Pierre FERRUA
 
 
 
  Vers troisième partie Vers entreprise  
 
 
 
  Un chemin particulier  
     
 
Quatrième partie
 
 
 
 
APRES LA CESSION DE L'ENTREPRISE
 
     
 

Une autre vie devant moi

Les seize premières années de cette dernière étape de mon existence furent moralement certainement les plus éprouvantes de toutes celles que j’ai vécues. Il en fut de même jusqu'à ce jour. Je ne pense pas que celles qui restent à venir me réservent les mêmes épreuves. Elles me laissèrent une cicatrice indélébile qui fort heureusement ne m'enleva en rien de mon vouloir d'exister et devenir. En revanche, sur le plan physique elles ne contribuèrent pas à une amélioration de mon état de santé, tout au contraire elles ne firent que l'aggraver.

Je rédigerai donc un écrit particulier de ce triste épisode traversé à la suite de la cession de mon entreprise. La lecture du déroulement des tribulations judiciaires qui furent miennes pouvant être plutôt rébarbative pour le lecteur qui aura parcouru jusque-là toutes les pages de mon récit, je le ferai sans discontinuer, de manière que son suivi s'en trouve plus aisé.

Un deuxième chapitre contera ce que fut, hors le récit de mes démêlés avec la justice, mon parcours de la cession de l'entreprise à ce jour, .

Fort heureusement, la perte du pouvoir que je possédais en tant que chef d'entreprise permit à une autre vie de s’ouvrir devant moi. Malgré les ennuis de santé qui se multiplièrent au fil des jours, des moments et des événements plus ludiques me furent réservés pour vivre pleinement la dernière étape de mon existence.

Chapitre 1

IMPREVUS ET DURE REALITE.

Le 23 mai au matin, comme à l'habitude, je me rendis à mon bureau. J'y ressentis un étrange malaise. Subitement, sans que j'aie pu en avoir un quelconque pressentiment auparavant, je ne m'y sentis plus chez moi. Cette entreprise que j'avais créée de toutes pièces, commençant avec ma seule caisse à outils, était comme mon second domicile même si elle avait été transformée en une société dont 70 % des parts sociales m’appartenaient. Le changement de statut juridique n'avait rien changé dans le sentiment que j'éprouvais pour cette entreprise qui était mon enfant. Je m'y sentais à l'aise comme à la maison. C'est la raison du choc qu'en premier lieu sa cession allait provoquer chez moi.

Surmené dans mon travail de direction de l'entreprise et sous la pression des difficiles transactions de la vente, je n'avais pas imaginé un seul instant ce que serait pour moi ce lendemain de cession du fruit de trente années de travail. Mes successeurs, sans faire appel à ma collaboration, prirent sans ménagement la possession des lieux et la direction du personnel. Le choc fut rude, d'autant que, sans les difficultés financières rencontrées, je n'aurais jamais envisagé de cesser un travail qui me passionnait. L'expression "prendre sa retraite" n'existait pas dans mon vocabulaire. Devant le fait accompli, je compris alors qu'après cinquante-six ans de perfectionnement personnel par le travail, l'arrêt d'une activité professionnelle pouvait provoquer, lorsque l'on n'y était pas préparé, une rupture aussi brutale. La perte des repères, des obligations du travail en entreprise, du relationnel et des rapports existant avec ses membres et la clientèle, créait un vide et une cassure du rythme de vie déstabilisante. En perdant le statut de chef d'entreprise, un grand manque s'installa en moi. Mais n'ayant pas pour habitude de m'apitoyer sur mon sort, je fis front et m'adaptais à mon nouveau rôle, lequel dans mon esprit serait orienté vers une collaboration constructive. Je me mis au travail et poursuivis la préparation de la future et proche campagne "cheminée". Pourtant le choc ressenti fut peu de choses comparé à ce qui allait advenir au cours des jours suivants.

Désillusions et début d'un long calvaire

Les premières erreurs de gestion de repreneurs incompétents

Dès le lendemain de la cession, les déceptions et les déboires m'attendaient. Dans l'acte de vente de l'entreprise, il était prévu que je devais accompagner gracieusement le repreneur pendant une période d'un an, et que mon activité au sein de la société pourrait se poursuivre au-delà si je le désirais, moyennant rétribution.

Dans la mesure où depuis deux ans j'exerçais bénévolement la direction de l'entreprise, cette poursuite de mon activité sans rétribution ne me gênait nullement. Elle me permettait de poursuivre un travail qui me passionnait. Tout en aidant les repreneurs, je pourrais y poursuivre la mise au point de la nouvelle politique commerciale convenue avec eux avant la cession. La refonte des gammes existantes et une évolution vers de nouveaux produits à plus forte marge étaient nécessaires pour poursuivre rentablement l'activité de la société.

Hélas ! Je devais rapidement déchanter. Dès les premiers jours suivant la cession, et sans raison apparente, je fus écarté de toute participation à l'activité de l'entreprise et n'eus pratiquement plus aucun contact avec les dirigeants et les cadres. Je n'eus d'autre choix que de demeurer chaque jour présent à mon bureau, assis à ma table à dessin, pour y poursuivre l'étude de la nouvelle orientation plus prometteuse de l'activité de la société.

Je ne m'inquiétais pas moins de cette mise à l'écart auprès du Président Directeur Général. Il me déclara que vu mon état de fatigue et de santé, je devais me reposer, que le nécessaire était fait pour que l'entreprise conserve son activité. Le directeur général s'occupait personnellement de la production, et sur le plan commercial un regroupement avait été fait avec le service de l'ensemble du groupe et tous les commerciaux y avaient été rattachés. Je n'avais donc aucun souci à me faire, tout allait fort bien dans leur prise en main de l'entreprise.

Malgré cela, je conservais le souci de savoir où en était la situation financière. Ayant eu l'occasion de rencontrer le directeur général, je lui demandais si un apport de fonds propres avait été envisagé pour la rééquilibrer. Il me répondit simplement que ce n'était pas nécessaire. Si besoin il interviendrait auprès de nos fournisseurs chez lesquels nous avions une dette importante afin qu'ils nous accordent quatre-vingt-dix jours pour paiement après livraison, comme le faisaient nos clients de la grande distribution pour nous régler les factures qui leur étaient présentées. D'après lui ce report de règlement serait suffisant pour répondre aux besoins immédiats de trésorerie. Je n'en restais pas moins dubitatif et doutais que ce décalage du paiement puisse être suffisant pour un rééquilibrage de la trésorerie.

Peu de jours après, j'appris par un membre du personnel que les voitures de fonction avaient été retirées aux cadres pour leur mise en vente. Il en fut de même pour la mienne, appartenant à la société. Le comble fut la vente prévue des deux camions, dont celui de la carrière. Il était absolument indispensable pour assurer le transport des déblais de nettoyage et de terrassement. J'intervins auprès du comptable pour lui dire que c'était une grosse erreur et les que les carriers ne pourraient plus effectuer leur travail sans ce véhicule. Fort heureusement suite à mon intervention il fut retiré de la vente. Mais comme d'autres dispositions similaires avaient été prises dans plusieurs domaines pour soi-disant réduire les charges, je soupçonnais alors mes successeurs de n’avoir aucunement l'intention d'apporter des fonds pour remédier au manque de trésorerie. Présomptueux, ils se sentaient mieux à même de gérer l'entreprise que je ne l'avais fait, comptant sur la marge bénéficiaire qu'elle dégageait.

Chantage et rupture.

Quelques jours plus tard, vers la mi-juin, le repreneur me fit part de la "découverte" de délits commis par mon chef comptable. Avec la complicité de la banque, il aurait réalisé des opérations de trésorerie illicites dans le but de soutenir financièrement la société en lui faisant escompter des facturations fictives. Je lui fis part de mon étonnement car je n'aurais jamais toléré ces opérations illégales faites à mon insu. Les situations de trésorerie équilibrées qui m'étaient présentées chaque semaine ne laissaient apparaître aucune opération délictueuse ni découvert alarmant. De même, tous les documents que la banque nous envoyait par courrier et dont j'avais connaissance, ne révélaient que des insuffisances de trésorerie très occasionnelles. Lorsque j'en avais connaissance, je m'en inquiétais tout de suite auprès du chef comptable, lequel me rassurait en me déclarant que le montant de la facturation escompté depuis, avait largement couvert cette insuffisance en temps voulu.

Les raisons qui avaient conduit le chef comptable à commettre ces malversations étaient absolument incompréhensibles. S'il m'avait averti de la situation financière déficitaire réelle de l'entreprise, j'aurais pris les dispositions légales nécessaires qui s'imposaient. Grâce à sa bonne rentabilité, un apport en capital et un règlement étalé de la dette de la société aurait permis son redressement. Le comble, c'est que ces malversations étaient "apparemment" passées inaperçues de l'expert-comptable, du commissaire aux comptes et du conseiller fiscal de l'entreprise !

La complicité de la banque dans la pratique de ces opérations illicites ne faisait aucun doute, elle s'expliquait par le fait que les concours qu'elle accordait à la société étant très importants, un étalement de la dette par redressement judiciaire aurait représenté un grand désavantage pour elle. Étant informée de la cession de la société, elle comptait sur le repreneur pour redresser sa situation financière.

Ces malversations n'en représentaient pas moins un grave délit dont le repreneur me reprocha d'être l'initiateur dans le but de fausser la trésorerie pour le tromper sur la valeur réelle de l'entreprise.

Je devins alors l'objet d'un odieux chantage qui me fit découvrir comme une évidence, mais un peu tard, que le repreneur, ayant eu accès à la comptabilité de la société depuis 1993, soit depuis deux ans, avait découvert ces malversations comptables avant l'acquisition de la société. Malversations qu'il allait utiliser auprès de la justice à son avantage pour se libérer des engagements de règlements différés qui lui avaient été accordés lors de la vente et, ainsi, s'emparer de la société au moindre coût. Par surcroît, il me demandait de rembourser le montant des opérations illicites faites par le chef comptable, lesquelles représentaient plusieurs millions de francs. Dans le cas contraire, une plainte serait déposée contre moi pour escroquerie, dol et abus de confiance.

