du jardin à Paris elle réalisa un véritable succès. Elle enregistra, seule sur le stand, la presque totalité des commandes qui se montaient à plus d’un million de francs ! Pour le salon du jardin à Cologne elle partait accompagnée de ses trois monteurs, et se chargeait de toutes les tâches administratives strictes exigées par les Allemands pour le déchargement et le montage des quinze à vingt tonnes de matériel et de produits nécessaires pour le montage du stand. Lors des la dernière exposition à la foire de Paris, nous avions trois stands à aménager, celui du jardin et, aux salons de la cheminée, celui de la marque Pierre FERRUA et celui de la marque CENTURION. Elle fit le nécessaire pour les trois stands et se chargea, en allant de l'un à l'autre, de la direction du personnel pour le montage. C'était plus de 200 m² qu'elle avait à aménager, sol, cloisons et montage des produits.

Une autre de ses qualités était de veiller à la bonne marche des services. Lors de mes déplacements, lorsque j'étais absent, elle ne manquait pas à mon retour de me faire un rapport détaillé pour tout ce qui s'était passé dans l'entreprise y compris sur le plan commercial. Elle avait d'ailleurs de très bons rapports avec nos clients et se dépensait sans compter pour l'organisation des congrès : la restauration, l'hébergement, la réception et l'accompagnement des participants.

Un autre cadre me fut aussi très précieux. Ce fut mon gendre. Sa mission était composée de plusieurs tâches. D'une part il devait superviser la production et la maintenance, d'autre part il était chargé de la relation avec les fournisseurs et me secondait efficacement dans la recherche des nouveaux produits. C'est sur ce point qu'il me fut vraiment appréciable et qu'il m'apporta une aide sérieuse pour la mise au point de mes nouveaux projets. En premier lieu ce fut pour les barbecues, le perfectionnement que nous avions apporté aux équipements de cuisson et leur sous-traitance. Comme j'en ai fait part plus avant dans ce chapitre nous le fîmes avec un fournisseur qui nous avait apporté de nouvelles idées sur la conception des accessoires. M'en étant inspiré j'avais fait des croquis détaillés d'équipements spéciaux pour nos barbecues en pierre, suivant les différentes largeurs de foyers. Mon gendre me seconda efficacement dans la recherche d'un fournisseur qui serait à même de réaliser les modèles que nous avions conçus. Après des essais concluants nous lançâmes la fabrication d'une première série d'accessoires avec lesquels nous rencontrâmes un échec cuisant et pénalisant sur le plan financier. Pour les rendre plus attrayants j'avais eu la malencontreuse idée de les faire peindre d'une couleur agréable à l'œil. Notre fournisseur, débutant en la matière, nous garantit que la peinture qu'il emploierait serait de qualité alimentaire. C'était sans compter que cette peinture ne résisterait pas à la chaleur des braises du barbecue ; en cuisant elle dégageait une odeur désagréable et les gaz produits étaient dommageable pour la santé. Fort heureusement il n'y eut pas d'incidents à déplorer, mais nous dûmes faire reprendre une centaine d'équipements qui avaient été vendus et les remplacer par les mêmes accessoires simplement protégés de la rouille par un vernis qui ne présentait aucun danger au contact des braises. Nous changeâmes pour un fournisseur qui était compétent en la matière mais qui, étant lui-même fabricants et vendeurs d'accessoires de barbecue, copia simplement ce que j'avais soigneusement mis au point aidé de mon gendre.

C'est surtout dans le domaine de la cheminée et de la préfabrication des produits en matière moulée qu'il m'apporta une aide précieuse. Ce fut d'abord pour la réalisation de systèmes de chauffage à air chaud à insérer dans les cheminées. Ensuite ce fut dans la conception de nos foyers en fonte. Il poursuivit dans la préfabrication des éléments de cheminée que nous vendions en kit : montage et coulage des foyers en briques réfractaires, fabrication de moules métalliques par notre atelier de maintenance pour couler des avaloirs et des éléments réfractaires isolants avec un mortier réfractaire spécial qu’il avait conçu. Suivirent la conception et la réalisation des foyers métalliques avec vitres escamotables et, dernière trouvaille, lorsque nous eûmes la maîtrise de la fabrication de produits en béton décoratif, il fit la mise au point de presses manuelles et de moules métalliques pour la réalisation de pièces en petites séries que nous ne pouvions commander chez notre fournisseur habituel.

Une autre aide appréciable qu'il m'apporta fut dans les relations avec les fournisseurs. En plus des conditions avantageuses qu'il obtint du point de vue prix et des quantités livrées, il fut l'auteur en collaboration avec eux de la progression que nous fîmes au niveau de l'emballage en général. Alors qu'au début nous livrions sur palettes filmées d'un plastique, il obtint la fabrication de caisses en bois d'un prix très avantageux. Le conditionnement des produits s'en trouva grandement facilité ainsi que leurs manutentions, laquelle se fit dans de bien meilleures conditions de sécurité. Pour des produits bien spécifiques, il mit au point avec eux plusieurs systèmes astucieux pour leurs conditionnements et leurs présentations

Je dois ajouter qu'en plus de ses qualités de technicien, il fit preuve d'un certain savoir-faire commercial. Au cours de mes dernières années d'activité, où, bien souvent mes ennuis de santé ne me permettaient pas de me déplacer pour me rendre chez nos revendeurs ou auprès des acheteurs des centrales d'achat, je le chargeais de me remplacer. Pour le plus grand bien de l'entreprise, il le fit dans d'excellentes conditions, découvrant même parfois de nouveaux clients que nous n'avions pas prospectés.

Je me dois de faire la mention du travail de ces deux cadres car je puis dire qu'il n'en fut pas de même avec d'autres qui me secondèrent d'une manière discutable (et ils furent nombreux car leurs services ne convinrent pas et souvent je dus m'en séparer). Il en fut d'autres, certes consciencieux dans leur travail. Ils firent carrière dans l'entreprise, mais les rapports humains avec eux furent souvent difficiles et leur franchise laissait à désirer.

Je ne puis que conclure que sans ces deux cadres, la vie de l'entreprise ne se serait certainement pas déroulée comme elle le fut.

Dans ma tristesse d'avoir perdu l'entreprise que j'avais créée, j'eus au moins la consolation d'avoir été aidé par des collaborateurs dévoués pour vivre les riches heures qu'il m'avait été donné d'y trouver.