Les opérations délictueuses faites par le chef comptable avec la complicité de la banque ne changeant rien à la valeur de l'entreprise et le repreneur étant parfaitement au courant de son endettement et de la nécessité d'un apport financier avant la signature des actes de cession, j'étais sûr de mon bon droit. Comprenant l'escroquerie et le chantage dont j'étais victime, je pris conscience de la perfidie de mes acquéreurs, et ne cédai pas à l'odieux chantage dont j'étais victime. Ceux-ci avaient de toute évidence découvert ces malversations avant la cession, et, ne disposant pas du moindre centime pour reconstituer les fonds de trésorerie de la société, avaient prévu d’exiger que je le fasse à leur place ; se remboursant ainsi de l'acompte qu'ils m'avaient versé lors de la signature de l'acte de vente.

Suite à cet abominable chantage, je ne pouvais demeurer dans l'entreprise. Bien que l'on ne m'ait pas signifié congé, je rentrais chez moi non sans emporter, heureuse initiative, tous les documents ayant trait aux négociations et à la cession de l'entreprise.

Le tournant

Après cinquante-six ans d'une vie de travail ininterrompue et bien remplie, me voici sans activité, ayant pour seul but celui de me défendre contre les infâmes accusations proférées contre moi. Je voulais également tenter de récupérer le maigre résultat financier de mes trente années de travail dans l'entreprise que j'avais créée. Inutile de préciser que mon moral n'était pas au beau fixe et que je n'étais pas à l'abri de la déprime ! De plus, étant donné que mon gendre demeurait collaborateur de mes escrocs de successeurs, il s'ensuivit une mésentente au sein du milieu familial. Elle me plongea dans une solitude éprouvante, d'autant plus grande que la réputation d'escroc se retourna contre moi. Celle-ci, largement diffusée par mes accusateurs qui cherchaient à se justifier, ne contribua nullement à m'attirer compassion et sympathie. Le milieu relationnel dans lequel je vivais se réduisit progressivement et rapidement comme peau de chagrin.

Mais la vie est parfois faite de coïncidences troublantes. De par ma formation de militant chrétien et aussi par besoin d’un point de vue mental, j'avais toujours pratiqué une recherche et un travail de perfectionnement intérieur personnel. Ayant apprécié la sophrologie dont j'avais découvert les possibles bienfaits lors de séjours en thalassothérapie, quelques jours avant la cession de l'entreprise j'avais entrepris d'en faire une pratique régulière aidé en cela par des séances chez une sophrologue. Comme chaque tâche que j'entreprenais, j'y mis une certaine passion. Aussi la prise de conscience de l'être en devenir qui est en chacun de nous et la découverte de la liberté intérieure en potentiel dont nous disposons tous, quoi qu'il arrive, me furent d'une aide précieuse. Elles me permirent de faire front au combat qui m'était imposé et de garder foi en la vie.

Pour faire face, dans un premier temps, j'adressais le 24 juin une lettre recommandée au nouveau PDG pour lui faire part de l'impossibilité dans laquelle je me trouvais d'assurer ma mission de conseil. Je le mettais en garde contre la politique de gestion de production et commercialisation appliquée qui mettait en péril la vie même de la société.

Sans réponse à ma lettre, j'envoyais un nouveau courrier recommandé le 25 juillet. Ayant eu connaissance de mesures suicidaires prises après mon départ, dont l'une vraiment grossière avait été d'embaucher un ingénieur des mines pour s'occuper de la production, chose que j'avais tenté lors de mon activité et qui s'était soldée par un échec, j'attirai de nouveau l'attention du président-directeur général, et ce d'une façon détaillée, sur les erreurs de gestion commises et sur les mesures qui auraient dû être prises pour assurer le redressement de la société.

Comme je m'y attendais, aucune réponse ne fut donnée à mes courriers.

Déclenchement des procédures

Le 11 juillet 1995, l'acquéreur déposa une plainte contre moi devant la juridiction pénale pour escroquerie, dol, abus de confiance, faux bilans, falsification des stocks et banqueroute. Ce fut le début d'infamantes et interminables procédures. Pour y faire face je fus dans l'obligation de faire appel aux conseils d'un avocat.

Pour démontrer la fourberie et la vilenie de mes accusateurs, je prendrai comme exemple la soi-disant falsification des stocks dont j'étais accusé. Pour chaque exercice les contremaîtres étaient chargés de faire chacun de leur côté un détail des pièces qu'ils avaient en stock. Du fait de la variété de notre production elles étaient fort nombreuses et nécessitaient des listings appropriés pré remplis par l'appellation de chaque article dans chacun des postes. Les contremaîtres n'ayant qu'à ajouter les quantités en stock. En ce qui concerne l'exercice de l'année 1994 sur laquelle était portée l'accusation, pour faciliter les choses et éviter de réimprimer les listes de toutes les pièces, nous avions utilisé les fiches de stock de l'année précédente en modifiant, lorsque nécessaire, le nombre de pièces qui y étaient notifiées. Du fait de l'importance toujours grandissante de nos ventes et des nouveaux modèles commercialisés, certaines pièces étaient plus nombreuses que pour l'exercice précédent. Les contremaîtres avaient donc barré les chiffres de 1993 pour inscrire ceux qui étaient supérieurs à la fin de l'exercice 1994. Pour beaucoup d'autres articles, les modèles correspondants ayant été peu commercialisés, le nombre de pièces demeurant inchangé, il n'avait pas été barré. C'est en se basant sur ces listings qui comportaient bien sûr des ratures et modifications, que mes acquéreurs avaient basé leurs accusations. Fort heureusement les juges ne tinrent pas compte de leurs calomnieuses affirmations. Ce simple fait donne une idée de la prétendue justification de leurs accusations.

Fin juillet, date à laquelle devaient être appliqués les engagements des repreneurs, ils profitèrent de la plainte déposée en pénal pour ne pas en tenir compte. Ils ne s'acquittèrent point de solder le montant de la vente de l'entreprise, ni ne prirent à leur charge les cautions que j'avais personnellement données en garantie de certaines dettes de la société. Pour faire face aux frais de justice et au remboursement des cautions que j'avais personnellement données, je fis un placement de l'acompte touché sur la vente car il risquait de s'avérer insuffisant. En effet, comme je le pressentais, cette somme s'avéra insuffisante pour honorer le tout. Il s'en suivit pour moi une situation financière critique à gérer qui m'obligea à vendre une partie de mes biens.

Le 11 juillet 1995 j'assignais les repreneurs devant le Tribunal de Grande Instance au titre du non paiement du solde de la vente de l'entreprise et au titre de caution.

Le 11 août 1995, suite à la plainte déposée contre moi, j'assignais en garantie le chef comptable, l'expert-comptable, le commissaire aux comptes et la banque devant le Tribunal de Grande Instance.

Le 25 septembre 1995 je fus assigné par la banque en tant que caution pour le règlement de la dette non honorée par mes successeurs.

De l'incapacité de dirigeants présomptueux et incompétents.

Malgré mes avertissements répétés, les acquéreurs furent incapables d'appliquer et de faire évoluer la politique commerciale comme il aurait convenu de le faire pour donner une poursuite favorable aux activités de la société. Comme je l'avais prédit dans mes courriers adressés au président-directeur général, n’ayant aucune connaissance des techniques bien spécifiques du travail de la pierre, ils commirent rapidement de graves erreurs de gestion. La production fut entièrement désorganisée : le contrôle sur informatique des rendements, des prix de revient, des stocks en temps réel fut supprimé et l'informaticienne licenciée ; ceci sous prétexte d'économies de gestion et de la capacité des contremaîtres à assurer eux-mêmes ces tâches. Le poste de directeur de la production, assuré par mon gendre, le fut aussi ; on estima que sa présence n'était pas indispensable pour l'organisation de la production, et il fut muté au commercial. Le directeur général, bien que n'ayant aucune connaissance du métier de la pierre, eut la prétention de le remplacer. Ses déplacements pour la gestion des autres sociétés du groupe l'obligeant souvent à être absent de l'entreprise, ses absences et son incompétence livrèrent les contremaîtres à leur seule initiative, sans coordination réelle de la production. Cette désorganisation, justifiée par de prétendues économies, aboutit, comme j'en ai fait mention précédemment, à l'embauche d'un ingénieur des mines, suivie d'un échec.

Ils commirent une autre erreur qui pesa lourdement sur le budget de la société et désorganisa complètement la production. Lorsque je dirigeais entreprise, j’avais recruté des employés à temps partiel, le personnel étant insuffisant pour faire face aux deux périodes saisonnières de pointe de nos ventes, en fin et début d'année pour les barbecues et le jardin et de juin à septembre pour la cheminée ; cela représentait de six à huit mois de travail sur l'année. Je faisais appel à des ouvriers habitués à ces répétitions de période d'embauche. Ils revenaient chaque année pour accomplir leurs contrats à durée déterminée. Ce faisant nous disposions d'ouvriers qui connaissaient parfaitement le travail qui leur était confié et dont l’intégration ne perturbait en rien la production. Mes successeurs, toujours sous prétexte d'économies, et surtout pour se simplifier la tâche (ne pas avoir de contrats à rédiger et honorer), le firent par l'intermédiaire d'une agence de travail intérimaire qui envoyait le personnel dont elle disposait. Lequel était le plus souvent différent à chaque embauche. En plus du prix horaire nettement supérieur que représentait le paiement à l'agence, les intérimaires envoyés n'ayant pratiquement jamais la formation nécessaire pour accomplir le travail qu'on leur confiait, devaient en faire l'apprentissage et l'accomplissaient la plupart du temps en dépit du bon sens. Outre le coût exorbitant représenté, cette grave erreur ne fit que retarder la production, sa qualité ainsi que le non-respect des dates de livraisons dans les magasins.

Et je passe sur de multiples erreurs de gestions commises qui vinrent s'y ajouter dans les autres services. Après mon départ, l'entreprise tourna sur le rythme que je lui avais donné. Grâce au stock disponible, un chiffre d'affaire très satisfaisant fut réalisé les deux mois qui suivirent, mais en peu de temps, du fait de la désorganisation provoquée, l'entreprise perdit de sa rentabilité. Bien que j'aie laissé quinze millions de francs en carnet de commandes, devant l'impossibilité de faire les livraisons en temps voulu, dès le troisième mois le chiffre d'affaires subit une baisse sensible qui alla en s'aggravant. En peu de temps ils avaient détruit ce que j'avais laborieusement mis en place et pratiqué pendant près de trente ans d'activité, d'où résultait une gestion d'une bonne rentabilité.

Lorsque j'avais créé l'entreprise en 1966, outre la modernisation de l'outil de travail, j'avais mis en place un contrôle sérieux des temps de production. Bien que travaillant seul la première année j'en fis la mise en pratique. La prémonition que j'avais de la prochaine arrivée de l'informatique m'avait incité, tenant compte des nouvelles méthodes de travail que cette pratique allait apporter, à organiser la production en conséquence, de façon à assurer un suivi précis de ses coûts. J'avais mis en place un système de codification par chiffre de toutes les tâches effectuées et de la matière utilisée pour la fabrication des produits finis. Pour ce faire j'avais fait imprimer des fiches sur lesquelles il suffisait de mentionner dans les colonnes appropriées les heures de début et de fin de chaque tâche, la dimension du matériau utilisé ainsi que la quantité obtenue. Je disposais ainsi des chiffres précis sur le prix de revient de la main-d'œuvre, le pourcentage de perte de matière et le temps d'emploi de la machine pour son amortissement ; le résultat obtenu me donnait le coût réel du produit fabriqué. La première année, bien qu'exécutant moi-même toutes les tâches de façonnage, je m'astreignis à remplir régulièrement ces fiches pour en faire une parfaite mise au point de manière à en faciliter la tenue par le personnel à venir.

Dès que j'embauchais du personnel, chacun était tenu de remplir quotidiennement la fiche de ventilation de son travail. Lorsque l'effectif de l'entreprise devint trop nombreux pour que nous puissions exploiter ma secrétaire ou moi-même ces données, j'embauchais une personne pour le faire manuellement. Par la suite, la mise en place d'un outil informatique simplifia la tâche. Il nous permit de gagner un temps précieux pour obtenir en temps réel et au moindre coût, un prix de revient exact de toutes nos fabrications. J’avais embauché une informaticienne avec laquelle, partant de ma codification originelle, nous réalisâmes un logiciel spécifique grâce auquel nous obtenions chaque jour, en quelques heures seulement et de façon plus précise, ce qui auparavant nécessitait l'emploi d'une personne à plein temps sans que nous puissions l'exploiter aussi finement.

Mes repreneurs négligèrent l'expérience obtenue et les résultats acquis dans la bonne rentabilité de l'entreprise. Ils considérèrent comme une corvée inutile ce que j'avais minutieusement institué. Avec le licenciement de l'informaticienne ils supprimèrent purement et simplement l'usage des fiches de ventilation et firent alors, comme beaucoup d'entreprises en y ajoutant leur méconnaissance du métier, des prix de revient approximatifs, donc des prix de vente très imprécis. Le moment était mal choisi car vu la concurrence très vive, des prix de vente très serrés devaient être pratiqués. Des estimations approximatives ne le permettaient pas.

En novembre 1995, quelques mois seulement après l'acquisition, malgré mes avertissements adressés au président directeur général, la désorganisation qu'ils avaient créée dans l'entreprise les obligea à se déclarer en état de cessation de paiement. S'en suivit le dépôt de bilan, et la mise en règlement judiciaire de l'entreprise.

En avril 1966 un plan de redressement avec étalement de la dette permit à la société de poursuivre son activité. Suite à cela une nouvelle plainte fut déposée contre moi m'accusant d'être responsable de ces difficultés et du passif obtenu. Elle confirma les accusations d'escroquerie, de dol, de faux bilans, et de falsification des stocks que j'aurais commis dans le but de surestimer la valeur de l'entreprise. Elle mit en cause la responsabilité de l'expert-comptable, du commissaire aux comptes et de la banque.

Le 17 octobre 1996, je fus assigné par l'administrateur judiciaire devant le tribunal de commerce en comblement d'un passif chiffré alors à treize millions de francs dont je serais responsable. J'obtins un sursis à statuer dans l'attente de l'issue de la procédure pénale.

Le début des procédures judiciaires

Au tribunal de commerce

Le 18 février 1997 suite à l'assignation délivrée contre moi par l'administrateur judiciaire, une audience eut lieu devant la chambre du conseil de tribunal du commerce. Pour éviter le comblement du passif avec exécution immédiate demandée par l'administrateur judiciaire, mon avocat plaida une nouvelle demande de sursis à statuer en attendant l'issue de la procédure pénale en cours. Suite à cette audience j'adressais personnellement un dire au président de la chambre du conseil lui expliquant succinctement les faits démontrant la stratégie employée par les repreneurs pour s'emparer de la société. Le 29 juin 1997, le tribunal prononça un jugement de sursis à statuer dans l'attente de l'issue de la procédure pénale.

À quelque chose malheur est bon

Tant qu'il nous reste la force de vivre, mis à part de graves accidents de santé, quoi qu'il nous arrive, il y a toujours un enseignement positif à en tirer. En ce qui me concerne j'ai évoqué ce que m'avait apporté la sophrologie. Outre ce travail sur soi, l'organisation de ma défense exigeait un travail de rédaction important. Il s’agissait de l'exposé écrit des faits pour l'information de mon avocat et, à sa demande, de la rédaction d'un mémoire de l'historique détaillé des faits intervenus de 1993, date des premières négociations, à 1995 date de la cession, mémoire destiné à démontrer ma bonne foi au cours de l'instruction. Mon avocat m'avait fait part de la difficulté qu'il éprouvait à lire mes écrite et suggéré qu'il serait souhaitable qu'à l'avenir je lui donne des textes dactylographiés. Ce ne fut pas sans me poser un véritable dilemme. Auparavant, rédiger ne m'avait jamais paru désagréable, bien au contraire je trouvais un certain plaisir à jouer avec les mots. Mais ma scolarité avait été bien courte, l'orthographe et la grammaire n'étaient pas mon fort. L'écriture manuscrite peut permettre d'escamoter des fautes, dactylographier ne permet pas la moindre erreur.

Dans l'entreprise, laissant le soin aux secrétaires de respecter l'orthographe et mettre en forme correctement tout ce que j'avais dicté, j'utilisais un dictaphone. Aussi, l'utilisation de la machine à écrire pour rédiger les textes destinés à assurer ma défense, ne me laissa pas d'autre solution que de reprendre "le chemin de l'école". Je dus repartir à zéro et réapprendre, avec l'aide d'un professeur, les règles élémentaires du français. Vint ensuite le travail sur ordinateur et la formation en informatique. Point positif important, dans les difficultés que je traversais, ce qui m'avait manqué lorsque j'avais quitté les bancs de l'école et oublié par la suite, je l'appris rapidement avec beaucoup de satisfaction.

À première vue, dans la mesure où une grande partie de mon temps fut absorbée par les déboires juridiques et par le travail consacré à assurer ma défense pour tenter de prouver ma bonne foi, il pourrait sembler que j'éprouverais plus de plaisir à me consacrer à mes passions : la photographie, la sculpture, le sport et les voyages. Cependant, bien que ce temps passé soit parfois douloureux et frustrant, outre le fait que ces occupations forcées me permettaient de conserver une activité que je pourrais qualifier de constructive, je retirais un profit non négligeable des obligations que m'imposait le combat que je menais. Du travail sur soi que je pratiquais par la sophrologie, de l'apprentissage de la connaissance, de la communication, de la réflexion et de la rédaction de mes textes en défense, et par la suite de la maîtrise de l'outil informatique, il résulta un bien inestimable dont je n'aurais certainement pas bénéficié aussi fortement si l'existence avait été plus clémente pour moi.

L'instruction pénale

La police judiciaire

Le 16 décembre 1997 je fus convoqué par la police judiciaire au titre des accusations portées dans la plainte. Le choix me fut donné entre d'une part, une garde à vue de vingt-quatre heures qui pourrait être prolongées à quarante-huit heures, au cours de laquelle je serais interrogé et, d'autre part, un refus de répondre à cet interrogatoire, auquel cas je serais convoqué par le juge et pourrais avoir accès au dossier d'instruction. Je compris que j'étais considéré comme un véritable coupable et que la plainte déposée par les repreneurs avait produit son effet. Désemparé et assez choqué, je téléphonais à mon avocat pour lui demander conseil sur la conduite à tenir. Il me recommanda de ne pas répondre à l’interrogatoire ; cela lui permettait d'avoir accès à toutes les pièces du dossier. La police judiciaire dressa un procès-verbal de ma décision et me signifia ma mise en examen. Je déposais entre les mains du capitaine, le mémoire que j'avais rédigé de l'historique des faits et des manœuvres dilatoires des repreneurs, ainsi qu'un grand nombre de pièces authentiques venant appuyer le contenu de ce mémoire. Le capitaine prit acte de ce dépôt. Rassuré, je pensais naïvement qu'il ferait éclater la vérité et que je serais libéré de ces infâmes accusations.

Devant le juge d'instruction

le 19 mars 1998 je comparus devant le juge d'instruction accompagné de mon avocat. Vu la plainte, les accusations et les témoignages défavorables recueillis par la police judiciaire, le juge fut persuadé que j'étais un escroc et me traita comme tel. Il critiqua vertement le mémoire que j'avais remis à la police judiciaire. Il déclara : "sur les trente-six pages que vous avez rédigées quatre pages seulement concernent le pénal". Il critiqua aussi les volumineuses pièces jointes qui authentifiaient les dires de ce mémoire. L'atmosphère fut très tendue. Cependant, devant ma détermination à réfuter les délits dont j'étais accusé et à me justifier, l'atmosphère se détendit. L'interrogatoire se termina par une discussion d'homme à homme plutôt cordiale. Il confirma ma mise en examen comme une simple formalité en me faisant remarquer que mon chef comptable avait été mis sous contrôle judiciaire. J'en déduisais qu'il considérait que c'était lui le coupable. Il rassura mon avocat en déclarant qu'il n'y aurait pas banqueroute et ce fut par une cordiale poignée de main, apparemment sans aucune arrière-pensée, que se termina cet interrogatoire. Mais la partie avait été rude et la porte à peine franchie, au grand émoi de mon avocat, je m'effondrais, laissant couler quelques larmes, littéralement vaincu par l'émotion.

Le 7 septembre 1998 eut lieu une confrontation des parties devant le juge d'instruction. Dès le début de la séance, contrairement à l'atmosphère favorable finale de mon précédent interrogatoire, je perçus un très net changement en ma défaveur dans l'attitude du juge à mon égard. Ce ne pouvaient être que les résultats de l'intervention de la partie adverse entre temps ! Elle avait pu avoir une influence néfaste sur la conviction favorable qu'il avait démontré en fin de ma précédente parution. C’est la connaissance qu'il avait eue entre temps de l'importance des sommes "empruntées" par le chef comptable auprès de la banque, qui pouvait expliquer cette défaveur à mon égard. L'importance de ces sommes était telle, qu'aux yeux du juge je ne pouvais les ignorer.

Malgré cela le repreneur présent avait fort à faire pour se disculper vis à vis d'éléments nouveaux qui démontraient sa mauvaise foi. Mais cette confrontation me laissa une impression de mauvais augure pour les suites de l'instruction. Je constatais que le juge supportait mal mes arguments. Il clôtura cette séance non sans une certaine exaspération et, en me regardant avec insistance, il déclara, "et moi alors ! Qu'est-ce que je fais ? Je n'ai pas de coupable ! "

Les expertises judiciaires

Sur la demande de mon avocat, le juge d'instruction ordonna successivement deux expertises judiciaires. L'une pour contrôler si les malversations faites par le chef comptable avaient eu une influence sur le passif de la société et sur la réalité des stocks, l'autre pour vérifier le passif de l'entreprise avant la session, les repreneurs déclarant dans leur plainte un passif négatif de plus de quatre millions de francs lors de la session de la société.

Le 21 avril et le 4 septembre 1999 l'expert déposa ses rapports. Ils me furent en tous points favorables. Les malversations du chef comptable n'avaient pas faussé la comptabilité, il ne put être prouvé qu'il y ait eu falsification des stocks, et il n'y avait pas de passif négatif lors de la cession de la société. Ces deux expertises me laissèrent espérer une relaxe à la clôture de l'instruction.

Rapport du juge d'instruction et réquisitoire du Parquet.

L'instruction commencée avec la plainte de repreneurs en juillet 1995, se terminera le 28 septembre 2000 par le rapport du juge d'instruction et le réquisitoire du parquet. Pendant ces cinq années aucun répit ne me sera donné. En effet les diverses interventions de la partie adverse, les expertises judiciaires, mes déclarations de créances sur mon ancienne société en règlement judiciaire et l'engagement de plusieurs autres procédures dans le cadre de cette affaire auront occupé une grande partie de mon temps.

Toutes les recherches que ce travail nécessita me firent découvrir, parmi les pièces versées au dossier d'instruction, combien mon chef comptable m'avait odieusement trompé. Le juge d'instruction, sur la base de témoignages que j'estime subjectifs, vengeurs et sujets à caution, demanda la condamnation pour banqueroute en tenant principalement compte du fait que j'étais présumé avoir eu connaissance du courrier bancaire chaque matin. En conséquence je ne pouvais ignorer le mécanisme des doubles mobilisations opérées par le comptable. Elles apparaissaient clairement sur les relevés décadaires de la banque.

Dans l'étude du dossier d'instruction, je pris connaissance de ces fameux relevés décadaires. À ma grande surprise je constatais que je n'avais jamais eu en main de tels documents. Il est bien certain qu'ils auraient éveillé mon attention et que je serais intervenu auprès du chef comptable pour lui demander la raison de tous les retours d'effets impayés. Confirmation en fut d'ailleurs donnée par la suite par un comptable de mon ancienne société qui déclara au commissaire aux comptes que ces relevés décadaires étaient détournés du courrier "et que de toute façon je n'y comprenais rien". Lors de mon interrogatoire j'avais d'ailleurs dit au juge d'instruction que je n'avais aucune connaissance de ces relevés décadaires. Suite à cette découverte je lui adressais un dire pour lui confirmer les substitutions opérées par le chef comptable.

Le 28 septembre 2000, suite au rapport du juge d'instruction, le parquet déposa son réquisitoire.

Malgré les documents et les arguments fournis au cours de l'instruction prouvant l'abus de confiance dont j'avais été victime de la part de mon chef comptable avec la complicité de la banque, je ne pus établir ma bonne foi. D'autre part, l'habile exploitation de la situation à charge contre moi dont firent preuve les acquéreurs, les témoignages vengeurs et sujets à caution défavorables à mon égard de certains membres du personnel et l'importance du montant de la trésorerie fictive crée par le chef comptable, aveuglèrent les magistrats. Le rapport du juge d'instruction et le réquisitoire du parquet confirmèrent en tout point les accusations de la plainte portée contre moi pour escroquerie, dol, faux bilan et banqueroute. Dans ce réquisitoire, j'étais reconnu coupable des opérations illicites opérées par le chef comptable, celui-ci n'étant accusé que de complicité.

Le 9 novembre 2001 : la comparution devant le tribunal correctionnel ne retint pas l'accusation d'escroquerie et de dol mais me condamna pour faux bilan et délit de banqueroute. Je fis appel du jugement.

Le 23 mars 2003 eut lieu l'audience devant la cour d'appel. Le jugement intervenu débouta le repreneur des accusations d'escroquerie, de faux bilan et des dix-huit millions de francs qu'il demandait à titre de dommages et intérêts. En revanche, les magistrats, sans tenir compte des faits appuyés par des documents qui prouvaient mon ignorance des malversations du chef comptable, déclarèrent qu'en tant que chef d'entreprise "je ne pouvais pas ne pas savoir". Ils me qualifièrent d'auteur "intellectuel" de ces manœuvres délictueuses, et me condamnèrent au délit de banqueroute. Le chef comptable ne fut considéré que comme complice.

De la part des juges cette condamnation pouvait en effet se comprendre. Le délit ayant été commis par mon chef comptable, toutes les pièces versées au dossier prouvaient amplement que les malversations qu'il avait commises avaient été faites à mon insu et que de ce fait je n'avais pu mettre la société en état de cessation de paiement comme l’aurait exigé la loi. Cependant, tenant compte de son état d'employé, il ne pouvait le condamner au délit de banqueroute. Donc, dans la mesure où le délit était établi, C'était au chef d'entreprise d'en endosser la responsabilité. C'est pour cette raison que les juges me condamnèrent au lieu et place de celui qui avait pratiqué le délit.

Le 9 août 2004 le pourvoi en cassation que j'avais introduit fut rejeté et la condamnation confirmée.

Après neuf années de procédures pénales, le procès intenté contre moi se termina par ma condamnation injuste et diffamante pour banqueroute mais il débouta mes acquéreurs de leurs accusations d'escroquerie, de dol, de faux bilan et de leur demande faramineuse (dix-huit millions de francs) de préjudice et dommages et intérêts.

Ce fut à mon avis une condamnation de principe. Le délit engageait ma responsabilité de chef d'entreprise et le montant important des sommes "empruntées" par le chef comptable à la banque, bien que n'ayant lésé personne (la banque n'en ayant retiré que bénéfice par le montant colossal des frais d'escompte qu'elle avait encaissés) ont été les éléments déterminants de cette condamnation. La seule évocation délictueuse qu'exprimaient, hors de tout contexte explicatif, les mots "délit de banqueroute", ne manquerait pas d'influer défavorablement sur les procédures à venir, surtout celle intentée en comblement de passif devant le tribunal de commerce.

Suivront : la reprise des procédures en civil devant le Tribunal de Commerce et de Grande Instance et les autres procédures engagées pour lesquelles un sursis à statuer avait été prononcé dans l'attente de la fin de la procédure pénale.

Justice ou iniquité

De 1995 à 2004, durant les neuf années éprouvantes et infamantes qui s'écoulèrent pendant l'instruction et les comparutions devant les instances pénales, outre les différentes péripéties correspondantes, d'autres événements sont intervenus et d'autres procédures ont vu le jour.

Ces années d'instruction et de comparution devant les tribunaux furent difficiles. Années où disparut pour moi toute confiance en l'intégrité et l'équité que l'on serait en droit d'attendre de la justice des hommes. Le disfonctionnement de l'appareil judiciaire, la rigueur inhumaine du code civil, le fait de la faillibilité des magistrats, de la parfois trompeuse interprétation de la jurisprudence et des arrêts rendus dans des cas "apparemment" semblables utilisés comme référence, me firent considérer cette justice comme un leurre. Une certaine force de caractère et un désintéressement profond sont nécessaires pour faire face à la froideur, à la hautaine austérité du milieu judiciaire et à la perte d'individualité, d'identité et du respect du sacré que subit toute existence humaine devant le système. L'affreux sentiment de solitude, d'incompréhension et d'impuissance annihile toute confiance en la justice chez un homme considéré à tort justiciable et parfaitement incompris de tous ces êtres "supérieurs" que prétendent être, de quel côté qu'ils soient, tous ceux qui touchent à la justice des hommes, représentants de la loi et des citoyens : magistrats, accusateurs ou défenseurs !

En 2008, depuis que par cette affaire, j'étais devenu une victime de la justice des hommes, aucune de mes nuits ne fut habitée par un rêve agréable. Ce furent plutôt des cauchemars qui peuplèrent mes moments de sommeil alors que je ne me sentais plus maître de ma conscience. Après treize années difficiles à vivre, nombreuses furent les nuits où j'étais encore dans mon entreprise retrouvant ceux qui m'avaient aidé, ceux qui ne m'avaient pas aimé, ceux qui m’avaient trompé, trahi, côtoyant ceux qui l'avaient détruite et où je continuais malgré tout à gérer, mettre de l'ordre et créer. Ces rêves qui touchaient au cauchemar empoisonnaient mon existence.

Les magistrats et tous les hommes de loi ont-ils conscience de ce que peut devenir la vie de celui que l'on a condamné pour l'exemple, que l'on a jugé sur les apparences sous prétexte qu'il était chef d'entreprise ?

Ces neuf années de vie gâchées devant les instances pénales par la faute d'un homme inconscient, veule et se surestimant ne suffirent pas. Elles eurent une suite dans un climat tout aussi éprouvant, car après le ravage causé en moi par mon sentiment de l'honneur bafoué, ce furent les rapaces et les charognards qui allèrent tenter de dévorer le peu qu'il me restait. J'allais voir mon entreprise mourir, foudroyée par des fossoyeurs impénitents. Après cela les suites qui me furent réservées n'allaient pas être meilleures. Je payerais encore plus pour leur forfait.

La fin d'un rêve (l'entreprise que j'avais créée)
et la poursuite d'un cauchemar.

Comme je l'ai dit précédemment en novembre 1995, après seulement cinq mois d'activité, l'insolvabilité de la société contraignit les repreneurs à déclarer la cessation de paiements et en avril 1996 une suspension des poursuites des créanciers à leur égard leur permit de poursuivre leurs activités.

En avril 1996, soit un an après sa vente, mon ancienne société bénéficia d'un plan de redressement, mais ayant été dépouillée de ses actifs au profit des autres sociétés du groupe et son chiffre d’affaires ayant décliné progressivement pour être réduit à néant en 1998, elle ne put faire face à ses engagements.

En janvier 2005, elle dut cesser son activité. Elle fut mise en règlement judiciaire. La gestion incompétente et douteuse des dirigeants qui en avaient fait l'acquisition entraîna non seulement sa liquidation judiciaire, mais conjointement celle de l'ensemble de leurs sociétés. Un passif de plusieurs millions d'euros fut constaté.

La liquidation intervint après plusieurs mois de procédures. Ce fut un groupe du Vaucluse qui en devint l'acquéreur pour une bouchée de pain. Mais celui-ci disposant d'une usine de transformation de la pierre, il ne poursuivit que l'extraction de blocs en carrière pour les transporter dans ses ateliers et y opérer le façonnage. Les ateliers de transformation et de stockage qui étaient ma fierté furent pratiquement laissés à l'abandon et les machines vendues au plus offrant. Notre société familiale civile et immobilière étant restée propriétaire des terrains et ateliers qui y étaient construits, il en fit l'acquisition. La somme que j'en retirais me permit de prévoir un éventuel besoin pour faire face à la suite des procédures qui devaient se dérouler devant le Tribunal de Commerce. Ce fut la triste fin de ce que, pendant plus de trente années de mon existence, j'avais construit. Mais cette cruelle déception et l'injuste ignominie dans laquelle me plongea la justice des hommes ne s'arrêtèrent pas là. Je dus alors, pendant quelques années de plus, faire face à ceux qui allèrent tenter de profiter de la décision qui avait été rendue contre moi pour me faire endosser le passif créé par mes ignobles successeurs.

Devant le Tribunal de Commerce suite à la procédure
en comblement du passif.

le 17 octobre 1996, comme cité précédemment, l'administrateur judiciaire m'avait assigné devant le tribunal de commerce en comblement de passif pour une somme de treize millions de francs. Il m'accusait d'être l'auteur de ce passif par mes fautes de gestion. Un sursis à statuer avait reporté la reprise de cette procédure après l'issue du procès pénal. Elle représentait un grand risque pour moi. Dans la mesure où j'avais été condamné pour banqueroute au pénal, ce délit considéré comme une faute de gestion, bien qu'il n'ait eu aucune incidence sur le passif de la société, ne manquerait pas d'être exploité par l'adversaire.

Le 25 mai 2005, soit neuf ans plus tard, la procédure pénale terminée, l'administrateur judiciaire déposa ses conclusions devant le tribunal de commerce pour la reprise de l'instance en comblement de passif. Ses conclusions "fleuves" constituaient un véritable roman rédigé à son avantage, dont le but était, comme ce le fut dès le début de ce long périple judiciaire, de tromper les magistrats sur la réalité des faits et de fausser leur jugement.

En septembre 2005, en réponse à ces conclusions, je rédigeais un mémoire en défense de cinquante-cinq pages. Il avait pour but de démystifier ses injustes et diffamatoires accusations en répondant point par point à ses conclusions. Je citais des chiffres éloquents et irréfutables démontrant la bonne rentabilité de la société sous ma direction, déniant, preuve à l'appui, l'influence de fautes de gestion que j'aurais commises ayant influé sur le passif existant. Je dénonçais le détournement d'actif commis par les nouveaux dirigeants et leur gestion suicidaire de mon ancienne société. Ce mémoire fut considéré comme incontestable par mes conseils mais ils le jugèrent trop long et trop "littéraire" pour être utilisé dans la procédure en cours. Profonde fut ma déception. Un tel travail de cinquante pages, solidement construit, bourré de chiffres et d'arguments, ignoré par mes conseils ! Paradoxalement, il ne le fut pas par la suite, par l'expert nommé pour déterminer les véritables auteurs du passif. Dans son rapport il s'appuya sur une partie des arguments et chiffres donnés dans mon mémoire pour conclure que les repreneurs en étaient les seuls responsables. Dans une autre instance, le commissaire aux comptes et la banque qui avaient également été assignés par l'administrateur judiciaire, écartèrent entièrement ma responsabilité dans le passif de la société. Malheureusement, comme il s’agissait d'une assignation différente, je ne pus m'en prévaloir.

Le 4 avril 2006, après plusieurs séances reportées, l'audience eut enfin lieu devant le tribunal de commerce. Les juges prêtèrent une oreille attentive à l'exposé de mon avocat et semblèrent convaincus de ma bonne foi. Toutefois le représentant du procureur de la République, sans argument accusateur, déclara que, vu ma condamnation au délit de banqueroute, une participation tout au moins symbolique pour le principe, devrait être à ma charge pour le comblement du passif.

Le 16 janvier 2007 le tribunal rendit un jugement tout à fait favorable à mon égard. Il débouta l'administrateur judiciaire de sa demande en comblement de passif et le condamna aux dépens.

Le 27 janvier 2007 ce dernier interjeta appel de ce jugement.

le 14 mars 2006, sur la demande de l'administrateur judiciaire, un expert avait été nommé entre - temps avec mission de définir les auteurs et les raisons de la déconfiture des sociétés du groupe.

Le 18 septembre 2006, il avait déposé son rapport. Celui-ci, comme je l'ai dit précédemment, étant basé en partie sur mon mémoire ignoré par mes défenseurs, était totalement concluant sur le détournement d'actif opéré par les acquéreurs de mon ancienne société et sur leur responsabilité pleine et entière dans la déconfiture de l'ensemble des sociétés du groupe. Il présentait de nouveaux arguments positifs pour ma défense, à faire valoir lors de l'audience en appel interjetée par l'administrateur judiciaire. À mon désavantage, il donnait une notion de l'insuffisance d'actif qui pouvait tromper le jugement des magistrats étant, dans un certain sens, défavorable pour moi.

L'assignation délivrée par la banque contre moi au titre de caution

15 mai 2007 – Après de nombreux renvois du jugement de l'assignation délivrée contre moi au titre de caution par la banque devant le tribunal de commerce, le 25 septembre 1995, l'audience eut enfin lieu. C'était une affaire pour laquelle j'avais fourni tous les arguments nécessaires à mon avocat pour prouver la complicité de la banque dans les agissements de mon chef comptable, le profit qu'elle en avait tiré, son manquement au devoir d'information à mon égard et sa responsabilité dans la faillite de mon ancienne société. Je ne m'en étais pas préoccupé outre mesure, laissant le soin à mon avocat de suivre les multiples procédures qui avaient précédé l'audience et de déposer ses conclusions successives. Je pensais que les juges ne seraient pas trompés par l'attitude de la banque, laquelle n'avait eu qu'un seul but : prolonger la vie de l'entreprise jusqu'à la cession de la société pour négocier sa dette avec le futur repreneur.

Le 9 octobre 2007 - La cour rendit son jugement suite à l'audience du 15 mai sur l'assignation par la banque. Il fut plutôt inattendu. Les magistrats ne tinrent aucun compte de nos arguments de défense et estimèrent que nous n'apportions aucune preuve des fautes que nous reprochions à la banque. Ils ignorèrent complètement la responsabilité de la banque qui pendant près de deux ans, sans m'en informer, avait soutenu artificiellement et délictueusement la trésorerie de la société. En conséquence je fus condamné au remboursement de la caution majorée des intérêts capitalisés année par année depuis le 22 mai 1995, plus une somme non négligeable de dommages et intérêts et une autre somme à payer par application des dispositions de l'article 700 du nouveau code de procédure civile. Ce fut une note à payer de l'ordre de 120 000 €, un jugement inacceptable ! Ayant trouvé de nouveaux arguments susceptibles de conforter ma défense, je fis appel de ce jugement.

En appel du jugement du Tribunal de Commerce
dans la procédure en comblement du passif

Le 31 janvier 2008, j'assistais à l'audience suite à l'appel interjeté par l'administrateur judiciaire contre le jugement favorable à mon égard rendu par le tribunal de commerce le 16 janvier 2007. Mon avocat n’avait pas porté à ma connaissance les conclusions de l'administrateur judiciaire avant cette audience. À mon détriment, je découvris que ce dernier utilisait un système de défense basé sur des éléments nouveaux et fort habilement destiné à tromper les juges sur la véritable notion d'insuffisance d'actif. Il consistait à les amener à conclure qu'il y avait une faute de gestion de ma part en revenant sur la question d'actif réel de la société en ce qui concernait la valeur des stocks. Ils seraient en grande partie sans valeur marchande car constitués en majorité de pièces qui ne représentaient pas un tout commercialisable et ne pouvaient donc donner une valeur à la société. Ce faisant, en les décomptant dans le montant du stock compris dans l'actif, je faussais la valeur réelle de la vente. En conséquence il plaida en s’appuyant sur les arguments de cette surestimation et de mes fautes de gestion qui avaient entraîné la faillite de la société et celle de tout le groupe dont elle faisait partie.

C'est non sans un certain écœurement et avec lassitude que je m'efforçais d'être attentif aux débats. Mon avocat ne m'avait pas averti au préalable des conclusions adverses ; s'il l'avait fait, dans la mesure où le prix de vente de la société avait été conclu à une valeur bien inférieure à sa valeur réelle, j'aurais pu lui fournir des arguments de nature à persuader les juges. Seuls des chiffres étayés sur des réalités pouvaient prouver mes dires ; mais mon avocat n'était pas un homme de chiffres, il était persuadé par avance que les juges ne le seraient pas de même. Mes arguments ne les auraient pas convaincus de la partialité calomnieuse de la partie adverse. J'en avais eu un exemple avec le mémoire que j'avais rédigé pour ma défense, lequel avait été considéré comme littérature et ignoré par mes défenseurs alors que l'expert nommé par le tribunal en avait fait la part essentielle de son rapport; lui permettant de dire que c'étaient les acquéreurs et eux seuls les responsables des erreurs de gestion qui avaient entraîné la faillite de la société.

Dans la mesure où les parties en cause n'avaient pas le droit d’intervenir dans le débat, et que seuls les avocats pouvaient le faire, la partie adverse eut beau jeu devant mon Conseil. Lequel ne m'ayant pas informé au préalable, n'avait aucun argument valable à opposer aux affirmations odieusement partiales et mensongères de notre adversaire concernant la valeur réelle des stocks. Ce dernier n'hésita pas, pour arriver à ses fins, à nier la vérité et sut convaincre les juges aux dépens de mon défenseur, bien que ce dernier dénonça fort judicieusement certains arguments avancés par l'adversaire. Mais il ne put éviter que cette prétendue insuffisance d'actif ne contredise sérieusement le premier jugement qui avait été prononcé en ma faveur. J'en éprouvais un sentiment d'impuissance et de révolte envers avocats et magistrats. Il m'aurait plutôt incité à quitter la salle. Je fus très réservé sur l'issue de cette audience et en fit part à mon avocat. Il ne partagea pas mon pessimisme.

Le 6 mars 2008, la cour d'appel rendit son jugement. Comme je le pressentais il se révéla nettement en ma défaveur. L'amalgame fait par l'adversaire entre le délit de banqueroute, l'actif erroné et le passif de la société, n'ayant pourtant aucun lien entre eux, avait convaincu les juges qui déclarèrent que la faute de gestion représentée par le délit de banqueroute me rendait partiellement responsable du passif de la société. En conséquence je fus condamné non pas à combler le passif, mais tout du moins à verser une somme non négligeable à l'administrateur judiciaire. Par contre, dans leur jugement les juges condamnèrent les agissements de la banque et reconnurent les fautes de gestion et les détournements d'actifs opérés par mes successeurs, déclarant, comme l'avais signifié l'expert dans son rapport, qu'ils étaient les seuls responsables de la déconfiture des sociétés du groupe.

Cette condamnation ne manqua pas de me porter préjudice dans les procédures à venir. En revanche, les attendus du jugement concernant la banque et mes successeurs étaient susceptibles de marquer un point fort pour ma défense dans la procédure initiée par la banque contre moi au titre de caution.

Il me restait évidemment le pourvoi en cassation pour faire casser le jugement mais cela demandait réflexion, car la confiance que je portais alors à l'objectivité du jugement des magistrats était bien faible, sinon inexistante, et le risque encouru d'une décision encore plus défavorable me fit réfléchir.

Le coût des honoraires à prévoir (2000 € pour une première consultation de l’avocat auprès de la cour de cassation, 4000 € pour le dépôt de ses conclusions et 400 € pour l’audience) et les risques encourus dans de nouvelles procédures me dissuadèrent de m’engager plus loin dans ce procès devant le tribunal du commerce initié par l’administrateur judiciaire pour me faire endosser le passif de mon ancienne société. Malgré l'injustice flagrante du jugement et les arguments en ma faveur que j’aurais pu produire en cassation, je décidais d’en rester là et ne déposais pas de pourvoi. D’ailleurs d'après mon avocat, la condamnation de principe que m’avait infligé la cour d’appel ne le justifiait pas. Selon lui la condamnation n'était pas très importante, elle aurait pu être plus sévère.

Un point final fut donc mis à ce procès au profit de l'administrateur judiciaire, mais il n’en retira pas ce qu’il espérait. Il vint confirmer mon sentiment de révolte et de perte de confiance totale en la capacité de la justice des hommes d'échapper à l'insuffisance de l'appareil judiciaire.

En appel du jugement intervenu dans mon assignation
par la banque au titre de caution

3 mai 2010. Je n'assistais pas à cette audience, ne devant pas être entendu par les magistrats, je laissais le soin à mon avocat de plaider ma cause.

J’étais confiant car un jugement intervenu dans une autre instance condamnait la banque et l'expert-comptable au remboursement du passif de mon ancienne société. La faute de la banque étant reconnue pour soutien abusif ayant entraîné sa faillite, elle me semblait mal placée pour prétendre faire valoir le recouvrement de la caution que je lui avais accordée.

C'était sans compter sur les subtilités de notre système judiciaire. Je ne pouvais en effet, à titre personnel, me prévaloir d'un jugement intervenu devant une autre instance. Les deux jugements n'étant pas liés et la banque étant créancière de mon ancienne société, sa condamnation devant une autre instance n'enlevait rien à son droit d'obtenir le paiement de la caution en faisant valoir sa créance. La cour d'appel confirma donc le jugement intervenu.

Je fus tenté d'introduire un recours en cassation, tant ce jugement me révolta. Mais l'avocat auprès de la cour de Cassation consulté me le déconseilla.

Ce jugement marquera la fin de ce long calvaire empoisonné par quinze années de procédures

Fort heureusement pour moi, le montant de la caution versée à la banque avait été retenu par cette dernière au titre de tierce opposition sur le versement fait par mes acquéreurs lors de la signature de l'acte de vente. Il était en dépôt depuis cette date chez le notaire et avait produit des intérêts, le tout couvrait le montant pour lequel j'avais été condamné. Je n'eus donc aucun débours à faire suite à ce jugement.

De 1995 à 2011 d'autres procédures mineures se déroulèrent sans suite, mais n'en causèrent pas moins des préoccupations éprouvantes. Avec le rejet de cette dernière assignation ce furent seize années de tribulations judiciaires cauchemardesques, infamantes et sources de tourments qui s’achevèrent enfin.

Une page fut tournée. Elle mit fin à la période la plus marquante de mon existence. Mais cependant je n'en gardais pas un poids pesant sur mes épaules. En effet, tout en demeurant une cicatrice cuisante, elle n'encombra plus mes occupations et je n'en retirais pas moins certains résultats positifs. Une autre période s'ouvrit. Elle allait me permettre de me consacrer entièrement à des travaux et à la réalisation de projets ébauchés pendant le déroulement des procédures.

Chapitre 2

RETOUR EN ARRIERE

Retour au 22 mai 1995

Retour au lendemain d'une date dont le souvenir peu agréable restera à jamais gravé dans ma mémoire. Plus que les démêlés judiciaires supportés, ce fut certainement la perte de mon entreprise qui laissa une douloureuse empreinte que je ne pourrai jamais effacer. Au lendemain de cette date, une dernière page s'ouvrit sur une quatrième partie de mon existence dans des conditions qui auraient pu être plus favorables. J’aurais pu la diviser en deux volets, avant et après. Mais elle fut et ne demeura qu'un tout. Ces péripéties judiciaires s'effacèrent dès les seize années passées pour laisser une place entière aux occupations qui furent les miennes conjointement au temps passé pour assurer ma défense en justice. Comme je l’ai relaté précédemment, la coïncidence voulut que quelques jours avant la signature de l'acte de vente de ce qui fut certainement le passage le plus marquant de mon existence, j'avais entrepris des séances de sophrologie. Elles me firent moralement le plus grand bien et m'aidèrent à affronter les jours difficiles qui s'annonçaient. Après quelques mois passés à suivre ces séances en privé seul chez une sophrologue, je m'inscrivis à l'université Populaire d'Uzès pour une pratique hebdomadaire en groupe de cette discipline. Les séances étaient animées par une sophrologue très avertie et consciencieuse. Mes progrès furent fulgurants et, très rapidement, j'arrivais progressivement à maîtriser mon mental et à faire le vide en moi, effaçant de mon esprit toutes les préoccupations désagréables provoquées par mes ennuis résultant de la cession de l'entreprise. Je dois préciser que chaque jour je pratiquais seul une séance en m'inspirant du travail réalisé en groupe. Les résultats obtenus furent spectaculaires. Après trois mois de persévérance, j'étais en mesure de supprimer les somnifères et antis dépresseurs que m'avait prescrit le médecin. Mon sommeil devint plus reposant et je fis face avec beaucoup moins de difficulté à mes préoccupations judiciaires. Après trois années passées de séances hebdomadaires en groupe j'en poursuivais quotidiennement la pratique en y apportant, grâce à des lectures traitant du sujet, des perfectionnements personnels. Ces exercices réguliers me furent certainement d'une aide sérieuse dans la poursuite d'une existence créatrice et constructive.

Mon retour sur l'apprentissage scolaire pour une meilleure maîtrise du français fut aussi un pas en avant franchi, ceci pourrais-je dire, grâce à mes aléas judiciaires. Conjointement à ces derniers et à la sophrologie je bénéficiais d'un nouveau passe-temps intéressant pour moi : l'écriture. Tant pour les besoins de ma défense que pour mon développement personnel, ce réapprentissage me fut d'un grand secours.

Dans les premiers temps où je me mis à la dactylographie, j'utilisais une machine à écrire de dernière génération pour l'époque ; elle permettait grâce à un écran, de pouvoir corriger les textes au fur et à mesure de la frappe et disposait d'un lecteur de disquettes sur lesquels je pouvais enregistrer tous mes écrits. Pour les années qui suivirent, à partir de 1999, je fis l'acquisition d'un ordinateur et entrepris de me perfectionner en informatique. Je fus aidé en cela par un ami informaticien, ancien professeur agrégé de mathématiques, qui en avait fait sa profession. C'est grâce à son enseignement et à deux stages pratiqués à l'université populaire d'Uzès, l'un sur l'emploi des logiciels courants, l'autre en atelier d'écriture, que je pus mieux rédiger et imprimer mes textes. C'est dire que conjointement au temps passé à assurer ma défense pour la rédaction de mes rapports et mémoires destinés à mon avocat, je fus passablement occupé par l'apprentissage du maniement d'un ordinateur, l'art d'écrire et la photographie. Joignant à cela la pratique de la sophrologie, je puis dire que face à la situation difficile dans laquelle me plaçaient les poursuites engagées contre moi par mes successeurs, durant cette période au cours de laquelle ressentiments et ennuis ne furent pas épargnés, ma boulimie d'exister prit le dessus.

A toutes ces occupations vint s'ajouter ou plutôt se poursuivit ma passion pour la photographie. Mais ceci sous une autre forme ; travaillant toujours avec mes appareils à pellicule ou ma chambre en film argentique, ce fut la numérisation de mes clichés sur scanner. La retouche et l'impression se fit par ordinateur et non plus dans mon sombre laboratoire.

L'arrivée sur le marché des d'appareils photos numérique modifia encore plus profondément la pratique de la photographie. La prise de vue fut grandement facilitée à tous les points de vue : les temps de pause, la sensibilité et, au fur et à mesure de la perfection de la technicité des appareils, la définition. Tous ces progrès se perfectionnant de jour en jour rendirent la pratique photographique moins coûteuse et attrayante en délivrant le photographe de manipulations manuelles plutôt complexes. Une grande partie de mon temps fut donc toujours consacrée à ce travail.

Création de mes sites Internet

Le sommet de cette montagne d’activités : judiciaires, travaux et tâches diverses, fut la création de mon premier site Internet. Pensant par-là faire entendre mon cri de révolte et influer sur les injustices dont j'étais victime dans les affaires judiciaires en cours, je décidais de le faire en 2004, pour dénoncer la faillibilité de la justice des hommes. Profitant du savoir acquis en composition photographique et en écriture, j’y rédigeais le récit de mes mésaventures devant les juges, et donnais celui de mon parcours, lequel plaidait de mon honorabilité. Je profitais de ce support pour y publier mes écrits, témoigner du bienfait que pouvait apporter le travail sur soi que je pratiquais en sophrologies et dans d’autres disciplines similaires, et présenter mon travail de photographe. J'en réalisais la composition, la mise en page, et le montage avec mon logiciel de retouche photo

Je confiais le tout à mon ami informaticien qui se chargeait de le transcrire en langage informatique et de le mettre en ligne sur un serveur. J'eus certes des retours de personnes très intéressées par mon récit, mais je compris très vite que la publication de ce site n'améliorerait en aucune manière ma situation sur le plan judiciaire. Cependant, séduits par la possibilité que donnait Internet de publier ce que nous souhaitions faire connaître et partager, mais estimant devoir poursuivre le récit de mes mésaventures judiciaires, jugeant qu'il était difficile de faire cohabiter ces rébarbatives tribulations avec le récit de mon parcours, mes écrits, le travail sur soi que je pratiquais et mes photographies, je décidais de créer des sites différents pour traiter de sujets spécifiques. Je créai trois sites : l'un traitait uniquement de mes différents avec la justice, un deuxième de mon parcours, de mes écrits et de mes photographies et je consacrais un troisième au travail sur soi que je pratiquais. C'est à partir de là que je commençais à rédiger la présente autobiographie.

Conquis par la facilité qui m'était donnée de m'exprimer, je n'en restais pas là. Devant l'obligation d'avoir recours à l'informaticien pour chaque nouvelle publication, changement, modification ou correction de ce qui était sur site, afin qu'il le traduise en langage informatique et le mette en ligne sur le serveur, je décidais de tenter de faire toutes ces tâches moi-même.

En 2009, pour faire mon apprentissage de "Webmestre", je décidais de tenter de réaliser un site dédié uniquement au village de Vers et à son patrimoine par des photographies et textes appropriés. Je fis l'acquisition de livres décrivant la pratique du langage informatique, le montage d'un site et sa mise en ligne sur un serveur. Inutile de préciser que ce fut un long travail d'initiation, de patience et de pratiques. Le site étant composé en majeure partie de photographies ce fut certainement le plus important du travail, mais l'initiation au langage informatique abscons ne fut pas sans exiger un certain effort intellectuel. Après quelques mois mon site fut prêt à être mis en ligne. Par chance l'ami informaticien avec lequel je travaillais était lui-même hébergeur. C'est donc chez lui que je le mis sur serveur. Il fut stupéfait du résultat de ce que j'avais réalisé et m'en félicita chaudement.

Profitant des connaissances acquises, je repris les trois sites existants. J'en composais une nouvelle version et les mis moi-même en ligne. Je disposais de la maîtrise totale de mes sites. Ce fut pour moi un résultat inespéré et je dirais aussi une certaine satisfaction.

Le bilan de toutes ces années passées, malgré mes déboires judiciaires et peut-être grâce à eux, fut on ne peut plus positif pour poursuivre une existence créatrice et constructive. La cohabitation de ces occupations, que l'on pourrait qualifier de ludiques, avec les différentes procédures qui se déroulèrent devant les juges, contribua certainement à me faire mieux supporter l'injustice dont j'étais victime. Conjointement aux procédures, c’est nanti des apprentissages, de la pratique de toutes ces tâches et des projets qui en découlèrent, que se déroula le premier volet de la dernière étape de mon existence, commencé le 22 mai 1195 et achevé en 2011.

Le deuxième volet.

Libéré des préoccupations judiciaires qui gâchèrent un temps précieux de mon parcours, commença le deuxième volet du dernier du chapitre de ce que furent quatre-vingt-onze ans de vie à ce jour. A quatre-vingt-cinq ans commença une nouvelle vie. Il me fut enfin permis de me consacrer entièrement à mes tâches de photographe, d’écriture, de Webmestre et de poursuivre le perfectionnement du travail sur moi que j’avais entrepris.

Avant de discourir sur les activités qui occupèrent la plupart de mon temps, je dois mentionner que je n'avais pas abandonné complètement mon métier de tailleur de pierre et que je réalisais enfin un de mes rêves d'enfance : la sculpture. De par mon métier dans les différents emplois que j'avais occupés, il me fut souvent donné de travailler en collaboration avec des sculpteurs, pour la mise au point et la réalisation en pierre des œuvres qu'ils avaient créés en plâtre.

De temps à autre, pour revenir à ce qui finalement, fut au cœur de mon existence, je reprenais massette et ciseaux. C’est ainsi que je m'adonnais à la recherche de modèles à sculpter. Mon premier sujet fut de tenter de représenter les quatre éléments : la terre, l'eau, l'air et le feu. Après un long travail de recherche, croquis après croquis, je décidais de sculpter quatre éléments en pierre dure du Portugal de 50 cm sur 50 cm, en 7 cm d'épaisseur. Je réalisais mes sculptures en bas-relief, ce qui me demanda pour chacune pas moins de 200 à 300 heures de travail, à la main, uniquement à l’aide de ma massette et de divers ciseaux et gravelets adaptés à la coupe à réaliser. Je le fis sur une très longue échéance et complétais cette série par deux autres sculptures, l'une figurant la danse, l'autre l'arbre de vie tel qu'il m'avait été inspiré par mes séjours en Inde. Je commençais ensuite la réalisation d'une sculpture contemporaine de forme hélicoïdale, une figure qui avait toujours nourri mon inspiration. Par manque de chance ma déchéance physique ne me permit pas de la terminer. Bien que l'on m'ait offert une forte somme de mes sculptures, je ne m'en suis jamais séparé. Elles demeureront un précieux témoignage de l'habileté manuelle dont m'avait doté mon beau métier.

Pour mon travail de photographe, en 2010, j’avais commencé à exposer régulièrement mes photographies. Possédant au village un immeuble dont le rez-de-chaussée est composé de trois grandes salles de voutées en pierres apparentes d’une surface d’environ 150 m² j’y avais aménagé une galerie d’exposition. Ce fut un travail important de nettoyage des sols et des voûtes, de montage d’une cloison centrale dans la plus grande salle, la fabrication manuelle des supports et luminaires spéciaux et d’une installation électrique appropriée pour une bonne projection de la lumière sur les photographies. Je le réalisais moi-même avec l’aide d’un jeune homme embauché à cette occasion pour le décapage des sols et murs. Ma fille Odile céramiste et graphiste avertie, put présenter ses créations dans une des salles. Sur tous les murs je fixais des cimaises pour me permettre d’exposer mes photographies. En 2010 une première salle terminée j’y exposais des images de divers lieux. En 2011, je fis de même.

En 2012, après une présentation de quelques-unes de mes images de l’Inde, je fus sélectionné pour exposer à Barrobjectif, lieu d'exposition de photographes de renommée internationale dans un village proche d’Angoulême. Mes clichés rencontrèrent un certain succès. Je fus félicité par des photographes exposants mondialement renommés. De cette reconnaissance je retirais la satisfaction d’avoir été admis comme un photographe digne de présenter ses images aux côtés de celles de professionnels publiés dans des revues internationales.

L’aménagement de mes trois salles d’exposition terminé, dans le cadre d’une manifestation artistique qui avait lieu dans le village, j’exposais des nombreuses images sur la commune de VERS, ses lavoirs, les environs, le Pont du Gard et les vestiges romains de l’aqueduc qui serpentent dans la garrigue. Jusqu’en 2014 j’y poursuivis une suite d’expositions sur des thèmes différents. La même année en avril je fus sollicité pour exposer mes photographies du site minier de la Grand Combe en cours de démantèlement et celles de Bretagne à la médiathèque de Montaren. Durant cette série d’expositions j’obtins un certain succès et vendis un bon nombre de mes images. Cependant, la retouche, l’impression, le montage et la mise sous cadre des photos nécessitait un travail important à réaliser, en majeure partie en position debout, ce qui n’était pas sans représenter une certaine pénibilité. Je n’en poursuivais pas moins des sorties photos qui me permirent d’ajouter de nouveaux clichés à ma photothèque.

Dans un autre domaine, je repris entièrement la composition de mes sites Internet, et conjointement poursuivis la rédaction de mon autobiographie. Toutes ces occupations se firent sans tenir compte des années qui passaient et des méfaits qui allaient en résulter pour moi.

Les dégâts des ans

Si pour mon mental la soif d'exister et de créer continua à animer mes jours d'une façon constructive et favorable, il n'en fut pas de même de mes capacités physiques. Bien que jusqu'à ma huitième décennie il me fut possible de continuer à faire du VTT, des randonnées pédestres de quelques heures dans la région proche et des sorties photos en voiture, les incidents de santé qui avaient commencé à faire leurs apparitions à partir de 1990 ne firent que s'aggraver au fil des jours. Je pense que le surmenage subi pendant les dernières années de ma fonction de chef d'entreprise et les seize années de tribulations judiciaires ne furent pas sans avoir eu une grande influence sur l'évolution négative de mon état de santé.

Dans le précédent chapitre sur l’entreprise, j'ai fait état de ces incidents de santé qui ne me permettaient pas toujours d’effectuer mon travail comme je l’aurais souhaité. En octobre 1990 la poussée sévère d’hypertension qui survint, au cours de laquelle médecin et infirmière qui étaient à mon chevet eurent de sérieuses difficultés à rééquilibrer ma tension, ne fut pas que passagère. Suivirent des douleurs thoraciques qui pouvaient laisser augurer des problèmes cardiaques. Il en résulta une hospitalisation au cours de laquelle la pratique d’une coronarographie fit apparaître qu’il n’y avait rien d’anormal sur le plan artériel. Les maux dont je souffrais alors furent mis sur le compte du stress qui provoque parfois des symptômes identiques. C’est après six hospitalisations successives qu'en 2006 les cardiologues firent le constat qu’il s’agissait bien d’une angine de poitrine. De plus, ils furent dans l'obligation de me placer un stent dans une artère pratiquement obturée. Très fréquemment, des malaises me terrassèrent, douleurs thoraciques et épuisement total, lesquels me valurent de nombreuses hospitalisations et le pose de sept stents supplémentaires.

Vint s’ajouter une nouvelle pathologie. Dans le chapitre sur mon apprentissage, je fais état de l’accident survenu qui me créa une pliure sévère des vertèbres au niveau des lombaires et m'obligea à demeurer alité pendant un mois tant la douleur était intense. Il fut sans aucun doute en grande partie à l’origine des nombreux incidents survenus par la suite qui fragilisèrent ma colonne vertébrale. En 1983, je dus être opéré d’une tumeur fibreuse située entre les vertèbres lombaires quatre et cinq. Elle obstruait la presque totalité du canal rachidien. En 2007, de nouveau, je dus subir une nouvelle opération pour une hernie discale qui confirma un canal lombaire très étroit. Disposant jusqu'alors de toutes mes facultés physiques pour me déplacer, je ne m’en étais pas soucié outre mesure. Mais au cours des années qui suivirent, mes déplacements pédestres devinrent de plus en plus pénibles et en 2013 je ne pouvais plus me déplacer sans l’aide de deux cannes. C’est alors qu’un examen par IRM révéla une quasi obturation du rachis lombaire. Les médecins consultés furent étonnés qu’avec une telle insuffisance de l’influx nerveux de la partie inférieure du corps à partir des lombaires, je puisse encore marcher. Je pensais et les médecins de même que le travail sur soi que je pratiquais, les exercices respiratoires et l’équilibre du mental qui en résultait pouvaient seuls l’expliquer. Je persistais pour conserver mes muscles ne voulant pas me trouver assis dans un fauteuil roulant. En 2014 je fus opéré de deux hernies inguinales. Vu mon âge avancé, l’anesthésie générale ou péridurale ne pouvant s’envisager, l’opération se fit sous une légère anesthésie locale ce qui me valut d’atroces souffrances pendant une heure trente, temps que nécessita l’intervention.

En 2015 je dus me rendre à l’évidence, il ne m’était plus possible de marcher et demeurer en station debout devant mes tables de travail sans souffrir atrocement. J’étais parfois atteint de paralysie des membres inférieurs qui se dérobaient sous moi et m'obligeaient à m'assoir ou me soutenir avec ce que j'avais à portée de la main, sous peine de m’effondrer à même le sol. Le fauteuil roulant devint obligatoire avec tous les déboires et déceptions qui pouvaient en résulter dans l’accomplissement de mes tâches quotidiennes.

En janvier 2016, devant l’évolution des incidents répétés causés par mon insuffisance cardiaque, je subissais une nouvelle intervention pour la pose d’un pacemaker afin de réguler mes pulsations parfois beaucoup trop lentes et de plus en plus chaotiques.

En mai 2016, suivant les conseils des cardiologues qui me suivaient à l’hôpital, je consultais en cabinet une spécialiste en la matière. Les examens qu’elle réalisa lui firent conclure que le pacemaker posé en début d’année ne faisait qu’aggraver mon cas. Sa régulation était contraire à une fuite ventriculaire existante. Je dus subir de nouvelles hospitalisations pour la mise au point d’un nouveau traitement qui viendrait en complément pour équilibrer le fonctionnement du pacemaker.

En juillet et août 2017 de nouveaux incidents de santé différents des précédents firent leur apparition. La pose du pacemaker l’année précédente avait exigé un traitement pour fluidifier le sang de façon à en faciliter la circulation. Mais ce ne fut pas sans faire apparaître d'autres difficultés. Survinrent des hémorragies dans la vessie, elles nécessitèrent trois hospitalisations consécutives pour évacuer le sang et les stopper ; durant ce temps-là les souffrances ne me furent pas épargnées. La conclusion de ces hospitalisations ne fut pas des plus rassurantes. Ces saignements étaient causés par un cancer de la prostate. Bien qu'à mon âge avancé son évolution soit très lente, dans la mesure où une métastase extérieure avait été constatée, afin d’en éviter la multiplication il fut nécessaire de me faire de la chimiothérapie pas piqûre. D’autre part, pour éviter que les hémorragies se poursuivent, le choix fut fait de privilégier le traitement du cancer. Pour ce faire, il fallut réduire la fluidification du sang. Il s’ensuivit, sans que cela représente un danger d’infarctus, une réapparition de mes douleurs angineuses qui m’obligèrent à éviter le moindre effort. Celui exigé parfois pour tenir une simple conversation suffit alors pour provoquer ces douleurs et m’épuiser.

Une nouvelle épreuve.

Depuis quelques mois, périodiquement, au matin avant le lever j’éprouvais de violentes souffrances au niveau des pieds principalement aux talons surtout du côté gauche. Les médecins consultés ne trouvèrent aucune explication qui puisse donner l’origine de ces maux. Le remède homéopathique prescrit ne fut pas d’un grand secours et je dus, par des exercices respiratoires contrôlés amoindrir les douleurs que je ressentais. Mais c’était sans compter sur le sort qui m’était toujours défavorable dans le domaine des souffrances à supporter. Les jours suivants de violentes douleurs commencèrent à faire leur apparition à partir de une heure à deux heures du matin. Le premier jour, faute de sommeil, j’en ressortis complètement épuisé. Le deuxième jour, je me souvins des séances d’auto hypnose que m’avait enseignées un sophrologue. Devant la violence des douleurs, je tentais ma chance et tant bien que mal je parvins à mes fins : me mettre en état d’hypnose totale … Tout en gardant confusément une conscience particulière et tout à fait secondaire de la présence de mon corps, avec l’aide d’une respiration douce mais profonde, je parvins à un état de relâchement total hors du temps qui se conclut par un endormissement complet. C’est alors que je ne ressentis pratiquement plus de douleur Ce n’est qu’à cinq heures du matin que je fus réveillé par une réapparition subite des douleurs. La pratique d’exercices respiratoires parvint à l’apaiser jusqu’au lever. Depuis, c'est ainsi chaque nuit. Ce n’est peut-être là qu’une période à passer, mais je ne me fais aucune illusion, l’état de mon rachis lombaire ne va pas en s’améliorant, il ne peut qu’en être la cause. Je pense que pour l’avenir ce sera une croix de plus ajouter à mon calvaire. Mon médecin traitant suppose qu'il peut s'agir d'un problème circulatoire. Personnellement, du fait de l'état de ma colonne vertébrale, je pense qu'il s'agit d'une cruralgie qui viendra périodiquement me doter de souffrances physiques supplémentaires.

Je termine cette litanie de pathologie par ce qui peut être considéré une conséquence que je ne considère pas dévalorisante, comme peuvent le faire certains malades qui sont dans mon cas. Du fait de mon insuffisance cardiaque je ne puis faire aucun effort physique, et m’épuise très rapidement. De ce fait, je dois avoir recours quotidiennement à une infirmière pour assurer ma toilette et mes soins au lever. Pour certains cela peut être ressenti comme une déchéance. Pour moi, tout au contraire c’est comme un rayon de soleil qui vient éclaircir mon lever matinal. Cela me permet de pouvoir discourir chaque matin sur une multitude de sujets auxquels viennent s’ajouter des rires réconfortants. De plus, je dois préciser que j'ai le privilège d'avoir à ma disposition deux infirmières qui se relaient tous les cinq jours et, sans me permettre de porter le moindre jugement, je dois dire que ce sont deux personnalités bien différentes. Tout en étant toutes les deux efficaces et d’une extrême cordialité, avec l’une, nos discussions se déroulent plutôt dans un esprit philosophique, avec l’autre c’est dans un sens plus pratique et non sans une jovialité réconfortante. De ce fait, ces séances matinales ne se déroulent pas dans la monotonie. Tous les cinq jours je puis changer de manière de discourir. Je qualifie donc plutôt de plaisir ce que certains peuvent appeler « la corvée des infirmières ». Il faut y ajouter un autre avantage, les soins se déroulant dès sept heures le matin, ceci m’oblige à être plutôt matinal disposant ainsi d’un maximum de temps pour effectuer mon travail quotidien. À quelque chose malheur est bon dit-on ; pour ma part dans ces douloureuses épreuves qui sont miennes, grâce à la présence quotidienne d’une gracieuse infirmière, je ne puis qu'apprécier ce double plaisir : celui d’une présence matinale agréable, et celui de bénéficier d’un gain de temps de travail appréciable.

Conclusion

La conclusion apportée à cette autobiographie par cet état de santé médiocre pourrait paraître d’une certaine tristesse. Mais je tiens à rassurer le lecteur qui aura eu la patience de parcourir toutes ces pages. À quatre-vingt onze ans, ma déchéance physique s’aggravant chaque jour davantage, n’enlève rien à ma soif d’exister et au plaisir que j’éprouve de pouvoir m’exprimer sans ressentir en aucune manière le poids de toutes ces décennies passées.

La vie, ou plutôt notre destin peut être comparé à une loterie. Nous ne savons pas ce qu'il nous réserve. Pour ma part, il m'a réservé cette chance, malgré ma déchéance physique, de pouvoir à présent demeurer bien installé dans mon fauteuil devant mon ordinateur pour écrire, écrire encore ! Et travailler avec une patience infinie à la retouche des photos récoltées lors de mes voyages et de mes randonnées. Ceci sans avoir aucune notion du temps qui passe égrené par nos montres, réveils, pendules et à présent smartphones de plus en plus sophistiqués, (ces derniers n'étant pas ma compagnie préférée). Si j'en avais encore la possibilité, cette conscience privilégiée d'effacer le temps qui passe, s'accorderait davantage avec le maniement de ma massette et de mon ciseau, me mesurant avec le noble matériau qu'est la pierre, façonnant "mon caillou". Hélas ! Ce temps n'est plus. Si je devais avoir un regret, ce serait celui-là, car être seul à seul avec son "caillou" pour le façonner au mieux, sans l’intermédiaire de progrès techniques, est un des rares vrais bonheurs que j'ai éprouvés dans mon existence.

Quoi qu'il en soit, la boulimie de vivre qui continue de m’animer, fait que la notion des ans que l’on porte derrière soi m'importe peu. Ce qui compte avant tout c’est d’avancer même s’il faut le faire avec des pas de plus en plus mesurés. Et surtout, si l'on regarde derrière soi, de n'en retenir que les riches heures vécues.